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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 16:47

 

 

Après avoir évoqué les souffrances endurées par les plus de 50 ans au chômage, le recours massif aux contrats très courts et le partage des revenus qui se fait au détriment des salariés de la zone euro, il m'a semblé indispensable de faire un point sur la pauvreté. Ce d'autant plus que les gilets jaunes et leurs légitimes revendications fiscales, sociales et politiques, ont rappelé au gouvernement que l'on peut avoir un travail et ne pas réussir à boucler ses fins de mois. 

 

Dans ce billet, nous analyserons les chiffres de la France en les mettant en regard avec d'autres pays européens, puis nous évoquerons les aides sociales et les inégalités, pour montrer que seul un travail bien rémunéré et effectué dans des conditions décentes est à même de sortir les ménages de la trappe à pauvreté.

 

La pauvreté : un phénomène multidimensionnel

 

Pour commencer, il est bon de rappeler que l'éradication de la pauvreté fait partie des 17 objectifs du développement durable de l'ONU :

 

 

[ Source : https://www.cnis.fr ]

 

En France, peu de personnes savent que nous disposons d'un Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), créé par la loi d’orientation n°98-657 du 29 juillet 1998, et dont les missions sont les suivantes :

 

 * rassembler les données relatives aux situations de pauvreté, de précarité et d’exclusion jusqu’alors dispersées, sous-exploitées et difficilement accessibles au public.

 

 * contribuer au développement de la connaissance de ces phénomènes, notamment dans des domaines mal couverts par les études et les statistiques existantes.

 

 * faire réaliser des travaux d’études, de recherche et d’évaluation en lien étroit avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).

 

 *diffuser l’ensemble des informations recueillies sous la forme d’un rapport annuel sur la pauvreté et ses évolutions à destination du Premier ministre, du Parlement et de l’ensemble du public.

 

Bref, en France on ne sait pas résoudre le problème de la pauvreté, mais on sait mesurer assez précisément l'étendue du problème ! Et dire que jadis face au manque de pétrole on semblait bien moins désarmés, au point d'avoir un trop-plein d'idées...

 

Mais comment mesure-t-on la pauvreté, sachant qu'elle est loin de se résumer à son seul aspect monétaire ? Cette infographie du Monde, issue des travaux de Nicolas Duvoux, nous donne les principaux indicateurs de pauvreté, qui n'ont aucune raison de se recouper, ce qui revient à dire qu'une personne pauvre selon l'un de ces critères ne l'est pas forcément selon un autre :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

Nous allons donc examiner successivement ces différents indicateurs de pauvreté : la pauvreté en conditions de vie, la pauvreté monétaire, la pauvreté administrative et le sentiment de pauvreté.

 

La pauvreté en conditions de vie

 

La pauvreté en conditions de vie mesure la part de ménages qui déclarent connaître au moins huit restrictions parmi 27 répertoriées conventionnellement. Ces restrictions sont regroupées en quatre domaines : consommation, insuffisance de ressources, retards de paiement, difficultés de logement. Et comme le montre le graphique ci-dessous, c'est l’insuffisance de ressources qui demeure le problème essentiel :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

La pauvreté monétaire

 

C'est certainement l'indicateur le plus connu, mais qui présente le défaut majeur de ramener la pauvreté à un simple seuil chiffré. Un individu est en effet considéré comme pauvre, au sens monétaire, lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, généralement fixé à 60 % de la médiane des niveaux de vie, ce qui en 2016 correspond à 1 026 euros par mois pour une personne seule (1 015 en 2015 dans la petite vidéo ci-dessous). Les autres seuils à 60 % sont les suivants :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

L'infographie suivante présente du reste une échelle des revenus en France qui me semble très parlante :

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Si l'on s'intéresse à présent à l'évolution de ce taux de pauvreté monétaire dans un pays aussi riche que la France, l'inquiétude est de mise, puisque 8,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire en 2016, soit 14 % de la population :

 

 

[ Source : Observatoire des inégalités ]

 

Au reste, les disparités régionales sont nombreuses :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Dans le détail, on peut montrer que les enfants, les jeunes adultes de 18-24 ans et les familles monoparentales sont les plus touchés par la pauvreté :

 

 

[ Source : ONPES ]

 
La pauvreté administrative (titulaires de minima sociaux)

 

Par définition, les minima sociaux visent à assurer un revenu minimal à une personne (ou à sa famille) en situation de précarité. Ce sont des prestations sociales non contributives, c'est-à-dire qu'elles sont versées sans contrepartie de cotisations mais sous conditions de ressources.

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

Le graphique ci-dessous nous montre l'évolution du nombre d’allocataires de minima sociaux depuis 2000 :

 

 

[ Source : DREES ]

 

Pour le dire d'une phrase : 4,22 millions de personnes percevaient un minimum social fin 2017, ce qui représente 7 millions de personnes couvertes - 11 % de la population française - si l'on tient compte des personnes à charge. En même temps (formule magique en macronie...), les prestations sociales destinées aux plus pauvres ne représentent guère qu'une petite part des 32 % du PIB de dépenses sociales, mais cette réalité fut à dessein négligée dans les débats avant que la crise des gilets jaunes ne vienne le rappeler bruyamment en mettant la question des dépenses publiques à l'ordre du jour du grand déba(llage) !

 

Faut-il également ajouter que, en dehors des changements de règles du jeu (social ?), il est extrêmement difficile dans une économie qui crée peu d'emplois stables et bien rémunérés de s'extraire des minima sociaux ?

 

 

[ Source : DREES ]

 

Le sentiment de pauvreté

 

Depuis 2000, la DREES publie un baromètre  pour analyser  l’évolution  de  l’opinion  des  Français  sur leur santé,  sur  la protection  sociale (assurance maladie, retraite, famille, handicap, dépendance, pauvreté et exclusion) ainsi que sur  les inégalités  et  la  cohésion  sociale. En 2017, il ressort que 23 % des sondés estiment qu’il y a un risque qu’ils deviennent eux-mêmes pauvres dans les cinq prochaines années, tandis que 13 % se considèrent déjà comme pauvres (alors même que 37 % d'entre eux ont un emploi) :

 

 

[ Source : DREES ]
 

Les travailleurs pauvres

 

Par définition, un travailleur pauvre est une personne qui travaille mais dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. En général, les statistiques tiennent compte des revenus de son foyer, dans la mesure où si l'un des deux conjoints gagne peu l'autre peut gagner beaucoup plus et permettre ainsi au couple de sortir de la pauvreté monétaire.

 

 

[ Source : Observatoire des inégalités ]

 

La conclusion est sans appel : contrairement à ce qui est trop souvent dit, l'emploi ne protège pas de la pauvreté et il faut vraiment faire preuve d'abnégation ou d'un sens moral affirmé pour travailler lorsqu'on n'en retire pas de quoi vivre décemment ! Et pourtant, c'est le lot d'un million de travailleurs au bas mot...

 

La pauvreté en Europe

 

Tout un chacun se doute bien que la situation est très contrastée au sein de l'Union européenne, ce que vient confirmer la carte ci-dessous, et qui en dit long sur l'avenir de l'UE :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Un résumé en vidéo

 

À ce stade, mon côté prof m'oblige à vous proposer cette petite vidéo pédagogique pour résumer l'essentiel ce que nous venons de voir :

L'importance de la redistribution

 

Le tableau ci-dessous montre même tout l'intérêt de la redistribution, puisqu'en l'absence de ces transferts sociaux et fiscaux, il n'y aurait pas eu en France 14,2 % de pauvres en 2015 mais 22,3 % ! Pas si mal pour un modèle social tant décrié.

 

 

[ Source : DREES ]

 

Le graphique ci-dessous, qui concerne l'Union européenne, montre qu'en l'absence de transferts sociaux, le taux de pauvreté serait encore bien plus élevé !

 

Baisse du taux de pauvreté après redistribution (hors pensions de retraite), % du PIB

 

[ Source : Alternatives Économiques ]

 

Les inégalités de revenus

 

Les inégalités sont difficilement dissociables de la pauvreté, si bien qu'il m'a semblé intéressant de montrer comment notre modèle social tient encore bon malgré les coups de rabot qui lui sont portés.

 

Bien que les inégalités soient de natures diverses (accès à un médecin, à des équipements cultuels, différences salariales entre hommes et femmes, inégalités scolaires, inégalités d’espérance de vie, etc.), c'est très souvent la dimension salariale qui est retenue. C'est pourquoi, nous allons comparer l'évolution de la part des 1 % et 10 % les plus aisés dans le revenu national avant impôt en France :

 

 

[ Source : WID ]

 

Le graphique ci-dessus démontre au passage tout l'intérêt qu'il y a à avoir un système fiscal progressif, seul capable de limiter la concentration mortifère des revenus.

 

Au sein de chaque pays, les inégalités de revenus peuvent être appréhendées par l'indicateur de Gini, qui compare l’état de la répartition des revenus à une situation théorique d’égalité parfaite. Ainsi, plus il est proche de zéro, plus on s’approche de l’égalité ; plus il est proche de un, plus on s'approche d'une situation où un seul individu reçoit tous les revenus. Voilà l'évolution de cet indice avant et après redistribution, entre 1998 et 2016 :

 

[ Source : Natixis ]

 

Bref, le tant décrié modèle social français arrive encore tant bien que mal à corriger les trop fortes inégalités de revenus... pour l'instant !

 

Que faire face à la pauvreté ?

 

Pendant longtemps, les politiques n'abordaient que furtivement ce sujet, certainement parce qu'il n'est pas porteur électoralement... Mais avec Emmanuel Macron - du moins avant le mois de novembre, car depuis le pouvoir politique est bloqué -, on assiste à un passage de l'assistance sociale aux plus pauvres (welfare) à l'aide sociale avec pour contrepartie un travail souvent mal rémunéré (workfare). Autrement dit, le gouvernement se persuade que l'inconditionnalité des aides sociales est en grande partie responsable de la trappe à pauvreté. Or, si l'on regarde le résultat du modèle de workfare mis en place aux États-Unis, on est en droit de douter de sa capacité à éradiquer la pauvreté surtout lorsqu'une crise passe par là... La solution n'est donc pas de singer les modèles étrangers, qui ont tous failli sur cette question de la pauvreté, même l'Allemagne comme nous le verrons dans un très prochain billet.

 

Au vu des chiffres que nous avons analysés ci-dessus, et en gardant à l'esprit qu'en France ce sont les prestations sociales (familiales en particulier) qui ont le plus d'effet sur la baisse de la pauvreté, on peut se fixer le cap suivant pour éradiquer la pauvreté :  maintenir des prestations sociales (en particulier familiales), quitte à dépoussiérer certains dispositifs mais sans fusion ; réduire les inégalités dont dépend intrinsèquement la pauvreté ; réformer sérieusement la formation professionnelle, afin qu'elle bénéficie à ceux qui en ont le plus besoin ; poursuivre l'insertion par les structures spécialisées (chantiers, associations intermédiaires...) ; aider les territoires les plus en difficulté (voir par exemple mon billet sur l'expérience territoires zéro chômage de longue durée lancée par ATD Quart Monde) ; inciter à la création d'emplois décents et correctement rémunérés - donc limitation des emplois précaires par taxation ou incitation fiscale -, car l'emploi nous permet aussi de rester membre d'une communauté, celle des travailleurs, ce qui nous permet de maintenir une affiliation à la communauté des humains pour reprendre les termes du sociologue Robert Castel (problématique que l'on retrouvait déjà chez Freud).

 

Bien sûr, les causes de la pauvreté étant multiples et pas seulement économiques, ces quelques propositions doivent impérativement s'inscrire dans un schéma de cohésion social, tant au niveau de l'individu dans sa famille - nous avons en effet vu que les familles monoparentales sont plus concernées par la pauvreté que les autres -, qu’au niveau de la population dans son ensemble où un projet de vie commun est à (re)définir.

 

N'oublions pas que les liens de cause à effet ne sont parfois pas évidents à mettre en lumière et c'est plutôt une longue chaîne indirecte de problèmes qui débouchent sur la pauvreté. Personne ne peut ainsi négliger le coût des dépenses pré-engagées que subissent tous les ménages (eau, électricité, loyer...) et qui peuvent très facilement les conduire dans la précarité et la pauvreté. De même, vivre dans certains départements complique à l'évidence la recherche d'emploi, si tant est qu'il reste autre chose que du travail inintéressant même à haut niveau, ce que David Graeber appelle des bullshit jobs. Et quant à l'école qui permettait naguère encore de prendre l'ascenseur social, elle a subi tant d’assauts qu'elle n'offre aujourd'hui au mieux que des escaliers pour tenter la grande ascension.

 

En définitive, la pauvreté n'est pas un état de fait mais la résultante de choix politiques néfastes pour le plus grand nombre. Quelle ironie alors d'entendre des responsables politiques se plaindre de la pauvreté sous toutes ses formes, alors qu'ils concourent eux-mêmes à l'approfondissement d'un système économique qui broie les individus. L'Aigle de Meaux concluait à juste titre que "Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer", ce que d'aucuns traduisirent de façon plus lapidaire ainsi : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes" !

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