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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 12:59

 

 

Face à une telle crise polymorphe, j'ai cédé à la tentation d'imaginer les linéaments du monde d'après dans ce billet sur les types de reprises économiques et dans celui-là sur les conditions préalables à la création d'un nouveau monde. Mais pour changer de système socio-économique, encore faut-il s'entendre sur les principaux changements à opérer. Et le moins que l'on puisse dire est que le retour au business as usual est devenu l'objectif inavoué des dirigeants politiques, qui pour ce faire n'hésite pas à mettre en œuvre des politiques économiques extrêmement dangereuses et au succès plus que mitigé...   

 

Le modèle néolibéral en pratique

 

D'emblée, il faut dire que les politiques économiques mises en œuvre avant et après le confinement ont quasiment toutes pour objectif la croissance, même si en France l'on y ajoute ostensiblement un volet écologique tout en le contredisant ouvertement... Toujours est-il que celle-ci ne semble pas vouloir revenir depuis des années, au point qu'il a fallu admettre que c'est même la croissance potentielle (croissance réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles) qui a reflué depuis le passage au néolibéralisme au début des années 1980.

 

Or, dans un monde qui a construit sa relative prospérité et les institutions afférentes sur la seule croissance, la baisse de celle-ci ne peut que conduire à des problèmes économiques et sociaux graves. Au lieu de chercher à sauver un système économique qui prend l'eau de toutes parts, il eût été judicieux d'imaginer "un autre monde pour nos enfants", expression que l'on entendu ad nauseam chez quasiment les dirigeants politiques en mal de sensationnalisme. Hélas, les intérêts personnels sont encore très puissants et depuis la dynamique sociale est devenue de la dynamite et les plans sociaux de licenciements se multiplient...

 

Certains voient l'effondrement de la croissance potentielle des pays riches comme le signe d'une moindre efficacité des dépenses de recherche et développement, qui conduirait à un recul du progrès technique. C'est peut-être le cas, mais il faut aussi admettre que le néolibéralisme tel qu'il fonctionne effectivement est bien loin du modèle théorique. Ainsi, la concurrence parfaite est une vue de l'esprit comme en témoigne la domination des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

 

Alors que les dirigeants politiques semblent n'avoir retenu qu'une seule phrase ("la destruction créatrice") dans la foisonnante œuvre de Joseph Schumpeter, chaque crise prouve jusqu'à satiété que pour être réélus les mêmes dirigeants pratiquent allègrement la palinodie, en venant ostensiblement à l'aide de presque toutes les entreprises à grands coups de plans d'aide, qui transforment certaines entreprises moribondes en entreprises zombies surendettées.

 

Sur la question de l'endettement, le discrédit jeté par les discours politiques sur la dette publique a d'ailleurs réussi à faire oublier la croissance très dangereuse de la dette privée... Fidèle à une politique de l'offre, le modèle néolibéral a asphyxié la demande en déformant le partage des revenus au détriment des salariés, lesquels ont depuis aussi perdu quasiment tout pouvoir de négociation, ce qui conduit au cercle vicieux de l'endettement.

 

Quant aux crises, qui restent un impensé majeur du modèle dominant dans la mesure où celles-ci sont vues comme exogènes au système, leur fréquence a indubitablement augmenté sur la période 1980-2020. À tel point que la jeune génération comme on dit à présent dans les médias, aura connu deux crises majeures espacées de seulement une poignée d'années (crise des subprimes et crise de la zone euro) et maintenant une crise sanitaire qui va déboucher sur une des plus graves crises économiques ! Et à chaque crise, les pays perdent un peu plus de capital productif et humain...

 

Le nouveau monde macroéconomique

 

Bien qu'il soit tentant d'imaginer que tous les maux économiques et sociaux puissent être mis sur le compte du covid-19, il n'en demeure pas moins que l'économie allait déjà mal depuis quelques années. La fin de l'année 2018 aura de ce point de vue marquée l'entrée de la zone euro dans une crise profonde.

 

Et certaines variables économiques démontrent sans conteste que le modèle économique néolibéral est à bout de souffle, malgré toutes les politiques économiques mises en œuvre. Ainsi, le taux d'inflation ne semble plus corrélé avec le cycle économique, au point où malgré toutes les tentatives désespérées de la BCE pour faire remonter les anticipations d'inflation, la hausse de l'indice des prix à la consommation reste faible :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Les taux d'intérêt à court terme et désormais à long terme (par l'achat des dettes publiques des États) sont dans une large mesure administrés par les Banques centrales (Yield Curve Control) :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

N'oublions pas que sans ces taux d'intérêt bas, de nombreux États de la zone euro seraient insolvables... Et après la crise sanitaire, la BCE - comme d'autres Banques centrales - est devenue une machine à racheter les dettes publiques des États obligés de voler au secours de leur tissu socio-économique. Ce faisant, en s'engageant dans cette voie, elles se sont lié les mains, puisqu'une remontée brutale des taux directeurs conduirait à une crise de la dette publique, notamment en Italie. Or, par un mécanisme de contagion bien documenté, la dette publique des autres pays membres serait également attaquée par les spéculateurs...

 

En tout état de cause, il désormais certain qu'il nous faudra réécrire nos livres de macroéconomie... En particulier, je compte bien mettre le mien à jour d'ici quelques mois dans le cadre d'une 3e édition !

 

Les préalables pour construire un modèle alternatif

 

Sans prétendre à l'exhaustivité, je considère pour ma part qu'il faudrait prioritairement s'atteler à :

 

 * réduire les inégalités les plus criantes ;

 

 * lutter efficacement contre la pauvreté ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés et redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * redonner du sens au travail et adapter l'activité aux enjeux de l'époque (transition énergétique, écologie, etc.)

 

 * réduire la financiarisation de l'économie, qui n'est que la forme parasitaire de la finance, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production, d'autant que Zygmunt Bauman nous a alertés sur le coût humain de la mondialisation ;

 

 * remettre à plat la fiscalité pour la rendre plus claire, plus juste et plus efficace.

 

En définitive, le modèle néolibéral est loin d'avoir tenu ses promesses, en particulier la première d'entre elles : la croissance. Et encore, le peu d'expansion que nous avons connue est concomitant à une hausse vertigineuse de l'endettement public et privé. Hélas, tant qu'aucune discussion sérieuse ne sera menée sur un modèle alternatif, les quelques privilégiés qui profitent de ce système auront toujours beau jeu d'en vanter l'incomparable efficacité à l'image du capitalisme basé sur l'accumulation intensive !

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