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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 13:01

 

 

Ces derniers mois, il a beaucoup été question de hausse des prix des matières premières, de stagflation et de baisse du pouvoir d'achat. Mais les tensions sur l'approvisionnement n'ont guère été évoquées que sur le court terme en lien avec la guerre en Ukraine, négligeant de la sorte les problématiques structurelles de souveraineté... Dans ce billet, nous allons donc faire un rapide tour d'horizon de l'approvisionnement de l'UE en matières premières (énergies, céréales et métaux).

 

L’approvisionnement en métaux

 

Les métaux et minerais (cuivre, lithium...) constituent une matière première indispensable à l'industrie européenne. Ils deviendront déterminants pour la transition écologique, puisque celle-ci s'accompagnera d'un besoin accru de silicium pour les panneaux photovoltaïques, de terres rares pour les véhicules électriques et d'un panel d'autres métaux (Lithium, nickel, cobalt...) pour les batteries du futur.

 

Hélas, comme le rappelle l'Agence internationale de l'énergie (IEA), durant la décennie 2030-2040, l'offre disponible au sein de l'UE ne devrait guère en mesure de répondre à cette forte demande. D'où une intensification des importations, qui créera des tensions sur les prix (déjà visible à court terme pour le nickel avec la guerre en Ukraine), des luttes commerciales et creusera le déficit de la balance commerciale. Cela ne manquera pas de soulever aussi des questions environnementales et sociales, dans la mesure où ces matières premières proviennent essentiellement de pays plus ou moins regardant sur les conditions d'extraction. 

Infographie: La Chine détient plus du tiers des stocks de terres rares | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

Il reste alors les filières de recyclage, dont les gouvernements attendent beaucoup, peut-être un peu trop au vu des faibles investissements actuels et des prix pratiqués.

 

L'approvisionnement en énergie

 

J'avais déjà un peu abordé le sujet dans un précédent article, dont il faut retenir la suprématie de l'OPEP du côté de l'offre :

Statistique: Production de pétrole dans les pays sélectionnés en 2006 et 2018 (en milliers de barils par jour) | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista

Les sanctions internationales contre la Russie, qui est dans le peloton de tête des pays producteurs de pétrole, ne peuvent qu'ajouter de l'incertitude sur la production mondiale et son prix. En ce qui concerne le gaz, la Russie possède la plus grande part des réserves mondiales (environ 20 %) et occupe le deuxième rang mondial dans la production :

 

 

[ Source : BP ]

 

L’UE cherche depuis quelques mois à diversifier ses approvisionnements, mais les choses sont ce qu'elles sont : la dépendance au gaz russe est très importante, notamment pour les PECO ! Et maintenant que l'Algérie est en froid avec l'Espagne sur l'éternelle question du Sahara occidental, le soutien de l'UE à Madrid risque de compliquer quelque peu les négociations. Quant au gaz naturel liquéfié (GNL), il faut des années pour mettre en œuvre des infrastructures adéquates et signer  de gros contrats. Or, comble de malchance, l’incendie d'un terminal aux États-Unis pèse lourdement sur l’approvisionnement et les prix du GNL aux États-Unis... Rien d'étonnant dans ces conditions que les énergéticiens se tournent vers le gaz de schiste, au péril de porter l'estocade aux ambitions gouvernementales de transformation énergétique.

 

Et la récente tribune commune de la directrice générale d’Engie, du PDG d’EDF et du PDG de TotalEnergies en dit long sur la crise qui se prépare mais que les cigales ne veulent pas voir durant les vacances. Face aux baisses de livraison de gaz russe, aux hausses de prix, aux difficultés réelles à diversifier les approvisionnements, aux tensions sur le système électrique et au niveau faible des stocks de gaz à l'échelle européenne (et j'en passe...), les trois patrons appellent "à une prise de conscience et à une action collective et individuelle pour que chacun d’entre nous – chaque consommateur, chaque entreprise – change ses comportements et limite immédiatement ses consommations énergétiques, électriques, gazières et de produits pétroliers".

 

L'approvisionnement en céréales

 

Là aussi, la guerre en Ukraine a servi de révélateur. Ainsi, pour 2022-2023, l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) prévoit une contraction à l'échelle mondiale de la production, de l’utilisation, des stocks et du commerce des céréales : "D’après les premières prévisions de la FAO concernant la production mondiale de céréales en 2022 et de son utilisation en 2022-2023, la production céréalière ne serait pas suffisante pour satisfaire les besoins d’utilisation escomptés [...]". On peut donc redouter des crises et famines dans certaines régions du monde, qui résulteront de ces pénuries...

 

En ce qui concerne l'UE, l’Ukraine et la Russie assurent plus d'un tiers des importations. Et les sanctions internationales contre la Russie et les blocages de ports ukrainiens par les Russes compliquent sérieusement les transports internationaux de blé. 

Infographie: La guerre en Ukraine impacte durement le marché du blé | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

Comme on peut le lire sur le site de la Commission européenne, l'UE est l'un des plus grands producteurs et négociants de céréales au monde, et exporte chaque année environ 20 % de sa production de blé et importe de grandes quantités d’oléagineux, d’aliments pour animaux et de riz. Dans le détail, la production céréalière de l'UE se compose comme suit :

 

 

[ Source : Passion Céréales ]

 

Cela soulève bien entendu la question de la souveraineté alimentaire, qui curieusement est toujours mise sous le boisseau, comme si l'immense production céréalière de l'UE assurait nécessairement un égal accès de chaque Européen à ces matières premières et aux produits transformés en découlant. Et avec le changement climatique, il n'est pas certain qu'à l'horizon 2030-2040 la production de céréales au sein de l'UE soit toujours à ce niveau. Ce d'autant plus que nous risquons d'assister à une reconfiguration/partition de l'UE lorsque la guerre en Ukraine prendra fin.

 

En définitive, l’approvisionnement en matières premières de l'UE soulève de redoutables questions de souveraineté... et de survie !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du site African Manager.

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 15:29

Après la séquence électorale des présidentielles, qui n'aura permis d'aborder en détail aucun véritable sujet en dehors du pouvoir d'achat, l'on pouvait craindre que les réformes se poursuivent bon train avec ou sans l'assentiment d'une majorité de Français. Or, les résultats des élections législatives semblent avoir donné un coup de semonce à la stratégie gouvernementale de casse sociale. Du moins peut-on espérer que l’exécutif aura pris conscience du mécontentement évident, qui se manifeste d'abord par l'abstention, puis par le nombre important d'élus issus des deux extrêmes de l'échiquier politique. Parmi les réformes désormais en suspens, celle des retraites mérite que l'on s'y attarde un peu, dans la mesure où il est question d'augmenter de trois ans l'âge de départ légal à la retraite...

 

La situation actuelle

 

La version alarmiste est celle que certains médias nous serinent à longueur de journée et de journal :

Or, dans son rapport de 2021, le Conseil d'Orientation des Retraites (COR)  note que la "forte dégradation du déficit serait de nature essentiellement conjoncturelle" et que "la part des dépenses de retraite baisserait à long terme malgré le vieillissement de la population française".  Il est vrai que les réformes précédentes ont tout fait pour aboutir à ce résultat...

 

 

[ Source : Rapport COR 2021 ]

 

Quelle urgence y a-t-il donc à réformer le système des retraites ?

 

Une réforme politique néolibérale

 

Cette réforme fait le pari que l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 65 ans s’accompagnera nécessairement d’une hausse du taux d’emploi des seniors. Or, faut-il rappeler qu’à peine la moitié des 55-64 ans sont en emploi ? Pour eux, la réforme des retraites sera synonyme de prolongement de la précarité voire de la pauvreté. Et l'on ne parle même pas de leurs conditions de travail, surtout dans des secteurs réputés pour leur pénibilité. Quant au nombre d'années passées en bonne santé à la retraite, le COR s'y intéresse mais visiblement pas le gouvernement...

 

Alors quel est le motif principal de cette réforme ? Plutôt qu'un long discours, voici la réponse de Daniel Cohen :

Ainsi, la réforme des retraites, selon Daniel Cohen, est avant tout politique et ne relève pas d'un impératif économique. Il rejoint en cela les excellents travaux de l'économiste Michaël Zemmour. Accroché à l'idéologie néolibérale, Emmanuel Macron s'est pourtant persuadé que la baisse des dépenses publiques est un objectif en soi. Exit donc le débat d'idées sur la nature et l'efficacité des dépenses publiques, place à l'État minimal au service du secteur privé et en particulier de la start-up nation !

 

Or, outre que cette vision de l'économie s'est écrasée sur le mur de la réalité lors de la pandémie (en sommes-nous sortis du reste ?), elle conduit à couper toujours plus de services publics indispensables à la cohésion sociale, à la santé, à la transition écologique, etc.  J'invite le lecteur intéressé à (re)lire mon article sur les dépenses publiques pour comprendre les tenants et aboutissants de ce débat.

 

Vers un appauvrissement des retraités

 

Le rapport du COR cité plus haut, qui fait autorité, affirme clairement que "malgré cette évolution démographique défavorable, les dépenses de retraites en pourcentage du PIB diminueraient du fait de la baisse de la pension moyenne rapportée aux revenus d’activité : la pension continuerait de croître en euros constants, mais moins vite que les revenus". Bref, le système se rééquilibrera sur le plan financier à la faveur d'un appauvrissement relatif des retraités par rapport au reste de la population.

 

 

[ Source : Rapport COR 2021 ]

 

En définitive, la réforme des retraites est en passe devenir le marqueur de l'idéologie néolibérale à la française, qui vise la réduction des dépenses publiques "quoi qu'il en coûte" !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de Filpac CGT.

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6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 12:43

 

 

Ces derniers temps, j'ai plusieurs fois évoqué le pouvoir d'achat dans mes articles. Derrière cette question se cache aussi celle des inégalités, mais également de la pauvreté... et de la richesse ! Or, s'il existe une définition communément admise de la pauvreté monétaire, il n'en va pas de même du seuil de richesse en France. C'est à ce manque statistique que l'Observatoire des inégalités a tenté d'apporter une réponse. Dès lors, après avoir rappelé comment se calcule le seuil de pauvreté monétaire, nous verrons qu'il est également possible de fixer, à l'exemple de l'Allemagne, un seuil de richesse.

 

Le seuil de pauvreté monétaire

 

C'est certainement l'indicateur le plus connu, mais qui présente le défaut majeur de réduire la pauvreté à un simple seuil chiffré. Un individu est en effet considéré comme pauvre, au sens monétaire, lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, généralement fixé à 60 % de la médiane des niveaux de vie. L’intensité de la pauvreté permet, quant à elle, d’apprécier à quel point le niveau de vie de la population pauvre est éloigné du seuil de pauvreté en mesurant l’écart relatif entre le niveau de vie médian de la population pauvre et le seuil de pauvreté.

 

À la date de l'enquête, en 2018, la moitié des personnes vivant dans un ménage de France métropolitaine ont un niveau de vie inférieur à 1 771 euros par mois (niveau de vie médian). D'où, un seuil de pauvreté monétaire à 60 % x 1 771 = 1063 euros. En 2018, 14,8 % des personnes habitant en logement ordinaire vivent au‑dessous du seuil de pauvreté en France métropolitaine, soit 9,3 millions de personnes.

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

Et sans la redistribution, le taux de pauvreté monétaire serait bien plus important :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

Le seuil de richesse monétaire

 

Dans la seconde édition de son Rapport sur les riches en France, l'Observatoire des inégalités constate que si le mot pauvreté est facilement utilisé dans les débats publics, le mot riche semble être associé à une certaine gêne. L'avantage des chiffrages monétaires est alors de permettre une forme d'objectivation d'une réalité sociale. C'est pourquoi les auteurs du rapport proposent de "fixer un seuil de richesse équivalent au double du niveau de vie médian, soit 3 673 euros par mois pour une personne seule ou 5 500 euros pour un couple, après impôts". Sur cette base, 4,5 millions de personnes, représentant 7 % de la population, sont riches.

 

Bien entendu, il existe dans ce groupe des riches des sous-groupes dont les revenus sont stratosphériques. C'est ce qui fait d'emblée dire à certains que 3 673 euros par mois ne correspond pas à un seuil de richesse, mais juste d'aisance matérielle. Tout l'intérêt d'un tel seuil est avant tout de donner une base de travail statistique sérieuse sur la répartition des salaires et des revenus en France. Ceci afin d'éviter de focaliser le débat sur le 1 % de très riches et de sortir des fantasmes sur le prétendu vendeur dans une grande enseigne d’électroménager qui gagnerait 3 000 euros par mois...

 

Ci-dessous, voici d'ailleurs la répartition des revenus disponibles des ménages en 2018 :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

Bien entendu, le rapport ne cache pas les limites de son étude, qui tient notamment à des données statistiques de l'Insee par trop lacunaires sur les revenus du patrimoine. Par ailleurs, une fois fixé un tel seuil, il devient essentiel d'étudier la composition d'éventuelles classes sociales au sein des 7 % les plus riches : lieu de vie, niveau d'étude, type d'emploi, âge, etc.

 

En effet, les auteurs sont conscients que vivre avec un revenu de 4 000 euros ne signifie pas la même chose dans le 16e arrondissement de Paris ou dans une petite ville du Limousin. Ce d'autant plus que l’accession à la propriété est, a priori, quasiment impossible dans le premier cas (sauf héritage ou gain au loto) et plutôt facile dans le second. Au reste, être propriétaire de son logement ou ne pas l'être fait une réelle différence comme chacun le sait... Comme le rappelle Thomas Piketty, le patrimoine a gonflé de manière formidable durant les 15 dernières années.

 

Ce rapport a donc le mérite de soulever une foultitude de questions à un moment où les puissants stigmatisent trop facilement la prétendue mauvaise volonté des pauvres à trouver un emploi, tout en justifiant par des arguments improbables les rémunérations indécentes que se versent les très riches. Tout cela démontre au demeurant que lorsque l'économie se désencastre de la sphère sociale (cf. Karl Polanyi), cela débouche inévitablement sur un délitement de la société !

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30 mai 2022 1 30 /05 /mai /2022 13:30

 

 

Avant la guerre en Ukraine, un journaliste me demandait si le dollar pouvait perdre sa place prédominante au profit de l'euro. Cela m'a semblé un bon point de départ pour rappeler quelques faits (déjà souvent abordés sur mon blog) sur le "privilège exorbitant du dollar", qui est à la fois économique et politique.

 

Le dollar comme monnaie internationale

 

Malgré l'estocade portée par Richard Nixon au système monétaire international issu de Bretton Woods en 1971, le dollar a conservé sa place dominante dans les opérations commerciales et financières mondiales :

 

 

[ Source : IFRI ]

 

Et même si la part des réserves de change en devises libellées en dollar est en baisse depuis les années 1970, où elle atteignait 80 %, le dollar demeure qu'on le veuille ou non la principale monnaie de réserve :

Infographie: Le dollar reste la reine des monnaies | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

Le privilège exorbitant du dollar

 

Alors ministre de l'Économie et des Finances, Valéry Giscard d'Estaing déplorait en 1964 le "pouvoir exorbitant du dollar", qui permettait - et permet toujours ! - aux États-Unis de s'endetter à des niveaux stratosphériques sans risquer (jusque-là) de crise. Le général de Gaulle ne disait pas autre chose en 1965, même si l'idée de revenir à une forme d'étalon-or n'était pas une bonne idée comme je l'ai expliqué dans ce billet :

Barry Eichengreen, professeur d'économie et de science politique à l'université Berkeley, a repris cette question dans un livre passionnant intitulé Un privilège exorbitant. Il y explique outre ce que je viens de rappeler plus haut, que le dollar permet in fine aux ménages américains de vivre structurellement au-dessus de leurs moyens, parce que les investisseurs du monde entier sont friands de titres de dettes libellés en dollars !

 

En particulier, les États-Unis fournissent au reste du Monde une dette sans risque, sous forme de Treasury Bond (bons du Trésor) :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

En définitive, d’aucuns affirment qu'au vu des conditions actuelles, le dollar devrait perdre son statut de monnaie de réserve internationale conformément au célèbre dilemme de Triffin : les États-Unis abusent de ce rôle du dollar pour s'endetter excessivement avec très peu d'épargne, ce qui dégrade à terme la qualité de la monnaie et conduit à la perte de son hégémonie.

 

Or, depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, il ne fait plus aucun doute que les pays membres de l'OTAN cherchent l'appui des États-Unis (le "parapluie américain") et non celui de l'UE, quand bien même Emmanuel Macron s'acharne-t-il à apparaître comme le sauveur européen. De facto, cela assure aux États-Unis une suprématie politico-économique, qu'il devient difficile de contester en ces temps troubles... Ainsi, le dollar demeurera, encore pour un moment, la devise clé des échanges internationaux, surtout depuis que les échanges bancaires via SWIFT ont été passablement secoués...

 

Quant à l'euro, pour qu'il puisse un jour subvertir la domination du dollar, encore faudrait-il qu'il existe une dette publique unique pour l'ensemble de la zone euro. Une proposition complexe, mais astucieuse, vient notamment d'être faite par Massimo Amato dans une tribune du Monde.

 

Certes, les cryptomonnaies du type Bitcoin, Ethereum sont en embuscade pour détrôner le dollar, mais les questions qu'elles soulèvent sont encore suffisamment nombreuses et complexes (volatilité, opacité, sécurité...) pour en limiter l'adoption à très grande échelle. En revanche, les monnaies numériques de Banques centrales ne manqueront pas de faire parler d'elles dans la course à la suprématie monétaire mondiale, la Chine ayant pris une bonne longueur d'avance avec son e-yuan. J'aurai d'ailleurs l'occasion d'y revenir dans un prochain billet.

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23 mai 2022 1 23 /05 /mai /2022 13:23

 

 

Alors que des millions de personnes en France s'inquiètent pour leur pouvoir d'achat en raison notamment de l'inflation, d'autres semblent bien plus préoccupées par la valeur de leur patrimoine boursier. Il est vrai que ces dernières semaines les marchés financiers ont montré des signes d'inquiétudes, qui dépassent de loin les mauvaises nouvelles économiques. D'aucuns se demandent dès lors s'il s'agit d'une simple correction des cours faisant suite à l'euphorie des années précédentes ou s'il faut craindre un krach... Je n'ai pas la prétention de lire dans les astres boursiers, mais il est tout de même possible d'évoquer quelques éléments de réflexion.

 

Évolution des cours boursiers

 

Le moins que l'on puisse dire est qu'il y a eu ces dernières semaines une correction des cours par rapport aux sommets atteints au début de l'année 2022 :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Dans le détail, la chute des cours au début du mois de mars a donné des sueurs froides à bon nombre d'investisseurs en herbe. Après une reprise éclair que certains médias adorent commenter en long et en large, l'on assiste à une nouvelle baisse prononcée depuis le mois de mai. Pourtant, les résultats économiques des grands groupes ont été plus que bons dans le contexte actuel, c'est pourquoi les analystes financiers ont commencé à vendre un gloubi-boulga d'explications composé d'inflation, de risque géopolitique, etc. Loin de moi l'idée de contester que ces éléments ont leur importance, mais il me semble simpliste de rapporter l'évolution des cours de Bourse aux seules variables économiques. Qui peut en effet encore croire que l'évolution de la Bourse est le seul reflet de l'économie réelle ?

 

Les politiques économiques au chevet des cours boursiers

 

Disons-le tout net : voilà longtemps que les cours boursiers ne reflètent plus uniquement les fondamentaux des sociétés cotées ! Sinon, comment expliquer l'absence de krach lors du déclenchement de la pandémie, d'autant que peu ou prou l'ensemble de la planète fut mise sous cloche ? N'oublions pas que les États ont volé toutes ailes déployées au secours des entreprises et surtout des marchés financiers, de peur d'assister au krach ultime. Et les Banques centrales ne furent pas en reste, menant des politiques monétaires ultra-expansionnistes comme nous n'en avions jamais vu en temps de paix, tant et si bien que l'hypertrophie financière continue de plus belle.

 

L'un dans l'autre, les marchés financiers ont été gavés de liquidités et les investisseurs ont ainsi bénéficié d'un filet de sécurité implicite. À tel point que nombre d'économistes se sont demandé si l'un des objectifs principaux des banques centrales n'était pas d'assurer la rentabilité des actifs ou à tout le moins le non-recul brutal des cours.

 

Vers un krach ?

 

Dans la courte vidéo ci-dessous, Olivier Passet soulève la question en rappelant la "multiplicité des chocs exogènes défavorables mais temporaires qui s’abattent sur l’économie : guerre, montée des incertitudes, baisse des anticipations de croissance, inflation etc.".

Au fond, la question n'est peut-être même pas de savoir si ce big krach arrivera, mais quand et sous quelle forme (krach boursier, éclatement de la bulle obligataire, défauts massifs sur les emprunts publics et surtout privés...). Or, l'histoire financière est jonchée des cadavres (entre autres financiers) de ces purges sur les marchés financiers, comme le montre avec brio Charles Kindleberger dans un livre de 1978. Les travaux de Shiller et son célèbre PER mérite de ce point de vue toute notre attention, si l'on veut comprendre l'ampleur de la correction à venir.

 

À n'en pas douter, l'incertitude demeurera élevée dans les semaines à venir tant sur le plan économique que politique, d'où une volatilité accrue sur les Bourses. Ceux qui s'imaginent trouver un viatique dans les cryptomonnaies en sont également pour leurs frais depuis la panique Terra Luna. Le plus triste dans tout cela, c'est qu'à force de concentrer leurs efforts au sauvetage des marchés financiers, les dirigeants politiques perdent de vue les souffrances des acteurs de l'économie réelle (ménages, artisans, petits entrepreneurs, associations...), qui luttent pourtant de toute leur force pour se sortir de l'ornière !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du site Capital.fr

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13 mai 2022 5 13 /05 /mai /2022 13:29

 

 

Après mes billets sur les sujets absents de la campagne présidentielle et sur la fête du Travail, il me semble utile de revenir sur la question du pouvoir d'achat, puisque selon une enquête CSA Research pour Cofidis, il manquerait en moyenne 490 euros aux personnes interrogées pour vivre convenablement. Mais encore faut-il s'entendre sur le constat : qu'est-ce que le pouvoir d'achat ? Comment le mesure-t-on ? Quels sont les principaux facteurs qui vont peser sur le pouvoir d'achat ?

 

Qu'est-ce que le pouvoir d'achat ?

 

Je me contenterai de donner ici quelques éléments de compréhension pour le besoin de mon analyse. Le lecteur intéressé par les questions de pouvoir d'achat, d'inflation, de prix et de choix dans la consommation, pourra utilement se reporter à l'un de mes livres aux éditions Ellipses, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'économie ! ou Les grands mécanismes de l'économie en clair - 2e édition (chapitre 2 et 3).

 

Le pouvoir d'achat correspond à la quantité de biens et de services qu’un ménage peut acheter avec ses revenus ; il dépend du niveau des revenus mais aussi de celui des prix. Dès lors, l’évolution du pouvoir d’achat correspond à la différence entre l’évolution des revenus des ménages et l’évolution des prix. Bien entendu, si la hausse des revenus est inférieure à celle des prix, alors le pouvoir d’achat diminue...

 

Dans ses calculs de pouvoir d'achat, l'Insee s'appuie sur le revenu disponible des ménages, c'est-à-dire les revenus d’activité (revenus du travail, revenus de la propriété) augmentés des prestations sociales reçues et diminués des impôts versés. Et pour mesurer l'évolution des prix, l'institut de statistiques utilise l'indice des prix à la consommation (IPC).

 

 

[ Source : Insee ]

 

Quels facteurs  vont peser sur le pouvoir d'achat ?

 

Durant la crise de la covid-19, le pouvoir d'achat des ménages a mieux résisté que prévu en raison des aides importantes de l'État.

 

 

[ Source : Insee ]

 

Hélas, l'économie française est déjà fortement affectée par les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, une évolution incertaine de la demande qui s'est décalée après les confinements sur les biens plutôt que les services, la hausse des prix de l'énergie et plus généralement les conséquences de la guerre en Ukraine. Autant de facteurs qui vont peser très fortement sur le pouvoir d'achat, d'autant que les hausses de salaire sont encore loin de compenser l'inflation, les emplois précaires et mal payés devenant de plus en plus nombreux. Seuls le SMIC et quelques allocations ont automatiquement été revalorisés le 1er mai en raison de l'inflation :

 

 

[ Source : France bleu ]

 

Au total, il y a fort à parier que les hausses de prix vont désormais s'étendre à d'autres biens de première nécessité dont l'alimentation :

Infographie: Prix alimentaires : quels produits ont le plus augmenté ? | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

Quant à l'immobilier, qui n'entre dans l'indice des prix à la consommation que par la petite porte des loyers et des charges, il pèse lui aussi très lourd dans le budget des ménages. Et lorsque les taux d'intérêt réels à long terme deviennent fortement négatifs, le risque est une hausse du coût d'achat d'un bien immobilier et subséquemment des loyers. Bref, encore des difficultés à venir pour les ménages...

 

En définitive, s'il veut éviter une nouvelle grogne sociale comme celle des gilets jaunes, le gouvernement devra mener une politique budgétaire expansionniste, qui entrera en contradiction avec les engagements d'équilibre des finances publiques (via la baisse des dépenses publiques). Curieusement, peu de commentateurs font remarquer que dans ce contexte les promesses de baisses d'impôts risquent fort de rester lettre morte... sauf pour une minorité !

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6 mai 2022 5 06 /05 /mai /2022 14:30

 

 

Après mes articles sur la fête du Travail, les sujets majeurs absents de la campagne présidentielle, le déficit de la balance commerciale et la politique monétaire, il faut admettre que le pouvoir d'achat est devenu le sujet phare du moment. Hélas, tout comme la consommation, il n'est abordé que sous l'angle de la quantité de monnaie dans le portemonnaie. Les dimensions sociales, éthiques et politiques de la consommation sont ainsi reléguées aux oubliettes.

 

Or, Arte vient  consacrer un documentaire d'une demi-heure sur des formes de monnaies locales émises par des collectivités publiques pour soutenir l'économie locale, que nous n'avons pas l'habitude de voir en France : "En Catalogne, deux villes misent sur les monnaies locales pour atténuer les conséquences économiques de la pandémie. À Santa Coloma de Gramenet, cité voisine de Barcelone, l’expérience est si probante qu’il est question de verser sous cette forme une partie des salaires des fonctionnaires municipaux".

Les monnaies locales dont il est question dans ce documentaire ne sont pas tout à fait de même nature que celles (re)connues en France par la loi du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire, dite loi Hamon :

C'est ce qui rend le documentaire d'Arte très intéressant, d'autant plus qu'il soulève une multitude de questions sur les fonctions sociales de la monnaie et, en particulier, celle de la consommation des plus modestes. Pour ceux qui voudraient approfondir ce dernier point, il existe une littérature importante dont l'excellent livre de Denis Colombini, Où va l'argent des pauvres: Fantasmes politiques, réalités sociologiques :

 

 

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29 avril 2022 5 29 /04 /avril /2022 13:53

 

 

 

D'année en année, le travail est célébré dans les discours des dirigeants politiques, surtout en période électorale, sans que l'on sache très bien de quel travail il est question... Pourtant, la pandémie de covid-19 a démontré jusqu'à l'absurde que le travail utile pour la société n'était pas celui encensé par les politiques à longueur de discours. Pire, il y a urgence de redonner du sens au travail :

 

 

 

[ Source : CESI ]

 

Dans le monde néolibéral, la fête du Travail semble dès lors se résumer à une curiosité des temps anciens -une anomalie diront les plus bravaches -, bref un simple jour férié qu'un jour ou l'autre le gouvernement supprimera au nom (choisissez dans la liste suivante l'explication politiquement idiote qui vous sied le mieux) du progrès, de la nécessité de travailler plus, de le modernité, de l'effort collectif... Or, au vu de son importance, je souhaiterais comme chaque année rappeler brièvement l'histoire de cette journée du 1er mai consacrée au travail, tant elle représente une lutte importante, que d'aucuns cherchent à faire oublier afin de déconstruire et précariser flexibiliser le droit du travail, bien entendu au nom du progrès !

 

Le choix du 1er mai

 

C'est le 30 avril 1947 que le gouvernement décida de faire du 1er mai un jour chômé et payé, sans qu'il soit d'ailleurs fait référence à une quelconque fête. L'appellation fête du Travail n'est donc que coutumière, même si par abus j'ai moi-même commencé ce billet en ces termes ! Il n'y a guère que sous Vichy, le 24 avril 1941, que le 1er mai fut désigné comme fête du Travail et de la concorde sociale...

 

Cette date du 1er mai s'inspire en fait des grèves et négociations du 1er mai 1886, qui débouchèrent sur une limitation de la journée de travail à huit heures aux États-Unis.

C'est en 1889 que la deuxième Internationale socialiste réunie à Paris se donnera pour objectif la journée de huit heures, puisque jusque-là le temps de travail habituel était de dix à douze heures par jour ! Et pour marquer cette revendication, il fut décidé d'organiser une grande manifestation à date fixe (le 1er mai...) dans le but de faire entendre la même revendication de réduction du temps de travail dans tous les pays !

 

C'est ainsi qu'est née la Journée internationale des travailleurs également appelée fête des Travailleurs, avec un premier défilé le 1er mai 1890, où les ouvriers firent grève et défilèrent avec le célèbre triangle rouge à la boutonnière, qui symbolisait les 3 grands tiers de la journée : travail, sommeil, loisir. Mais il faudra tout de même attendre le 23 avril 1919 pour que le Sénat français impose enfin une limite de travail à 8 heures par jour...

 

Les ateliers nationaux en 1848

 

Enfin, puisque nous sommes en si bon chemin semé d'embûches, regardons brièvement ce que l'histoire peut nous apprendre sur le traitement du chômage au XIXe siècle. Après la révolution de février 1848, trop souvent oubliée par les Français alors même que la déflagration se fit pourtant sentir partout en Europe sous l'expression désormais consacrée de Printemps des peuples, le gouvernement provisoire de la IIe République créa les Ateliers nationaux dans l'idée de procurer aux chômeurs de Paris un petit revenu en contrepartie d'un travail (cf. cet article du site Hérodote.net). C'est l'exemple typique d'une belle idée sociale, en l’occurrence défendue depuis 1839 par Louis Blanc, qui souhaitait créer des Ateliers sociaux pour rendre effectif le droit au travail.

 

Mais à l'Assemblée nationale, forts d'une majorité de notables provinciaux très méfiants à l'endroit des ouvriers, les députés décidèrent que les Ateliers nationaux ne devaient se voir confier aucun travail susceptible de concurrencer une entreprise privée (toute ressemblance avec la situation actuelle ne pouvant être totalement fortuite...). C'était dès lors les condamner au supplice de Sisyphe, d'autant que le nombre de chômeurs qu'ils employaient augmentait de façon vertigineuse : substituer des arbres provenant des pépinières nationales à des arbres sains préalablement abattus, dépaver les rues pour ensuite les paver à nouveau, etc.

 

Les Ateliers nationaux devinrent ainsi un repoussoir pour la classe bourgeoise, qui n'y voyait rien d'autre qu'un nid d'ouvriers révolutionnaires doublé d'un gouffre économique. Dès lors, par collusion d'intérêt, il n'est guère étonnant que nombre de parlementaires s'opposassent à toute forme d'intervention de l'État dans le domaine économique et dans la régulation des relations patrons/salariés. C'est que rentiers et bourgeois de l'Assemblée se sentaient offusqués de devoir entretenir avec l'argent public un nombre croissant de chômeurs employés par ce qu'ils surnommaient désormais les "râteliers nationaux", considérant qu'une telle aide relevait plutôt de la charité privée. Retour au 18e siècle.

 

Le 20 juin 1848 fut donc décidée la suppression des Ateliers nationaux, dans l'espoir de calmer au passage les velléités révolutionnaires des ouvriers. Ce faisant, 120 000 ouvriers furent licenciés par les Ateliers nationaux, ce qui déboucha sur de violentes émeutes de la faim (les journées de juinet une répression brutale. Répétons-le : c'est donc bien la République qui fit tirer sur le Peuple, même si cela semble difficile à entendre !

L'histoire nous rappelle que la question du travail et de sa valeur a souvent été traitée de manière partisane par le pouvoir politique, afin de satisfaire aux intérêts d'une minorité de riches faiseurs. Trop souvent, les politiques évoquent d'ailleurs le chômage uniquement sous l'angle de son taux et le travail uniquement comme un coût salarial, pure vision de techniciens (technocrates ?) qui permet de la sorte d'occulter à dessein toutes les questions de qualité du travail, de déclassement professionnel et de mal-être au travail ! Les mots sont d'ailleurs trop souvent utilisés pour leur faire dire le contraire de ce qu'ils signifient, comme je l'ai montré dans ce billet.

 

Pour finir, le lecteur intéressé par la problématique de l'emploi pourra utilement se reporter à mes billets suivants :

 

 * Le travail ravagé par la perte de sens

 

 * Le temps de travail en France,

 

 * Baisse du chômage : en route vers la crise sociale ?,

 

 * Le taux d'activité ou la face cachée du plein emploi

 

 * Les sujets majeurs absents de la campagne présidentielle

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20 avril 2022 3 20 /04 /avril /2022 12:45

De véritable campagne électorale, il n'y en a pas vraiment eu pour ces présidentielles. Ce constat, largement partagé, ne peut qu'aggraver la grave crise démocratique en France. Ce d'autant plus que de nombreux sujets socioéconomiques n'ont guère été abordés, tant les débats étaient dominés par la guerre en Ukraine et le pouvoir d'achat. Oserais-je dire que les sujets occultés (travail, dette...) étaient probablement aussi sinon plus importants, dans la mesure où ils correspondent à une certaine vision du monde social. Et si nous en disions un mot ?

 

La dette publique

 

Voici le niveau atteint par la dette publique au sein de l'UE :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Beaucoup plus intéressant, son évolution sur un an :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Par rapport au troisième trimestre 2020, 15 États membres ont enregistré une hausse de leur taux d'endettement public et 12 une baisse, cette dernière résultant surtout de la reprise économique après les confinements liés à la pandémie. Hélas, la dynamique de la dette publique, qui dépend fondamentalement de son niveau et du différentiel (taux d'intérêt réel - taux de croissance), va probablement pâtir du ralentissement de l'activité visible depuis 2021 et du resserrement anticipé de la politique monétaire lié à la hausse de l'inflation...

 

Alors qu'en 2017, certains candidats n'hésitaient pas à agiter l'épouvantail de la "faillite", curieusement les niveaux historiques atteints par la dette publique ne semblent pas les avoir émus en 2022. Quant au poids social et humain de la dette publique dans les pays en développement, elle n'a fait l'objet d'aucune communication (mot-valise pour désigner à peu près toute parole prononcée), tant il est vrai que notre époque se caractérise par le chacun pour soi. O tempora, o mores !

 

La dette privée

 

Quant au taux d'endettement des agents non financiers privés, il atteint 124,5 % du PIB dans la zone euro et même 148,4 % en France ! Le récent répit dans l'ascension du ratio français résulte là encore de la forte reprise (temporaire) de l'activité après les confinements.

 

 

[ Source : Banque de France ]

 

En 2017, il était question de compétitivité, alors que l'endettement privé atteignait déjà un niveau inquiétant. En 2022, la question est carrément mise sous le boisseau. O tempora, o mores !

 

Le travail

 

Admirons la capacité des candidats à une élection à parler du taux de chômage sans jamais évoquer le travail autrement que sous sa forme comptable qu'est l'emploi. Même le taux d'activité et le taux d'emploi sont passés sous silence. Cela permet bien entendu d'occulter les vrais débats sur la nature du travail et les différentes façons (pas seulement monétaires !) de le valoriser dans une société.

 

D'où la stupéfaction de certains décideurs économiques et politiques face  à la vague de démissions aux États-Unis, qualifiée de Great Resignation (Grande démission). Avec le système de valeurs et la manière de penser qui les caractérisent, il leur est impossible de comprendre qu'elle est le résultat d'un changement de rapport au travail avec les confinements de la pandémie. Certains prennent une retraite anticipée, en vivant de leur patrimoine qui a pu gonfler grâce aux performances boursières et immobilières. Mais le plus souvent, il s'agit de travailleurs qui en ont assez d'exercer un emploi dans des conditions dégradées (salaire faible, temps de travail fractionné ou élastique, charge de travail trop forte, faible intérêt pour l'emploi...) et souhaitent profiter plus de leur famille et de leur temps libre. Pour ce faire, ils changent de secteur d'activité, ce qui crée des tensions sur l'emploi, notamment dans la restauration (l'on note le même phénomène en France). D'autres, enfin, ont repris le chemin des études pour apprendre un nouveau métier, se former à de nouvelles disciplines ou tout simplement pour prendre du champ intellectuel.

 

En tout état de cause, en parlant uniquement de chiffres liés à l'emploi, l'on ravale un lien social à un simple indicateur chiffré réputé neutre, ce qui permet d'éliminer du débat toutes les questions de qualité du travail et de déclassement professionnel. Le travailleur n'est plus alors qu'un simple exécutant numéroté d'un programme d'ensemble voué tout entier à l'efficacité et à la compétitivité, c'est-à-dire prosaïquement à la rentabilité, quitte à devoir occuper ce que David Graeber appelait des bullshit jobs. Or, il faut le répéter, le travail est un lien social comme le montrent le travail des sociologues (Dominique Méda, Robert Castel...), en ce qu'il fait de chaque travailleur un membre d'une communauté, précisément celle des travailleurs, d'où le maintien d'une "affiliation à la communauté des humains" pour reprendre les termes du sociologue Robert Castel (problématique que l'on retrouvait déjà chez Freud).

 

Plus généralement, la société est devenue malade de la gestion, pour reprendre un titre d'un excellent livre de Vincent de Gaulejac, ce qui signifie qu'il existe un projet politique visant à confier aux bons soins de la logique de marché des pans entiers de notre société qui devraient normalement lui échapper. Tel est le cas de la médecine, de l'instruction, etc. qui font désormais leur entrée dans la guerre économique où s'expriment avant tout les intérêts particuliers financiers et narcissiques. Et le monde d'après ne semble guère avoir tiré les leçons de la crise liée à la pandémie. Antonio Gramsci, que tout le monde cite hélas à tort et à travers, nous avait pourtant prévenus : "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Et quand on pense que Gramsci est désormais cité par ceux-là mêmes qui pratiquent des politiques hégémoniques au sens gramscien du terme... O tempora, o mores !

 

Il est vrai que dans la plus pure logique néolibérale, proche de celle décrite par Walter Lippmann, l'oligarchie politique s'accroche à la chimère d'un monde gouverné par des experts, seuls capables de comprendre les règles économiques universelles immuables, qui rendent de facto inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires dans le cadre de l'agon, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. O tempora, o mores !

 

Le tittytainment

 

Si les questions importantes n'ont été au mieux qu'effleurées durant cette campagne, l'inutile et l'accessoire ont quant à eux rempli les journaux... numériques (sic !) dans la mesure où désormais une campagne électorale se fait à grands renforts de vidéos sur les réseaux asociaux du type Twitter, Tik Tok, Facebook, Instagram... Avec pour résultat que la campagne électorale prend des tours de kermesse populaire, de divertissement national, dont le clou du spectacle est le débat de l'entre-deux-tours.

 

Dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Climats, 1999), Jean-Claude Michéa analysait de façon méthodique le monde du divertissement dans lequel nous sommes entrés depuis les années 1980, tournant du siècle qui a marqué la victoire de l'idéologie néolibérale dans toutes les disciplines, à commencer par l'économie. À l'analyse critique émancipatrice que l'école cherchait à apprendre à nos parents pour en faire des citoyens actifs (Cf. Condorcet), succède un enseignement de l'ignorance indispensable pour éviter la révolte au sein du système capitaliste actuel et sa chute. Et la classe inversée, les activités pédago-ludiques et autres fadaises n'en sont malheureusement que le dernier avatar.

 

Il base une partie de sa démonstration sur le concept de tittytainment, mot-valise employé par Zbigniew Brzezinski lors d'une conférence qui s'est tenue en 1995 sous l’égide de la fondation Gorbatchev. Il s'agissait de fournir une réponse à une évolution perçue comme inévitable par les leaders politiques et économiques : 80 % de l'humanité deviendra inutile au système capitaliste, car les 20 autres pour cent suffiront à maintenir l'activité économique mondiale ; comment gouverner les Hommes dans ces conditions ? Par le tittytainment bien sûr - version moderne de l’expression romaine Panem et circenses - c'est-à-dire par un savant "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète". D'où l'enseignement de l'ignorance dans nos écoles, le développement d'émissions de télévision abrutissantes et des journaux télévisés sans contenu informationnel ! Bref, un retour à la société du spectacle décrite avec brio par Guy Debord en 1967.

 

De Juvénal à nos jours, le moyen de faire perdurer une société déclinante (décadente ?) est par conséquent toujours le même, mais il n'empêche pas l'effondrement final. Autres temps, mais pourtant mêmes mœurs ?

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 14:17

 

 

Lors de son allocution très mouvementée à Strasbourg, le candidat Emmanuel Macron a déclaré que "la réforme fiscale faite en début de quinquennat a permis de faire revenir de l'investissement" et "qu'on ne peut pas répartir des richesses qu'on ne produit pas". Cette remarque, a priori frappée au coin du bon sens, cache en réalité une vision très particulière de l'économie qui fait de l'épargne un préalable à l'investissement. 

 

L'allocution de Macron

 

Voici ci-dessous un très court extrait des propos tenus par Emmanuel Macron sur l'ISF et la redistribution des richesses, mais libre aux plus courageux ou téméraires d'écouter l'intégralité des propos :

Deux visions économiques

 

Dans la théorie néoclassique, l'investissement dépend d'une épargne préalable. C'est tout le génie de Keynes que d'avoir inversé cette causalité : c'est l’investissement qui entraîne l’épargne ! Pour comprendre ces deux visions opposées du fonctionnement de l'économie, revenons à une identité macroéconomique simple : le revenu global de l'économie (R) est utilisé pour consommer (C), investir (I), réaliser des dépenses publiques (G), exporter (X) net des importations (M).

 

R = C + I + G + X - M

 

Ajoutons à cette identité macroéconomique une autre identité liée à l'épargne de la nation (ou épargne nationale), qui agrège l'épargne des ménages, des entreprises et de l'État. Puisque l'épargne est définie comme le revenu courant moins les dépenses en besoins courant, si l'on suppose pour simplifier que l'ensemble des dépenses de consommation (C) et des dépenses publiques (G) sont des dépenses en besoin courant, alors l'épargne d'une nation (S) s'écrit : S=R-C-G. L'on en déduit :

 

S - I = X - M

 

À partir de ces deux identités macroéconomiques, les néoclassiques en déduisent que l’investissement doit être financé par une épargne préalable provenant des ménages (revenus non consommés), des entreprises (profits non distribués), de l'État (excédent budgétaire) ou de pays étrangers qui prêtent leur excédent extérieur. Il faut donc à tout prix favoriser l'épargne par des politiques accommodantes envers les ménages les plus riches (fiscalité faible, inflation modérée...), des politiques de l'offre pour soutenir les profits des entreprises (réduction et simplification de la fiscalité, réduction des coûts salariaux...), des politiques de réduction des dépenses publiques afin que l'État dégage un excédent budgétaire.

 

Au contraire, les keynésiens en déduisent que l'épargne n'est pas un préalable à l'investissement et constitue même un problème pour l'économie s'il s'agit d'un revenu thésaurisé.  Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler que les banques commerciales n'accordent pas les crédits sur la base de fonds préalables en caisse, mais qu'elles créent la monnaie (scripturale) au moment même de l'opération de crédit.

 

On l'aura compris, dans ses déclarations Emmanuel Macron s'est fait le chantre de la vision néoclassique et même néolibérale. Pourtant, les crises économiques qui se sont succédé depuis trois décennies et la crise sanitaire ont clairement montré les limites d'une telle approche. Mais que faire face à une vision de l'économie devenue idéologie ?

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article des Échos.

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