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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 10:48

 

 

J'aurai consacré l'été à écrire un nouveau livre grand public, qui paraîtra au début de l'année 2018 et dont je vous dirai plus très prochainement... J'ai par ailleurs rédigé plusieurs billets sur mon blog, depuis les banques en faillite jusqu'aux intervalles de confiance dans les sondages, en passant par l'excédent extérieur de la zone euro, les problèmes de compétitivité-coûts et la baisse des APL.

 

Le billet d'aujourd'hui est le fruit de mes très nombreuses lectures estivales, car faut-il rappeler cette évidence, écrire des livres, des articles de recherche ou des papiers dans les journaux, nécessite de se documenter longuement. Comme de plus j'ai été invité à donner une petite conférence sur l'histoire de la pensée économique au mois d'octobre, j'ai relu mes classiques dont la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de Keynes, livre majeur paru en 1936.

 

La critique radicale de Keynes

 

Lorsqu'il écrit sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (publiée en 1936), Keynes veut en découdre avec la domination toute puissante de l'économie néoclassique qui, à l'image de notre époque, a pourtant prouvé son incapacité à rendre compte de la crise.

 

Dès lors, Keynes montre que le fonctionnement du marché du travail, tel que le voient les néoclassiques, est une analyse "supposée simple et évidente qui a été fondée, pratiquement sans discussions, sur deux postulats fondamentaux". Il lui porte ensuite l'estocade en déclarant  : "il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer que toutes les difficultés sont résolues" !

 

Keynes et le commerce international

 

Je ne résiste pas à l'envie de vous faire lire cet extrait de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, qui montre toute la modernité de la réflexion keynésienne.

 

"Nous avons dit en passant que le nouveau système pourrait être plus que l’ancien favorable à la paix. Il convient de revenir et d’insister sur ce sujet.

 

Les causes de la guerre sont multiples. Les dictateurs et leurs semblables, à qui la guerre procure, au moins en perspective, un stimulant délectable, n’ont pas de peine à exciter le sens belliqueux de leurs peuples. Mais il existe en outre des causes économiques de la guerre, qui leur facilitent l’entretien de la flamme populaire, à savoir: la poussée de la population et la compétition autour des débouchés. Cette dernière cause, qui a joué au XIXe siècle et jouera peut-être un rôle prédominant, a un rapport étroit avec notre sujet.

 

Nous avons signalé dans le chapitre précédent que sous un régime de laissez-faire intérieur et d’étalon-or international, comme celui qui était orthodoxe pendant la seconde moitié du XIXe siècle, le seul moyen pour les Gouvernements de soulager la détresse économique de leur pays était de lutter pour la conquête des marchés extérieurs. Les remèdes au chômage chronique ou intermittent se trouvaient tous exclus à l’exception des mesures destinées à améliorer la balance extérieure des revenus.

 

Les économistes avaient coutume de célébrer le système international existant parce qu’il procurait les fruits de la division internationale du travail tout en conciliant les intérêts  des différentes nations; mais ils laissaient dans l’ombre une conséquence moins bienfaisante de ce système. Et certains hommes d’État faisaient preuve de bon sens et d’une juste compréhension de l’ordre réel des choses lorsqu’ils soutenaient qu’un riche et vieux pays qui néglige la lutte pour les débouchés voit sa prospérité décliner et s’évanouir. Or, si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure (et aussi, faut-il ajouter, si elles pouvaient atteindre un équilibre démographique), il ne devrait pas y avoir de force économique importante propre à dresser les intérêts de divers pays les uns contre les autres. Il y aurait encore place pour la division internationale du travail et pour l’octroi de prêts à l’étranger en des conditions appropriées. Mais aucun pays n’aurait plus un motif puissant d’imposer ses produits aux autres pays et de refuser les leurs, comme ils le font aujourd’hui, non parce que cette politique est nécessaire pour leur permettre de payer ce qu’ils désirent acheter à l’étranger, mais parce qu’ils cherchent à rompre ouvertement l’équilibre des paiements de manière à rendre leurs balances commerciales créditrices. Le commerce international cesserait d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un expédient désespéré pour préserver l’emploi intérieur des pays en stimulant les ventes  et en restaurant les achats au-dehors; moyen qui, lorsqu’il réussit, ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins bien placé dans la lutte. Il deviendrait un échange de marchandises et de services, réalisé librement et sans obstacles, en des conditions comportant des avantages réciproques."

 

À la recherche désespérée des débouchés internationaux

 

Ainsi, contrairement à ce qu'affirment certains, Keynes n'est pas opposé au libre-échange et à la division internationale du travail, tant s'en faut ! Mais il constate que trop souvent le commerce extérieur sert d'expédient à des nations incapables de lutter autrement contre le chômage. Pour le dire autrement, au lieu de chercher à obtenir le plein-emploi en agissant sur la demande intérieure, les gouvernements se lancent dans une guerre commerciale avec leurs voisins, ce qui revient au fond pour une nation à exporter son chômage chez celles dont l'économie est moins compétitive. Pire, cela peut même déboucher en fin de compte sur de véritables guerres... Qu'il suffise de penser à l'Amérique de Trump et à la Chine de Xi Jinping !

 

Plus généralement, n'est-ce pas ce que font la plupart des gouvernements actuels, français en tête, lorsqu'ils martèlent qu'il faut plus d'entreprises exportatrices pour augmenter la croissance et réduire le chômage, alors qu'en parallèle ils étouffent la demande intérieure par l'austérité ? Ce faisant, les gouvernements se lancent dans une politique commerciale non-coopérative, tout en réduisant de manière indifférenciée les dépenses publiques alors même que les trois-quarts d'entre elles servent à d'autres agents (dépenses de transfert, d'investissement...). Et tout cela avait déjà été compris en 1936. Fermez le ban !

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 11:23

 

 

Dans un précédent billet, j'avais expliqué sommairement le fonctionnement des sondages. Aujourd'hui, nous allons approfondir quelque peu la notion d'estimation et expliquer comment se calcule un intervalle de confiance. N'ayez aucune inquiétude, nous verrons cela sur la base d'un exemple simple.

 

L'estimation ponctuelle

 

Comme pour les sondages dont j'avais parlé dans ce billet, si l'on souhaite connaître avec certitude un paramètre de la population, il suffit a priori d'interroger toute la population. Certes, je vous le concède, tout le monde ne dira pas la vérité surtout si la question porte sur le thème de l'argent, mais enfin l'idée est qu'il vaut toujours mieux recenser tout le monde si cela est possible. Bien évidemment, cela coûte cher et prend beaucoup de temps. Dès lors, le statisticien préfère se reporter sur un échantillon représentatif de la population, de sorte que les résultats obtenus sur cet échantillon lui serviront à estimer le paramètre inconnu dans la population totale.

 

 

[ Source : http://sondages-tpe.e-monsite.com ]

 

Bien entendu, la valeur trouvée sur l'échantillon n'a que très peu de chances de correspondre exactement à la valeur réelle du paramètre, c'est ce que l'on appelle l'erreur d'échantillonnage...

 

Prenons l'exemple d'une entreprise de transport de personnes qui souhaite estimer le nombre moyen de personnes transportées chaque jour. On peut très bien décider de réaliser l'étude du 1er janvier au 31 janvier, c'est-à-dire relever le nombre de personnes transportées le 1er janvier, le 2 janvier et ainsi de suite jusqu'au 31, puis simplement faire la moyenne pour estimer le nombre moyen de personnes transportées quotidiennement par cette entreprise. C'est ce que l'on appelle une estimation ponctuelle.

 

Sans être statisticien, le lecteur aura compris qu'un bon estimateur se doit de donner pour chaque échantillon la meilleure approximation possible du paramètre recherché, dans notre exemple le nombre moyen de personnes transportées quotidiennement. Dans le jargon, un tel estimateur est dit sans biais et convergent, c'est-à-dire que l'estimateur doit en moyenne donner la vraie valeur et s'approcher de celle-ci lorsque la taille de l'échantillon augmente.

 

 

[ Source : http://www.statcan.gc.ca ]

 

L'estimation par intervalle de confiance

 

Le problème avec l'estimation ponctuelle est que sa valeur change avec chaque échantillon et qu'il est impossible d'évaluer la précision de l'estimation. Pour le dire simplement, on peut trouver une estimation du nombre de personnes transportées très différente si l'on prend un autre échantillon, c'est-à-dire une autre période de l'année. C'est pourquoi, il est préférable d'adopter une évaluation du paramètre sous forme d'un intervalle qui a de grandes chances de contenir la vraie valeur du paramètre.

 

Sans entrer dans la technique, retenons qu'un intervalle de confiance d'un paramètre au seuil de 95 % signifie que si l'on prélève 100 échantillons de même taille dans la population étudiée, 95 % des intervalles de confiance calculés contiennent la vraie valeur du paramètre.

 

Prenons l'exemple d'une entreprise A qui fabrique des pièces pour l'industrie de diamètre égal à 2,5 mm. L'entreprise B achète les pièces de A et veut s'assurer que les pièces achetées ont bien la taille demandée sous peine de refus et donc de dédommagement financier. Comme elle ne peut à l'évidence pas payer des salariés à contrôler toutes les pièces, elle va se contenter d'en prélever un échantillon, mettons de 50 pièces sur un lot de 1 000. Le but est donc de calculer sur cet échantillon la fluctuation moyenne du diamètre par rapport à la moyenne annoncée de 5 mm, ce que les statisticiens appellent la variance. On trouve 0,0012.

 

Pour ce faire, on suppose d'abord que la totalité des pièces du lot, donc notre population au sens statistique, suit une loi normale également appelée loi de Gauss (vous savez la fameuse courbe en cloche comme ci-dessous) :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

L'intervalle de confiance au seuil de 95 % de la variance (=fluctuation) de l'ensemble du lot de pièces est donné par une formule compliquée, qui fait intervenir la loi du khi-deux, et que je vous épargne :

 

Dans notre exemple, l'on trouve les valeurs suivantes :

 

 * s'²=(50/49)x0,0050=0,0051 (c'est l'estimateur de la variance)

 

 * borne inférieure = 71,42

 

 * borne supérieure = 32,35

 

On obtient l'intervalle de confiance suivant au seuil de 95 % pour la fluctuation (=variance) : I = [0,0034 ; 0,0077], ce qui signifie que cet intervalle a 95 % de chances de contenir la vraie fluctuation recherchée sur l'ensemble des pièces produites.

 

Retour sur les sondages politiques

 

Désormais, lorsque vous lirez un sondage, surtout politique, n'oubliez jamais de regarder les précisions concernant la taille de l'échantillon et l'intervalle de confiance, car elles sont très importantes pour comprendre les résultats. Hélas, comme toujours, ces informations importantes sont écrites en tout petits caractères sous le sondage...

 

Quoi qu'il en soit, veillez à ne pas tomber dans le travers habituel des experts médiatiques, qui adorent faire dire aux marges d'erreur ce qu'elles ne disent pas. Rappelons tout d'abord que la marge d'erreur, qu'il faudrait en toute rigueur appeler marge d'incertitude, est liée au fait qu'un sondage effectué sur un échantillon donne un résultat évidemment différent de celui que l'on obtiendrait en interrogeant toute la population. Ainsi, si l'on utilise un échantillon de 1 000 personnes, qui est du reste la taille usuelle, la marge d'erreur pour la méthode aléatoire est de 3 %. Elle est de 2 % pour un échantillon de 5 000 personnes et de 1 % pour 10 000 personnes...

 

Dès lors, lorsque vous lisez un sondage politique, qui affirme que le premier candidat est crédité de 25 % des intentions de vote et le deuxième de 21 % avec une marge d'erreur de 2 %, il faut se garder d'en déduire que les deux candidats sont probablement à égalité comme on l'entend trop souvent ! Cela signifie juste que si l'on prélève un grand nombre d'échantillons de même taille dans cette population - bref que l'on refait plusieurs fois de suite le même sondage dans les mêmes conditions - et que les intentions de vote pour le premier candidat sont de manière invariante de 25 % (ce que personne n'a le moyen de savoir à ce stade évidemment), alors il y a 95 % de chances que les nouveaux sondages donnent un résultat aux alentours de 25 %, parfois plus parfois moins.

 

Cela ne permet absolument pas d'en déduire quoi que ce soit sur l'évolution des intentions de vote, d'autant que nous avons supposé dans notre exemple qu'elles étaient définitivement fixées. Mais de telles variations de chiffres servent surtout à vendre des analyses bidons sur l'engouement des électeurs une semaine donnée pour un candidat ou au contraire la déception de ceux-ci, ce qui nous ramène aux errements des doxosophes évoqués par Platon...  

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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 11:16

 

 

Décidément, depuis son élection, à laquelle j'avais consacré plusieurs billets çà et , Emmanuel Macron multiplie les décisions propres à s'aliéner une partie croissante de la population. Il y eut d'abord la démission du Général de Villiers, qui avait eu le front de soulever devant la représentation nationale les difficultés matérielles et financières (réelles) d'une armée, dont les Français attendent beaucoup sans comprendre que cela passe nécessairement par des moyens à la hauteur des enjeux.

 

Non content d'avoir renié ses promesses concernant les budgets qui seraient sanctuarisés (défense, sécurité, recherche...), le nouveau président de la République a décidé de jouer les coupeurs de coûts au sein de France SA, en mettant tout le monde à contribution, entendez tous les ménages sauf ceux qui verront leur ISF baisser et leur impôt sur le capital être ramené à un taux forfaitaire de 30 %. Dernier avatar en date de cette stratégie perdante pour le plus grand nombre, une baisse de 5 euros par mois de l'aide personnalisée au logement (APL), dès le 1er octobre prochain.

 

Les aides aux logements

 

ll existe 3 types d'allocations logement (non cumulables entre elles), qui visent à diminuer le taux d'effort des ménages (loyer ou prêt) et se distinguent essentiellement par leurs conditions d'attribution ; leur montant dépend notamment des ressources du foyer :

 

 * l'aide personnalisée au logement (APL) : elle est versée pour la résidence principale, à la condition que le logement soit conventionné. En règle générale, l'APL est versée directement au propriétaire ou, en cas d'accession à la propriété, à la banque.

 

 * l'allocation de logement familiale (ALF) : elle est versée en fonction de la situation de la famille, notamment aux bénéficiaires de prestations familiales (allocations familiales, complément familial...) ou de l'allocation d'éducation de l'enfant handicapé (AEEH).

 

* l'allocation de logement sociale (ALS) : elle est versée à ceux qui ne peuvent prétendre ni à l'APL ni à l'ALF.

 

Coût des différentes aides au logement et nombre de bénéficiaires

 

 

 

 

[ Source : La Tribune ]

 

Les chiffres de l'APL

 

Une infographie qui en dira plus qu'un long discours :

 

 

[ Source : La Voix du Nord ]

 

Tour ça pour boucler le budget ?

 

Mais qu'est donc allé faire le gouvernement dans cette galère, qui ne lui aura rapporté que le mépris d'une bonne partie de la population ? La réponse nous a été donnée par Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, qui cherchait 4,5 milliards d'euros pour boucler le budget et répétait à l'envi qu'il faudra faire des "réformes de structure l'an prochain". Bref, bien qu'il s'en défende, le ministre a tout bêtement appliqué comme ses prédécesseurs un coup de rabot général caché sous le vocable "économies", à charge ensuite pour les différentes ministres d'assumer et de justifier certaines baisses budgétaires injustifiables.

 

Mais pour les APL, prendre le risque de s'aliéner 2 600 000 personnes pour 32,5 millions d'euros "d'économies" par mois, relève soit d'un froid calcul technocratique soit du mépris. Ce d'autant plus que la réforme de l'ISF coûtera au bas mot 3 milliards d'euros aux caisses de l'État pour satisfaire une clientèle électorale de 340 000 contribuables ! Personne ne nie que la politique de l'aide au logement nécessite une remise à plat, ne serait-ce que pour corriger les effets inflationnistes bien connus de ces aides. Mais retrancher 5 euros par mois d'APL ne fera certainement pas baisser les loyers du même montant, c'est là un raisonnement spécieux. En effet, en temps normal, il faut des années pour qu'une telle baisse des loyers se matérialise, si tant est qu'elle se produise un jour, le contre-exemple du Royaume-Uni étant éclairant (baisse des aides sans baisse véritable des loyers...).

 

Bien au contraire, cette somme représentera une perte de pouvoir d'achat pour les ménages les plus modestes, qui comptent sur cette allocation pour se loger. On sait par exemple que les APL représentent 20 % du niveau de vie des 10 % de ménages les plus pauvres. Au surplus, lorsque la moitié des allocataires vit dans le parc social où le loyer est encadré, on ne voit pas bien comment la baisse de l'APL pourrait ne pas avoir de répercussions négatives sur la vie des ménages... Bien sûr, il se trouvera toujours l'idiot utile pour affirmer le contraire et défendre envers et contre tous la parole du maître, c'est même le propre d'une cour (royale) républicaine.

 

D'ailleurs qui se souvient encore que durant le quinquennat précédent, le rabotage des aides au logement avait été un sport fréquent, entre suppression du premier mois de versement par l'inénarrable Cécile Duflot et un subtil arrondi du montant à l'euro inférieur ? En fin de compte, aucun gouvernement ne semble vouloir se lancer dans une véritable remise à plat d'un système à bout de souffle, qui passerait déjà certainement par une réflexion sur le lien entre montant de l'aide et montant du loyer, qui désavantage les plus modestes.

 

Heureusement, certains économistes ont travaillé sérieusement sur la question et proposent par exemple de lier les aides au logement exclusivement aux caractéristiques des ménages qui les perçoivent (zone géographique, revenus, nombre de personnes à charge...). D'autres vont plus loin et suggèrent de fusionner toutes les aides sociales, afin de rendre le système plus lisible, ce qui permettrait entre autres de réduire les coûts de gestion très élevés, que le rapporteur d'un groupe de travail de 2015 sur cette question (François Pupponi) avait estimés à plus de 800 millions d'euros. Enfin, la question du plafonnement des loyers étudiants a refait surface, quand bien même je redoute ce genre de plafonnement qui se termine en général en pénurie de logements.

 

Je l'ai souvent répété sur ce blog, dans toute la zone euro les dirigeants politiques (et Macron en particulier) s'appuient actuellement sur de prétendues lois de l'économie pour préconiser en choeur la même politique de réduction des dépenses publiques, au nom d'une idéologie destructrice que l'on cache sous des noms rassurants (confiance, économie, compétitivité, etc.).

 

Tout cela témoigne du peu de sens des réalités de nos dirigeants, qui regardent la misère et les difficultés mais ne les voient pas. Enfermés dans leur tour d'ivoire, ils se persuadent que tout est affaire de chiffres et d'équilibre sur des marchés, où l'humain ne tient en fin de compte qu'une place marginale. Le pire est que nombre de personnes en Europe, heureusement de moins en moins tout de même, croient le loup lorsqu'il affirme qu'il fait tout cela pour le bien des moutons...

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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 12:45

 

 

Dans un précédent billet, j'avais évoqué les dangers liés à l'énorme excédent extérieur de la zone euro. Il faisait suite à plusieurs autres billets : le danger de la hausse des taux d'intérêt, l'absence de circulation des capitaux entre pays de la zone euro, les scandales en cascade à la Commission, la crise bancaire en Italie, la réalité du travail détaché au sein de l'UE, les conséquences du passage à une économie de service, une sortie de l'euro est-elle possible ?, la crise grecque, etc.

 

Aujourd'hui, nous allons nous intéresser aux problèmes de compétitivité-coût des pays membres de la zone euro et voir que ceux-ci ne peuvent être corrigés que très partiellement, et encore au prix d'une casse sociale massive...

 

La compétitivité-coût des pays

 

Bien entendu, la compétitivité d'un pays (notion au demeurant délicate à définir) ne dépend pas que des coûts, mais ces derniers en constituent tout de même une part importante dans une économie de marché. C'est pourquoi, l'indicateur le plus souvent retenu est le coût salarial unitaire (coût salarial par unité produite) :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Le problème est évidemment grave lorsque des pays ont des niveaux de gamme de production proches mais des coûts de production divergents. C'est hélas ce qui se passe pour la France, l'Italie et l'Espagne...

 

Comment corriger les différentiels de compétitivité-coût au sein de la zone euro ?

 

Avant la mise en place de la monnaie unique, les problèmes de compétitivité-coût pouvaient se régler par un mécanisme de marché simple : le taux de change. Mais depuis, puisque par définition toute dévaluation monétaire est impossible, les gouvernements utilisent d'autres moyens :

 

 * la dévaluation interne : également appelée ajustement nominal, elle consiste en une baisse de coûts salariaux et des prix dans le but d'améliorer la compétitivité d'un pays. Selon la théorie, comme les prix et les salaires baissent parallèlement, les salaires réels ne varient pas et la compétitivité s'améliore à l'export. Mais, ce remède de cheval, contrairement aux attentes, conduit le plus souvent à l'effondrement de la demande des ménages en raison de la baisse des salaires réels. Cela débouche alors sur une compression de l'activité à court terme et donc sur une hausse du chômage.

 

 * la dévaluation fiscale : il s'agit d'une substitution d'impôt censée produire les mêmes effets qu'une dévaluation monétaire. On pense notamment à la TVA sociale (qui n'a de social que le nom), qui consiste à basculer sur la TVA une partie des cotisations sociales patronales, de sorte que la TVA augmenterait et le coût du travail baisserait. Ainsi, les prix de la production hors taxes et les prix des exportations baisseraient, tandis que les prix des importations augmenteraient en raison de la hausse de TVA qui pèseraient sur les produits importés. En théorie, cela serait donc équivalent à une dévaluation monétaire : hausse du prix des importations et baisse du prix des exportations. Enfin sur le papier, parce qu'en pratique le pouvoir d'achat souffre lorsque la TVA augmente, car les vases communicants ne fonctionnent jamais aussi parfaitement...

 

Et lorsqu'il ne reste plus aucune solution et que le pays s'enfonce dans la crise économique et sociale, la sortie de l'euro reste l'ultime viatique, malgré ses conséquences potentiellement graves. En effet, le poids de la dette extérieure brute en euros deviendrait colossal et parallèlement il y aurait des pertes massives en capital pour les prêteurs des autres pays. Pour sûr, la zone euro serait alors soumise à une incertitude gigantesque et livrée à la spéculation des marchés financiers, ce qui pourrait être autoréalisateur en ce sens que si les opérateurs de marché anticipaient une sortie d'un autre État de la zone euro, alors les taux d’intérêt souverains augmenteraient et rendraient l'équilibre budgétaire très compliqué jusqu'au point où le gouvernement n'aurait d'autre choix que de quitter lui aussi la zone euro. Mais face à la crise, la fonction première d'un gouvernant c'est aussi de se rendre compte des impasses et d'en tirer les conclusions qui s'imposent...

 

Bien entendu, l'idéal, comme je le proposais déjà dans ce billet par exemple, serait une sortie ordonnée de l'euro avant qu'elle n'arrive par la force des choses, comme l'explique avec brio Jacques Sapir ou plus récemment Joseph Stiglitz. Personne ne nie qu'une  telle solution aurait des conséquences négatives notamment en matière d'inflation et de taux d'intérêt, mais elle constitue en l'état des lieux la seule solution crédible à mes yeux pour reprendre notre destin européen en main. Le chemin sera difficile, mais l'enjeu est de redonner du souffle aux économies meurtries par le carcan monétaire en imaginant peut-être une monnaie commune en substitution à la monnaie unique. 

 

Hélas, nous vivons dans un monde où l'immobilisme le dispute au conformisme, tout en donnant l'illusion du changement. Dès lors, lorsque vous ne proposez pas de solution, on vous taxe de Cassandre, et lorsque vous en faites, on vous déclare fou à lier ! On s'achemine par conséquent vers le pire alors que le meilleur est encore à (re)construire...

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 11:04

 

 

Je sais que l'été n'est pas propice à la réflexion sur les nuages noirs, mais il me semble important de poursuivre mes analyses, même si c'est à un rythme un peu moins élevé pour me donner le temps d'écrire un nouveau livre grand public. Pourtant, dans la torpeur estivale, l'actualité économique continue à bouillonner partout en Europe, des banques faisant même faillite en Italie. J'ai déjà eu l'occasion de vous parler du danger que pourrait représenter une hausse des taux d'intérêt à long terme sur la solvabilité des États. Aujourd'hui, je vous propose d'examiner plus en détail l'énorme excédent extérieur de la zone euro qui, s'il fait plaisir à certains commentateurs patentés, inquiète la majorité des économistes.

 

Le constat

 

Tout est résumé par ce graphique :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Ainsi, depuis 2008, la zone euro semble connaître un excédent courant structurel. Dans un précédent billet sur le modèle économique allemand, j'avais par ailleurs montré que l'essentiel de cet excédent extérieur de la zone euro résulte de celui de l'Allemagne dont voici l'évolution :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Pour compléter, il faudrait également rappeler que suite à la crise de la zone euro (en sommes-nous d'ailleurs sortis ?), de nombreux pays en difficulté (Espagne, Italie, Portugal, Irlande et bien entendu la Grèce) ont été contraints de faire disparaître au plus vite leur déficit extérieur par la mise en place de politiques d'austérité pudiquement appelées dévaluations internes (pour agrandir, clique-droit sur l'image et choisissez "afficher l'image") :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Un recul du taux d'investissement

 

Pour comprendre ce gigantesque excédent extérieur, il nous faut comparer le taux d’épargne et le taux d’investissement de la zone euro :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

On voit depuis 2010/2011 à la fois une hausse du taux d'épargne de la Nation et une baisse du taux d'investissement. Mais le recul sensible de ce dernier explique certainement l'essentiel de l'excédent extérieur de la zone euro, ce qui est un problème grave puisqu'il implique que la zone euro pourrait investir cet excédent dans une relance globale de son économie !

 

À défaut, ce volume de fonds est prêté hors zone euro, c'est-à-dire placé sous forme de titres... Seul point éventuellement positif de cette situation, c'est qu'un tel excédent de la balance courante crée une importante force de rappel sur l'Euro pour l'empêcher de trop se déprécier face aux autres devises malgré les taux d'intérêt très bas et les sorties de capitaux à long terme.

 

Comment résorber cet excédent extérieur ?

 

Répétons-le : faire disparaître cet excédent extérieur est indispensable pour relancer la demande intérieure de la zone euro. La première façon d'y arriver est évidemment de soutenir la consommation écologiquement soutenable et surtout l'investissement, puisque cela aura un effet d'entraînement sur la productivité et partant la croissance potentielle de la zone euro.

 

À défaut d'investissements privés, c'est l'investissement public qui est visé, car contrairement à ceux qui affirment que l'État ne doit pas intervenir dans l'économie, c'est le moment où jamais qu'il intervienne, ne serait-ce que parce que les taux d'intérêt à long terme sont très bas (la politique monétaire est d'ailleurs arrivée très largement au bout de ce qu'elle peut faire) et que l'activité privée reste globalement atone.

 

Prendre des mesures d'incitation à l'investissement des entreprises est une excellente idée, à condition qu'il ne s'agisse pas d'un miroir aux alouettes comme le plan Juncker. Il faudrait donc imaginer un dispositif qui prenne appui sur un budget de l'UE autrement plus important que ce qu'il pèse actuellement (environ 1 % du PIB de l'UE)...

 

Quoi qu'il en soit, il faut impérativement que l'épargne surabondante de l'Allemagne (et des Pays-Bas) finance des investissements supplémentaires dans les autres pays de la zone euro et non ailleurs dans le monde, comme c'est le cas actuellement ! Au demeurant, c'est précisément l'un des facteurs qui me rend très pessimiste sur l'avenir de la zone euro, d'autant que la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro n'est plus qu'un lointain souvenir (ce qui contraint toujours les pays à rester à l'équilibre commercial)...

 

Pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin sur ces questions, j'ai consacré plusieurs fiches de mon dernier livre, Mieux comprendre l'économie : 50 idées reçues déchiffrées, à ces questions d'importations/exportations, d'épargne de la nation, de compétitivité allemande et de balances courantes.

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 12:40

 

 

Pendant que la France glisse dans une torpeur estivale, l'actualité économique continue à bouillonner partout en Europe, sous le regard hagard des uns qui pensent que l'élection d'un nouveau président de la République réglera tous les problèmes, et sous le regard incrédule des autres qui s'imaginent que si le système ne s'est pas encore écrasé jusque-là il résistera bien encore quelques décennies.

 

Est-ce à dire que la misère économique est moins pénible à supporter au soleil pour paraphraser Aznavour ? Ou bien l'optimisme devient-il sans borne en cette période, au point de ne pas voir que l'état du système bancaire européen est préoccupant comme le montre le cas des banques italiennes ?

 

Bref retour en arrière sur le cas Monte dei Paschi

 

Il est utile de commencer par un bref retour en arrière pour évoquer la situation de Monte dei Paschi (BMPS), qui en 2016 avait défrayé la chronique avec ses 26 milliards d'euros de créances douteuses. Pour lui éviter la faillite, le gouvernement italien avait volé à son secours dans le cadre de ce que la Commission européenne appelle pudiquement une "recapitalisation préventive", qui normalement n'est réservée qu'aux banques en difficulté mais solvables.

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Coût de l'opération : 6,6 milliards d'euros pour l'État italien sur les 8,8 milliards d'euros nécessaires au sauvetage de la banque, ce qui revient de facto à une nationalisation... Or, contrairement aux règles de l'Union bancaire exposées dans le dernier paragraphe de ce billet, les créanciers n'ont pas systématiquement été mis à contribution, les porteurs d'obligations ayant même obtenu le privilège de demander un remboursement !

 

17 milliards pour sauver deux banques ?

 

À force de n'évoquer que les sauvetages réussis comme ceux d'UniCredit, qui a levé 13 milliards d'euros sur les marchés, on finit par ne plus voir le gros grain de sable qui enraille la machine bancaire. Ce sont en effet deux banques vénitiennes, Banco Popolare di Vicenza et Veneto Banca, qui risquent désormais la faillite. Dans un premier temps, l'État italien va dépenser 4,7 milliards d'euros pour permettre à une autre banque, Intesa Sanpaolo, de reprendre les activités saines des deux banques vénitiennes... pour un euro symbolique ! Mais le total des garanties publiques pourra monter jusqu'à 17 milliards d'euros !

 

Bien entendu, Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence, n'a rien trouvé à redire à ce nouveau coup de canif dans les règles européennes. Pire, ses services ont approuvé ce plan de sauvetage, car il sera réalisé "conformément aux lois nationales d’insolvabilité" (sic !). Et si l'établissement bancaire avait été grec ?

 

À ce stade, j'imagine que le lecteur averti se demande où vont passer les créances douteuses qu'Intesa Sanpaolo n'a pas achetées ? Il s'agira comme toujours de les loger dans une structure de défaisance (bad bank en anglais), à charge pour cette dernière de recouvrer une partie des créances ou de les liquider d'une manière ou d'une autre avec la garantie de l'État au passif, bref de trouver dans quelques années des pigeons pour acheter à un prix pas trop vil ces actifs illiquides et souvent pourris... D'où les 17 milliards d'euros de garanties publiques évoqués plus haut si d'aventure personne n'était intéressé !

 

Mais que se passe-t-il donc en Italie ?

 

Il y a un an, j'ai expliqué dans un billet qu'il fallait s'attendre à une crise bancaire imminente au sein de la zone euro, car le système demeure fragile. Et je ne m'étais pas trompé, puisque l'on assiste désormais à l'agonie de certaines banques italiennes ! Et ceux qui soutiennent que les nouveaux mécanismes européens en vigueur empêchent un tel scénario de se réaliser sont dans l'erreur ou le déni, comme le prouve l'intervention massive de l'État italien vue plus haut pour juguler ces défaillances bancaires.

 

Un graphique suffira pour comprendre l'ampleur du problème :

 

 

[ Source : Bruegel ]

 

La part des créances douteuses et litigieuses (appelées prêts non performants) dans les bilans bancaires atteint désormais 18 % en Italie, 12 % au Portugal et 34 % en Grèce. Pour fixer les idées, au-delà de 1 à 2 % les petits problèmes des banques deviennent de gros problèmes pour tout le système bancaire du pays (360 milliards d'euros pour l'Italie tout de même...).

 

Sur la base d'un indicateur un peu différent, le Texas ratio, l'on obtient le tableau suivant des banques en difficulté face à la croissance des créances douteuses :

 

 

[ Source : Bloomberg ]

 

Le plus grave est que l'augmentation des prêts non performants en Italie ne résulte pas d'une bulle immobilière comme en Espagne, mais bien de la stagnation économique qui empêche les PME italiennes destinataires de ces prêts de les rembourser rubis sur l'ongle.

 

Or, selon les nouvelles règles de l'Union bancaire européenne entrée en vigueur le 1er janvier 2016, et à laquelle j'avais consacré un long billet, les règles de renflouement sont désormais les suivantes : le Fonds de résolution ne pourra pas être utilisé  avant que 8 % du passif de la banque ait fait l’objet d’un bail-in. Par ailleurs, l’intervention du Fonds ne pourra être supérieure à 5 % du passif de la banque.

 

En termes clairs, cela signifie simplement que lorsqu'une banque sera en faillite, les premiers à mettre au pot seront les actionnaires et les prêteurs (d'où le nom de bail-in), qui devront couvrir au minimum 8 % des pertes de la banque. Si cela ne suffit pas, il sera possible de faire appel à des fonds nationaux de résolution, abondés par le secteur bancaire. Enfin, les ménages et les PME seront partiellement protégés puisqu'il a été confirmé que leurs dépôts seront garantis à hauteur de 100 000 euros.

 

Hélas, ce ne sont pas toujours les plus riches qui ont placé leur argent dans des titres de dette de leur banque :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Voilà pourquoi l'État italien semble vouloir éviter à tout prix un bail-in, qui ruinerait les petits épargnants et conduirait dans le climat actuel à une explosion sociale ! Il y a un an, j'avais d'ailleurs réalisé une petite vidéo pour expliquer la crise économique et financière en Italie :

En définitive, certaines banques italiennes sont dans un état épouvantable, mais bien entendu leurs dirigeants ne sont pas inquiet(és), puisqu'en tout état de cause ce sont à nouveau les citoyens-contribuables qui vont mettre la main à la bourse pour sauver ces établissements ! Et dire que ce sont les Italiens qui ont inventé le mot banqueroute avec l'expression banca rotta, qui désignait au Moyen-Âge le fait de casser la table de comptoir qui servait à un financier à effectuer ses affaires.

 

Et si à défaut de casser on se contentait déjà de retourner la table, pour éviter que les bénéfices soient systématiquement privatisés et les pertes socialisées ?

 

P.S : l'image de ce billet provient de ce blog.

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 11:08

 

 

Après mes billets politiques (la politique économique selon Macron, l'absence de choix et la crise qui couve et les vrais résultats de l'élection présidentielle) et de nombreuses analyses plus économiques (la flexisécurité, le danger de la hausse des taux d'intérêt, les problèmes économiques de la Chine), on m'a demandé de m'exprimer sur le résultat des élections législatives. Je vais m'y prêter de bonnes grâces d'autant que guette le danger d'une démocratie sans opposition...

 

Les résultats des élections législatives

 

Tout est dit sur l'infographie suivante pour le 1er puis le second tour :

 

 

[ Source : le JDD ]

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Vous noterez au passage la relative contre-performance par rapport aux prévisions des sondage après le 1er tour, dont j'avais expliqué dans ce billet pourquoi il fallait les interpréter avec prudence...

 

Le peuple emporté par une passion collective ?

 

Rares auront été les observateurs avisés capables d'expliquer pourquoi le projet de loi du travail défendu par le gouvernement conduira inévitablement à la casse sociale, comme je l'analysais dans ce billet sur la flexisécurité. Pourtant, on notera l'excellente tribune dans le Monde de Marie Wierink, chercheur à l'IRES, qui montrait que les réformes du marché du travail aux Pays-Bas, très proches de celles dont rêve Macron, ont eu un bilan désastreux...

 

Mais emportés par une vague de passion collective dont Simone Weil nous montrait tout le danger, les rares électeurs semblaient prêts à voter pour n'importe quel candidat affublé de la couleur orange LREM, quitte à oublier la loi El Khomri, simple préfiguration de l'horreur de la prochaine loi travail. Ils ne semblent même plus se souvenir que le député, bien qu'élu dans une circonscription, est un représentant de la nation et donc qu'il n'a pas vocation à oeuvrer au niveau local (sauf pour sa réélection...) mais bien à voter les lois ! Et lorsqu'on connaît les dégâts qui ont résulté par le passé de l'obligation de respecter la ligne du parti, quel qu'il soit du reste, on ne peut que s'inquiéter lorsque l'opposition est réduite à peau de chagrin...

 

Dans trente ans, les historiens qualifieront probablement cette Assemblée nationale de 8e "Chambre introuvable", dans le sens où elle n'offre aucune possibilité de débat véritable comme les 7 précédentes :  Restauration (août 1815 - septembre 1816), retour des monarchistes (février 1871 - février 1875), victoire du camp républicain avec Gambetta notamment (septembre 1881 - octobre 1885), la Chambre bleu horizon du bloc national conduit par Clemenceau qui compte beaucoup d'anciens combattants et de néophytes (novembre 1919 - mai 1924), la Chambre anti-chienlit de juin 1968, la vague rose de 1981 et enfin le retour de la droite en 1993. Gageons qu'elle ne devienne pas non plus "plus royaliste que le Roi" pour reprendre les mots de Louis XVIII effrayé par la surenchère des députés ultra-royalistes de 1815...

 

Comment espérer dans ces conditions que l'expression du peuple puisse être conforme à la justice et à la vérité, bref à l'intérêt général pour faire simple ? Je passe du reste sur l'emploi de l'expression "société civile", détournée de son sens gramscien pour ne plus désigner que des candidats sans mandat, mais qui peuvent avoir des fonctions d'auxiliaires dans la vie politique ou être militants. Bref, encore un détournement de sens à des fins de marketing politique. Les Romains faisaient en pareil cas utilement la distinction entre populus et turba...

 

Toujours est-il qu'à l'arrivée, comme le faisait remarquer Jacques Sapir après le 1er tour des élections législatives, la majorité présidentielle est en fin de compte historiquement très faible au regard du grand nombre de sièges obtenus :

 

 

[ Source des données : Jacques Sapir ]

 

Les ressorts de l'abstention

 

Certes, ces résultats doivent être tempérés en raison de l'abstention massive au 1er tour et encore plus au second (record depuis 1969 !), qui démontre certainement au passage l'existence d'un (re)sentiment diffus à l'égard d'un mode de fonctionnement électoral qui fait la part belle au vainqueur et ne laisse que des miettes aux autres candidats. Vae victis disaient nos ancêtres latins, winner takes all disent de nos jours les jeunes branchés de la Silicon Valley...

 

[ Source : Les Échos ]

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

Mais il y a fort à parier que si les élections législatives, plutôt que d'être au scrutin uninominal majoritaire à deux tours, étaient à la proportionnelle intégrale, de nombreux électeurs qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen au 1er tour de l'élection présidentielle iraient aux urnes conscients que leur vote pèse dans la balance électorale. Il est donc honteux d'accuser tous les électeurs abstentionnistes de fainéants (même s'il y en a), comme j'ai pu le lire çà et là sous la plume de commentateurs de la vie politique réputés avertis...

 

Pour ma part, lorsque je vois l'évolution de la participation, qui n'est bien sûr que le symétrique de l'abstention, je ne peux m'empêcher d'y voir un grave dysfonctionnement de la démocratie annonciateur d'une crise politique majeure typique de la fin d'un régime : 

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Il suffit par ailleurs de jeter un oeil sur cette enquête IPSOS, que nos politiques préfèrent ignorer d'un revers de la main, pour comprendre que de plus en plus de citoyens perdent confiance dans la démocratie :

 

 

[ Source : IPSOS ]

 

Pire, ils tiennent de moins en moins à ce régime, quand bien même serait-il "le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres" (Churchill), et sont tentés par d'autres horizons dont on peut raisonnablement supposer qu'ils seront beaucoup plus liberticides. Mais seule la génération des plus de 80 ans peut encore nous l'affirmer avec certitude pour l'avoir vécu, les autres se contentant de penser que la paix est nécessairement un projet perpétuel, comme le pensaient à tort d'illustres savants comme l'abbé de Saint-Pierre, Rousseau ou Kant.  

 

 

[ Source : IPSOS ]

 

De plus, à force de faire d'un adversaire politique un ennemi honni contre lequel il faut absolument faire barrage, on transforme l'élection sinon en combat à mort au moins en simulacre d'élection où le vainqueur tout relatif du premier tour est systématiquement vainqueur par KO au second ! Élections, piège à cons disait-on en 1973 dans les Temps Modernes... 

 

Lors d'une discussion animée, une personne m'expliquait qu'elle prenait le risque d'une majorité macroniste écrasante à l'Assemblée nationale, afin que ce gouvernement puisse (enfin) faire avancer les choses sans tergiversations inutiles. C'est oublier simplement que la démocratie est par définition le régime de la confrontation d'idées et de points de vue, seul moyen viable trouvé par les Hommes pour éviter de les exprimer au travers de conflits violents. Au fond, en poussant plus avant cette logique d'efficacité, il eût été bien préférable de (re)mettre au pouvoir un monarque sans Assemblée nationale et tout bonnement sans corps intermédiaires. Curieusement, lorsque j'ai dit cela, la discussion s'est arrêtée...

 

Et si l'Assemblée nationale était élue au scrutin proportionnel ?

 

Tout dépend évidemment de la "dose de proportionnelle" pour reprendre les termes employés par le Premier ministre, Édouard Philippe. Le Figaro a calculé, sur la base des résultats du 1er tour, quelle serait la composition de l'Assemblée nationale avec 10 % de proportionnelle et une proportionnelle intégrale : 

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Avec une proportionnelle de 10 %, le visage de l'Assemblée nationale n'en ressort pas profondément modifié, alors qu'avec une proportionnelle intégrale du type IVe République, c'est un rapport de force différent qui se dessine nécessitant de négocier des alliances politiques. Gouverner devient alors un exercice bien plus périlleux, comme l'a démontré l'exemple français entre 1946 et 1958 !

 

Pour ceux qui ne sont pas trop à l'aise avec cette notion de scrutin proportionnel, voici une petite vidéo très didactique :

Gardons toujours à l'esprit que le 1er tour de l'élection présidentielle n'a pas permis de départager les candidats, malgré une participation massive et des médias qui répétaient à l'envi qu'Emmanuel Macron serait très largement en tête, comme je le rappelais dans ce billet. L'infographie ci-dessous montre si besoin est qu'au premier tour de l'élection présidentielle ce sont quatre candidats qui sont arrivés en tête :

 

 

[ Source : Europe 1 ]

 

Dans ces conditions, il devenait évident que le nouveau président de la République serait minoritaire dans les coeurs des citoyens quand bien même le "dégagisme" (que nous avons déjà connu en France avec Pierre Poujade et son célèbre mot d'ordre "sortez les sortants") permettrait-il d'obtenir une majorité absolue à l'Assemblée nationale, ce qui est advenu du reste...

 

Seul un scrutin assez largement proportionnel, avec tout ce qu'il suppose hélas de problème à gouverner et dont je ne suis pas nécessairement partisan, aurait alors pu éventuellement empêcher le régime actuel de sombrer corps et biens. Mais l'Assemblée nationale dans ce cas aurait été bien plus proche des préférences politiques réelles, en ce qu'elle aurait renoué le lien distendu entre la représentation légale et la nation réelle.

 

Et si le vote pour le parti de Macron n'était au fond qu'un vote réactionnaire peinturluré des couleurs du progressisme tant à la mode ? Autrement dit, les électeurs du parti macroniste ne défendent-ils pas en premier, peut-être à leur corps défendant, le système actuel qui protège leurs acquis (financiers, politiques,...) et répond à leur vision d'une mondialisation heureuse au travers d'une Europe unie ? Comme l'affirmait Tancredi dans le Guépard de Lampedusa : "il faut que tout change pour que rien ne change"...

 

Face à ce raz-de-marée orange, il n'existe donc officiellement plus d'opposition au sein de l'Assemblée nationale en France et cela ne semble pas déranger outre mesure médias et citoyens. Nous courons donc le risque d'une hyper-présidentialisation, qui ferait passer le mandat Sarkozy pour une aimable coquetterie politique.

 

Or, quand plus aucune voix discordante ne peut se faire entendre au sein des institutions politiques, il ne reste alors plus que la rue pour s'exprimer au risque d'y voir les tensions et le ressentiment atteindre un paroxysme. Et encore, les manifestations seront-elles encore envisageables lorsque nous vivrons sous l'état d'urgence permanent dont s'inquiètent même les éditorialistes du New York Times

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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 12:25

 

 

Depuis le Brexit et surtout l'élection de Donald Trump, nous sommes entrés dans un monde dominé par l'incertitude. Or, qui dit incertitude dit pression sur les taux d'intérêt et possible dégradation de la solvabilité des États membres de la zone euro. Ce billet va donc examiner quels sont les risques qu'une telle hausse des taux d'intérêt ferait courir aux finances publiques des pays européens.

 

Une hausse des taux d'intérêt prévue des deux côtés de l'Atlantique

 

En dehors du séisme politique Trump et de l'incertitude qu'il a fait naître, une hausse des taux d'intérêt, déjà partiellement visible, peut être anticipée pour plusieurs raisons économiques.

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Tout d'abord, aux États-Unis la relance voulue par Trump alors que l'économie se situe au plein-emploi entraînera des tensions inflationnistes sur les salaires qui, cumulées à une hausse probable des prix du pétrole, conduiront à de l'inflation et une hausse des taux d'intérêt à long terme.

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Or, comme les taux d'intérêt à long terme dans la zone euro restent corrélés à ceux des États-Unis, on devrait assister à une hausse des taux longs en Europe. De plus, si les prix du pétrole augmentent, la BCE devra réagir par un resserrement de sa politique monétaire, quand bien même les salaires resteraient à la remorque, puisque son objectif principal est la stabilité des prix liée au taux d'inflation totale.

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

En particulier, il faudra bien que la Banque centrale européenne mette un jour un terme à l'assouplissement quantitatif (Quantitative easing) sauf à risquer la formation de bulles sur les actifs qu'elle rachète (pour agrandir, clique-droit sur l'image et choisissez "afficher l'image") :

 

 

[ Source : Les Échos

 

Les effets sur la solvabilité des États de la zone euro

 

Au vu des niveaux très élevés de dette publique atteints dans certains États, l'inquiétude sur leur solvabilité est légitime d'autant que la croissance semble être devenue l'Arlésienne des dirigeants politiques !

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Intéressons-nous donc au service de la dette, c'est-à-dire essentiellement aux intérêts payés sur la dette publique. La remontée des taux d'intérêt à long terme devient dangereuse si ces derniers en viennent à dépasser le taux d’intérêt moyen sur l’ensemble du stock de la dette publique, car alors le taux d'intérêt apparent sur la dette publique (=intérêts payés sur la dette publique/dette publique) augmente et pèse sur les finances publiques.

 

Je fais grâce aux lecteurs de tous les graphiques, mais il apparaît à peu près évident que l'Italie aura beaucoup de mal à faire face à une hausse trop importante des taux à long terme dans le contexte actuel de crise, caractérisé par une croissance faible et une extrême fragilité de son système économique et bancaire. Serait-ce le prélude à une nouvelle crise de la zone euro ? À moins que les négociations léonines menées avec la Grèce ne ravivent déjà les tisons de la précédente crise de la dette publique...

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 11:19

 

 

Une élection est toujours le moment où l'on fait dire n'importe quoi aux sondages, d'autant plus que nombre de politiques imaginent qu'ils constituent le seul moyen tangible d'appréhender l'opinion publique, instituant de la sorte le règne des médias et des sondeurs... Aujourd'hui, je vous propose donc après mes billets politiques (la politique économique selon Macron, l'absence de choix et la crise qui couve et les vrais résultats de l'élection présidentielle) quelques explications simples sur la fabrication des sondages et les limites dans leur interprétation.

 

Qu'est-ce qu'un sondage ?

 

Tout d'abord, on appelle sondage une enquête statistique d’opinion basée sur un échantillon. En effet, interroger toute la population serait à la fois fastidieux et hors de prix, alors on se contente d'une partie de la population que l'on souhaite représentative de l'ensemble. Cela exclut donc les votes dits de paille, c'est-à-dire les questions que l'on vous propose dans les journaux et auxquelles tout un chacun peut répondre quitte à appeler tous ses amis pour faire pencher le résultat dans un sens ou dans l'autre.  

 

En France, la loi du 19 juillet 1977, telle que modifiée par celle du 25 avril 2016, définit le sondage à son article premier dans les termes suivants : "un sondage est une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d’une population par l’interrogation d’un échantillon". Elle interdit strictement, du vendredi minuit au dimanche 20 heures, toute diffusion de sondages relatifs à l’élection présidentielle.

 

Comment est fabriqué un sondage ?

 

Pour couper court à trop de critiques, le sondage est normalement accompagné d'une notice qui précise comment il a été créé : taille de l’échantillon et méthode retenue pour le constituer, date, méthode d’administration, marge d'erreur, etc. Précisons un peu ces mots.

 

 * Taille de l'échantillon : intuitivement, tout le monde comprend que plus l'échantillon est de grande taille, plus la marge d'incertitude se réduit. L'idéal, inatteignable pour des raisons de coûts, serait bien entendu d'interroger toute la population. D'où, en général, des échantillons de 1 000 personnes.

 

 * Méthode des quotas : contrairement à la méthode aléatoire où les personnes de l'échantillon sont tirées au sort, la méthode des quotas consiste à interroger un échantillon de personnes qui ont les mêmes caractéristiques socio-démographiques que l’ensemble de la population (sexe, âge, catégorie socio-professionnelle,...).

 

 * Marge d'erreur : il faudrait en toute rigueur parler de marge d'incertitude liée au fait qu'un sondage effectué sur un échantillon donne un résultat évidemment différent de celui que l'on obtiendrait en interrogeant toute la population. Ainsi, si l'on utilise un échantillon de 1 000 personnes, qui est du reste la taille usuelle, la marge d'erreur pour la méthode aléatoire est de 3 %. Elle est de 2 % pour un échantillon de 5 000 personnes et de 1 % pour 10 000 personnes...

 

Cela ne veut pas dire que la "vraie" valeur se situe nécessairement dans un intervalle compris entre plus ou moins 3 % de celle trouvée. Au contraire, il faut encore fixer un seuil de confiance pour l'intervalle trouvé, par exemple à 95 %. Dans ces conditions, si l'on prélève un grand nombre d'échantillons de même taille dans cette population, bref que l'on refait plusieurs fois de suite le même sondage, 95 % des intervalles calculés contiennent la vraie valeur du paramètre à estimer. On ne peut donc absolument pas en déduire comme le font certains journalistes, que si deux candidats ont des intentions de vote proches (donc une différence inférieure à la marge d'erreur de 3 % par exemple), alors l'élection reste indécise. Bien au contraire, à ce moment donné l'un des candidats peut être largement en tête, mais l'erreur d'échantillonnage, entre autres, ne permet pas de la voir... Ce sont les limites des sondages ! 

 

 * les méthodes d'administration : on peut réaliser un sondage en face-à-face, par téléphone (méthode CATI pour Computed Assisted Telephone Interviewing) ou par Internet (méthode CAWI pour Computed Assisted Web Interviewing).

 

Les limites d'un sondage

 

Commençons par rappeler que seule la méthode aléatoire permet de mesurer la marge d'erreur, contrairement à la méthode des quotas, même si les sondeurs affirment le contraire (exemple chez IPSOS) : "l’inconvénient majeur de la méthode des quotas est de ne pas permettre de calculer scientifiquement la marge d’erreur du sondage. Les lois statistiques qui permettent de la déterminer ne valent théoriquement que pour les sondages aléatoires. En pratique, on considère cependant que la marge d’erreur des sondages par quotas est égale ou inférieure à celle des sondages aléatoires". Curieux, vous avez dit curieux ?

 

D'ailleurs, il suffit de regarder la différence entre le niveau d'études des sondés en février et celui des inscrits sur les listes électorales pour avoir des doutes sur la représentativité des échantillons :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Au surplus, le phénomène de non-représentativité est amplifié à une époque comme la nôtre où l'anti-système est devenue une valeur cardinale, puisque certains refusent de répondre aux sondeurs tandis que d'autres sont surreprésentés comme le montre cette tribune, ce qui fausse évidemment l'interprétation des résultats obtenus...  Mais il est aussi important de remarquer que la marge d'erreur est uniquement liée à l'échantillonnage et ne dit donc rien des éventuels biais, mensonges des répondants et autres erreurs de réalisation. Et encore, répétons-le, la méthode des quotas, retenue le plus souvent pour faire des sondages, ne permet pas de calculer une marge d'erreur malgré les belles paroles des sondeurs doxocrates.

 

En dehors de cela, j'ai tendance à me méfier des sondages réalisés sur Internet, ne serait-ce qu'en raison du nombre élevé de biais de cette méthode d'administration liés au problème de la représentativité des personnes possédant Internet (défaut de couverture), de l'éventuelle rémunération des sondés, etc. Le plus surprenant est que face à des biais et des mensonges possibles (notamment sur le vote pour les extrêmes), les sondeurs organisent une petite cuisine interne tenue secrète appelée redressement... Elle consiste à tenir compte des différences constatées entre les résultats de la précédente élection et les sondages réalisés à cette même époque, pour tenter de corriger les biais actuels (sic !).

 

Ajoutez à cela la forte volatilité du vote, les citoyens ne sachant plus très bien à quel saint laïc(ard) se vouer tant ils ont été échaudés ces dernières années par les promesses de campagne non tenues, et vous comprendrez pourquoi faire confiance aux sondages est sinon une pure folie au moins un exercice de foi ! Pour tenter d'étudier l'indescriptible opinion publique, il faut aussi analyser les flux sur les réseaux sociaux, les livres achetés, etc. Mais comme les sondeurs doxocrates (Platon aurait plus certainement parlé de doxosophes...) trouvent toujours une explication pseudo-scientifique à leurs erreurs, ils finissent de la sorte par avoir toujours raison !

 

Pierre Bourdieu, dans un texte célèbre publié dans Questions de sociologie en 1978, nous mettait en garde contre les sondages qui présupposent que les individus sondés se sont nécessairement déjà posé la question du sondage et qu'ils ont un avis. Dès lors, le sondage ne mesure pas l’opinion préexistante, mais construit une représentation d’une opinion publique, ce qui fait dire à Pierre Bourdieu que dans ce cas "l'opinion publique n'existe pas" en ce qu'elle naît d'une construction suite à un sondage. Cela se voit assez nettement dans la surreprésentation des réponses moyennes du type  "assez d’accord" et "pas tout à fait d’accord".

 

Tout cela ne serait qu'un artefact de la vie politique, si les candidats et représentants élus ne se servaient des résultats des sondages pour orienter leurs politiques et même parfois leurs discours à chaque livraison d'études... Max Weber, qui distinguait les deux éthiques de l'action politique, l'éthique de conviction basée sur le principe kantien du devoir et l'éthique de responsabilité, prend subitement un coup de vieux !

 

Je renouvelle donc les conclusions de mes deux précédents billets (ici et ) : la communication politique à outrance, de par sa simplification des problèmes qui confine désormais à la caricature et permet de parler de tout sans rien en connaître, fait glisser notre démocratie - si tant est qu'elle existe encore malgré les apparences - vers une doxocratie comme l'appelle Jacques Julliard, c'est-à-dire un régime politique où l’opinion influence directement les décisions du pouvoir.

 

Pour finir, si le coeur vous en dit, Envoyé spécial avait consacré une émission à la fabrication des sondages :

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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 10:38

 

 

Après une série d'analyses sur la situation économique en France (l'utilité des dépenses publiques, l'équilibre du budget de la Sécurité sociale, le chômage des plus de 50 ans, le revenu universel, la politique économique selon Macron et la flexisécurité), j'ai élargi le périmètre à l'Allemagne avec un billet sur les conditions de l'offre. Aujourd'hui, nous allons prendre le large et nous intéresser aux problèmes économiques de la Chine ! À la fin de mon billet, le lecteur intéressé trouvera un petit supplément plus technique sur les réserves de change.

 

Petits rappels sur l'économie chinoise

 

Le taux de croissance en Chine, dont la moyenne était de 10 % sur la période 1980-2014 (avec des pics officiels à 16 %, probablement plus officieusement), ralentit inexorablement depuis 2010, pour ne se maintenir qu'à la faveur des vieilles recettes basées sur les investissements (plus ou moins publics) dans l'immobilier et les infrastructures :

 

 

[ Source : http://philippewaechter.nam.natixis.com ]

 

Le ralentissement du taux de croissance en Chine est dû à plusieurs facteurs dont j'ai souvent parlé sur mon blog. Tout d'abord, la Chine cherche à rééquilibrer son processus de croissance, c'est-à-dire à passer d'un modèle de croissance tiré uniquement par les industries exportatrices à une croissance plus équilibrée basée sur la consommation des ménages et les services.

 

Cependant, tandis que l'industrie ancienne, intense en main-d'oeuvre, stagne, les services et la consommation intérieure n'ont pas encore pris le relais. Une telle transition est en règle générale très difficile à mener, surtout dans un pays aussi grand et peuplé. Or, plus elle prend de temps et plus cela risque de conduire à de graves problèmes sociaux, car en attendant les jeunes diplômés se retrouvent en difficulté et les plus vieux craignent de perdre leur emploi...

 

De plus, puisque l'économie mondiale tourne au ralenti, la demande adressée à la Chine reste faible. Et je ne parle même pas de la démographie, qui demeure très défavorable en Chine (vieillissement et population active en stagnation). Quant à la compétitivité-prix de la Chine, celle-ci s'est dégradée sensiblement en raison de la hausse rapide des coûts salariaux unitaires. Rappelons que cette hausse est, pour l'essentiel, le résultat du changement de modèle économique désiré par les autorités chinoises, puisque les augmentations de salaires doivent conduire à une hausse du pouvoir d'achat des consommateurs et donc au rééquilibrage du processus de croissance.

 

Enfin, il faut se souvenir que les marchés financiers chinois s'enrhument souvent ces derniers temps. Ainsi, au mois de juillet 2015, on avait assisté à un retournement spectaculaire du cours des actions sur les marchés chinois, avec une chute moyenne de près de 30 %. 

 

Un endettement très élevé

 

Certes, la croissance de la Chine reste très élevée, mais en raison essentiellement des politiques de relance menées par l'État comme le montre l'évolution du déficit public et du crédit :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

À propos de crédit, l'endettement total du pays est devenu si important - 260 % du PIB en 2016 contre 160 % en 2008 selon Bloomberg Intelligence ! -, que l'agence de notation Moody's a décidé de dégrader la note souveraine de la Chine pour la première fois depuis 1989... S'agit-il d'un moment Minsky ?

 

 

[ Source : https://www.businessinsider.com.au ]

 

Même le très policé FMI reprochait récemment au gouvernement chinois de privilégier une croissance de court terme trop dépendante du crédit. Or, si ce dernier décidait de remonter ses taux d'intérêt et de réduire la liquidité pour empêcher le surendettement, le risque serait grand de donner un coup d'arrêt à l'activité.

 

Des difficultés malgré un taux d'épargne très élevé

 

Malgré un déficit public qui se creuse, le taux d'épargne de la nation demeure très élevé en Chine :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Pourtant, on assiste à une dépréciation du yuan et une perte de réserves de change, ces dernières étant utilisées précisément pour empêcher la monnaie de trop se déprécier face au dollar américain.

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Comme le savent mes étudiants qui viennent parfois lire mes billets et qui connaissent désormais bien la balance des paiements, cela tient au fait que l'excédent de la balance courante est plus que compensé par les sorties de capitaux depuis 3 ans. Les taux d'intérêt faibles en Chine, un système financier fragile, des opportunités d'investissement peu nombreuses et une volonté d'expansion internationale des grandes entreprises chinoises, expliquent ces flux de capitaux qui quittent le pays.

 

Las, l'excédent de la balance courante s'affaiblit malgré le taux d'épargne élevé, principalement en raison du niveau très élevé de l'investissement en Chine dans un secteur pas vraiment porteur ni en matière de rentabilité et encore moins de productivité : la construction.

 

La fin de la déflation en Chine ?

 

Les moyens mis en oeuvre par le gouvernement chinois pour sortir de la déflation semblent avoir porté leurs fruits, si l'on en juge par les prix à la production, le prix des exportations et le prix du PIB :

 

 

[ Source : http://www.chinadaily.com.cn ]

 

Ce changement majeur en 2016, qui s'est accompagné d'un coup d'arrêt au recul de la profitabilité des entreprises et d'un redressement de l'investissement industriel, est peut-être lié aux velléités de réduction des excès de capacité de production (qui font tant de dégâts en Europe...) et à la dépréciation du RMB qui a permis depuis 2014 aux entreprises industrielles chinoises de regagner en compétitivité-prix.

 

Mais les problèmes structurels n'ont pas encore été réglés, tant s'en faut ! Dès lors, malgré les dénégations du PCC, l'avenir économique de la Chine est loin d'être cousu dans quelque route de la soie...

 

Supplément technique sur les réserves de change

 

Dans les conditions que nous venons d'évoquer ci-dessus, on ne peut que rester dubitatif quant aux arguments avancés par le FMI pour intégrer triomphalement la devise chinoise dans le panier de DTS du FMI. Pour mémoire, le DTS constitue l'unité de compte du FMI et sert à compléter les réserves de change de l'institution. Naguère, les DTS reposaient sur un panier de quatre devises (dollar, euro, yen et livre), et la Chine souhaitait évidemment que sa monnaie puisse y être intégrée afin d'en faire une devise internationale et une monnaie de réserve, alors même qu'elle ne répond absolument pas aux conditions habituelles de flottement exigées des autres devises !

 

Les réserves de change sont les avoirs détenus par les Banques centrales sous forme d'or, de devises convertibles et de DTS (Droits de Tirages Spéciaux, qui est l'unité de compte du FMI basée sur un panier de monnaies dont fait désormais partie le Yuan chinois) ; mais le plus souvent, en fait de devises, ce sont plutôt des titres en devises (essentiellement des bons et obligations du Trésor) qui constituent les avoirs de réserve. Ces réserves de change permettent aux Banques centrales d'intervenir sur le marché des changes, afin de réguler les taux de change et de maintenir la confiance dans leur monnaie.

 

Le montant des réserves de change dépend des flux de capitaux et du solde de la balance courante. On obtient donc l'identité suivante :

 

 

Or, si en régime de changes flexibles, les réserves de change ne varient pas puisque c'est le taux de change qui s'adapte pour compenser les flux de capitaux et le solde du commerce extérieur, il en va tout autrement en régime de changes peu flexibles comme en Chine.

N.B : l'image de ce billet provient de cet article du journal Ouest France.

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