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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 13:31

 

 

Il y a quelques jours, j'ai été invité à m'exprimer sur les monnaies locales dans le cadre d'une émission sur Facebook live, produite par Les colibris, Cyclone, la MAEC, Metz Marche pour le climat et MOTRIS. J'ai partagé le temps de parole avec une bénévole du Florain, la monnaie locale citoyenne et complémentaire de l’aire de vie nancéienne. Vous trouverez cette vidéo à la fin de ce billet, mais avant je souhaiterais présenter quelques éléments clés sur les monnaies locales.

 

Qu'est-ce qu'une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale est une monnaie complémentaire de la monnaie officielle, c'est pourquoi on l'appelle aussi monnaie locale complémentaire (et citoyenne). Légalement limitée aux adhérents d'une association, elle ne peut être utilisée que sur un territoire restreint pour l'achat d'un nombre restreint de biens et services.

 

La loi du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire (loi Hamon) a donné une base légale aux monnaies locales complémentaires. Son article 16 dispose :

 

 

 

Comment fonctionne une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale, qui ne peut pas être épargnée par principe, ne peut être mise en circulation qu'à la condition d'être couverte par une contrepartie en euros :

 

 

[ Source : http://epinal-en-transition.fr/2013/monnaie-locale ]

À quoi sert une monnaie locale ?

Les monnaies locales en circulation

 

La carte ci-dessous est une vue d'ensemble des monnaies locales, qui circulent en France en 2017 :

 

 

[ Source : L'âge de faire ]

 

D'autres monnaies locales ont vu le jour depuis 2017, comme le Florain dans le bassin de Nancy dont les bénévoles m'ont apporté une grande aide pour mes travaux de recherche :

Et pour finir, voici la vidéo de l'émission à laquelle j'ai participé :

P.S : l'image de ce billet provient de cet article de La Tribune.

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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 13:08

Il y a un an, je donnais une conférence à l'UPT de Forbach sur les inégalités, car c'est un sujet majeur pour l'avenir de nos sociétés trop souvent négligé. Lors de la crise des gilets jaunes, j'avais par ailleurs commis un billet sur les inégalités criantes attachées au système fiscal (impôt sur le revenu, CSG, ISF...). Aujourd'hui, je souhaite faire un gros plan sur les inégalités de patrimoine, car je m'inquiète de lire encore trop souvent - même sous des plumes prestigieuses - que celles-ci résultent avant tout du travail acharné et du talent...

 

Les inégalités de patrimoine dans le monde

 

Commençons par la part des 1 % les plus aisés dans le patrimoine net des ménages :

 

 

[ Source : WID ]

 

Au jeu du pire, la Russie fait même mieux que les États-Unis, puisque les 1 % les plus aisés détenaient, en 2015, 43 % du patrimoine net total des ménages contre 22 % deux décennies plus tôt ! À l'évidence, l'explication est à chercher du côté des privatisations sauvages qui ont suivi la transition de l'économie socialiste vers l'économie de marché. Quant aux États-Unis, tout a été fait depuis le tournant néolibéral des années Reagan pour que cette concentration du patrimoine perdure et s'amplifie.

 

De son côté, l'ONG Oxfam marque chaque année les esprits avec la publication de son rapport sur les inégalités le jour même de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos. Leur méthodologie peut être lue à cette adresse, mais toujours est-il que le chiffre choc est le suivant :

 

 

[ Source : France Bleu ]

 

Heureusement qu'il reste des graphiques comme celui ci-dessous pour rassurer sur l'origine des fortunes, liée au travail acharné et au talent comme il se doit, mais aussi à l'héritage (explication que certains préfèrent oublier, surtout en France où prolifère le capitalisme d'héritiers) :

Statistique: Nombre de milliardaires dans le monde en 2018, selon l'origine de leur fortune | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista

Par ailleurs, les économistes du WID pointent du doigt le fait que cette hausse du patrimoine net privé est hélas parallèle à une baisse du patrimoine net public, autant dans les pays développés qu'émergents. Cela signifie que les privatisations ont considérablement réduit le patrimoine public, au point où il devient même négatif au Japon et aux États-Unis et à peine tangent à 0 en Allemagne et en France :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

Encore quelques années et les États seront définitivement privés de tous moyens d'appliquer une politique économique, puisque la valeur de leurs engagements (dettes publiques) sera supérieure à celle de leurs rares actifs non privatisés (actifs financiers, terrains, ponts, barrages, bâtiments, etc.) !

 

Les inégalités de patrimoine en France

 

Le patrimoine moyen des ménages français se décompose de la manière suivante :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Sur long terme, l'on notera que ce n'est pas la Révolution française qui a réduit les inégalités de patrimoine, mais la Première Guerre mondiale et son cortège de fléaux économiques pour les grandes fortunes... Remarquons également l'inflexion dans les années 1980, fruit des réformes néolibérales !

 

 

[ Source : WID ]

 

Philosophie et inégalités de patrimoine

 

Sans entrer dans un long argumentaire philosophique sur les inégalités de richesse, je souhaiterais juste soumettre à votre sagacité deux extraits de textes philosophiques :

 

 * Deuxième Traité du gouvernement civil, John Locke (1690)

 

Au commencement, tout le monde était comme une Amérique, et même beaucoup plus dans l'état que je viens de supposer, que n'est aujourd'hui cette partie de la terre, nouvellement découverte. Car alors on ne savait nulle part ce que c'était qu'argent monnayé. Et il est à remarquer que dès qu'on eut trouvé quelque chose qui tenait auprès des autres la place de l'argent d'aujourd'hui, les hommes commencèrent à étendre et à agrandir leurs possessions.


Mais depuis que l'or et l'argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l'homme, par rapport à la nourriture, au vêtement, et à d'autres nécessités semblables, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard ; il est clair, par une conséquence nécessaire, que le même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu'on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu'on lui fait tort, plus de choses qu'on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen c'est l'or et l'argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre les mains d'un homme, sans que ce qu'il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d'une personne qui, avec des espèces d'argent, agrandit, étend, augmente ses possessions, autant qu'il lui plaît.

 

Je pense donc qu'il est facile à présent de concevoir comment le travail a pu donner, dans le commencement du monde, un droit de propriété sur les choses communes de la nature ; et comment l'usage que les nécessités de la vie obligeaient d'en faire, réglait et limitait ce droit-là : en sorte qu'alors il ne pouvait y avoir aucun sujet de dispute par rapport aux possessions. Le droit et la commodité allaient toujours de pair. Car, un homme qui a droit sur tout ce en quoi il peut employer son travail, n'a guère envie de travailler plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien. Ainsi, il ne pouvait y avoir de sujet de dispute touchant les prétentions et les propriétés d'autrui, ni d'occasion d'envahir et d'usurper le droit et le bien des autres. Chacun voyait d'abord, à peu près, quelle portion de terre lui était nécessaire ; et il aurait été aussi inutile, que malhonnête, de s'approprier et d'amasser plus de choses qu'on n'en avait besoin.

 

En résumé, selon Locke, en introduisant la monnaie métallique (or et argent) dans nos sociétés, les Hommes ont implicitement consenti à la constitution de patrimoines individuels fort différents d'un individu à l'autre, ce qui revient à légitimer les inégalités de patrimoine au nom du travail plus ou moins acharné des individus et de leur capacité de gestion.

 

 * Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)

 

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: «Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne». Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.

 

Rousseau voit dans la propriété privée l'origine pratique de la naissance de la société civile.

 

[...]

 

Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talents eussent été égaux, et que, par exemple, l'emploi du fer et la consommation des denrées eussent toujours fait une balance exacte ; mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue ; le plus fort faisait plus d'ouvrage ; le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus ingénieux trouvait des moyens d'abréger le travail ; le laboureur avait plus besoin de fer, ou le forgeron plus besoin de blé, et en travaillant également, l'un gagnait beaucoup tandis que l'autre avait peine à vivre. C'est ainsi que l'inégalité naturelle se déploie insensiblement avec celle de combinaison et que les différences des hommes, développées par celles des circonstances, se rendent plus sensibles, plus permanentes dans leurs effets, et commencent à influer dans la même proportion sur le sort des particuliers.

 

Rousseau montre dans ce paragraphe que sous les conditions énoncées, la propriété privée débouche sur la concentration des terres entre les mains d'une minorité de riches, situation qui laisse la majorité dans la misère.

 

[...]

 

Les riches surtout durent bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais et dans laquelle le risque de la vie était commun et celui des biens, particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que sur un droit précaire et abusif et que n'ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: « C'est moi qui ai bâti ce mur ; j'ai gagné ce terrain par mon travail ». — « Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au-delà de la vôtre ? »

 

[...]

 

Telle fut, ou dut être, l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.

 

Selon Rousseau, les riches créent un pacte social avec des lois à leur avantage, qui légalisent les inégalités de richesse. Rousseau distingue le pacte d'association du pacte de gouvernement, le second étant subordonné au premier : Il est donc incontestable, et c'est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c'est afin qu'il nous préserve d'avoir un maître.

 

[...]

 

Mais ces détails seraient seuls la matière d'un ouvrage considérable dans lequel on pèserait les avantages et les inconvénients de tout gouvernement, relativement aux droits de l'état de nature, et où l'on dévoilerait toutes les faces différentes sous lesquelles l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour et pourra se montrer dans les siècles selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amènera nécessairement. On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des précautions mêmes qu'elle avait prises contre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait l'oppression s'accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l'arrêter. On verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s'éteindre peu à peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux.

 

Troublant d'actualité... C'est d'ailleurs ce qui poussera Thomas Paine à proposer, en 1797, la création "d'un fonds national, duquel sera payée à chaque personne, parvenue à l’âge de 21 ans, la somme de 15 livres sterling, en compensation partielle, pour la perte de son héritage naturel, par l’introduction du système de propriété foncière". À méditer.

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:50

 

 

En ces premiers jours du déconfinement, mes lecteurs les plus attentifs auront reconnu dans le titre de ce billet un emprunt à Antonio Gramsci, qui affirmait que "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Vous l'aurez compris, les propositions et idées pour un nouveau monde sont légion, mais elles elles ne font pas encore système tant les intérêts personnels d'une minorité demeurent puissants... D'où ce billet pour insister sur ce qu'il est possible de faire, avec entre autres l'appel coup de poing de Vincent Lindon et la tribune de Nicolas Hulot, en espérant que tout cela vous donnera envie de contribuer au déconfinement de notre imaginaire économique !

 

Les conditions préalables à un nouveau monde

 

Pour changer de système socio-économique, encore faut-il s'entendre sur les principaux changements à opérer. Sans prétendre à l'exhaustivité, je considère qu'il faudrait prioritairement s'atteler à :

 

 * réduire les inégalités les plus criantes ;

 

 * lutter efficacement contre la pauvreté ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés et redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * redonner du sens au travail et adapter l'activité aux enjeux de l'époque (transition énergétique, écologie, etc.)

 

 * réduire la financiarisation de l'économie, qui n'est que la forme parasitaire de la finance, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production, d'autant que Zygmunt Bauman nous a alertés sur le coût humain de la mondialisation ;

 

 * remettre à plat la fiscalité pour la rendre plus claire, plus juste et plus efficace.

 

L'appel de Vincent Lindon

 

Une fois n'est pas coutume, plutôt que de citer un économiste, j'ai plaisir à évoquer le magnifique texte enregistré lors du confinement par Vincent Lindon. Il souhaitait tout à la fois pousser un coup de gueule contre  la manière dont fut traitée la crise sanitaire (manque cruel de moyens, mensonges du gouvernement...) et appeler à faire évoluer les mentalités et le système socio-économique. Je vous laisse juger sur pièces :

La tribune de Nicolas Hulot

 

Bien que l'on se demande encore ce que Nicolas Hulot était venu faire au gouvernement d'Emmanuel Macron, sa dernière tribune contient quelques éléments intéressants :

Les forces réactives

 

Qu'on le veuille ou non, pour faire avancer une société démocratique, il faut impérativement en conserver d'abord son âme, pour ensuite s'entendre entre citoyens sur un avenir commun. En effet, prémunissons-nous en premier lieu contre les vendeurs à la sauvette de progrès (technique, social, économique et même humain avec le transhumanisme...), qui au nom d'une idéologie détruisent les fondements mêmes de la vie en commun.

 

J'avais expliqué dans ce billet que certains s'étaient fait une spécialité de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité le froid idéal calculateur et individualiste. Et je prends le pari que ces enchanteurs-communicateurs sont déjà à l’œuvre pour nous empêcher de penser librement... Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Ainsi, nous explique-t-on déjà pendant la crise que si le déficit public va se creuser, il faudra que les Français fassent des efforts pour combler le trou. Il est même question d'accéder à l'éternelle revendication du Medef en travaillant plus pour gagner moins... Quant à la transition énergétique et écologique, on croit rêver en lisant cette tribune écrite par de grands patrons d'entreprises parmi les plus polluantes, qui appellent de leurs vœux à une relance verte (Greenwashing, quand tu nous tiens...) ! Quant aux inégalités, la situation actuelle en révèle les aspects les plus invisibles ou les moins médiatisés jusqu'à présent, ce qui pourrait conduire à une crise d'autant que le gouvernement semble en faire très peu cas.

 

En définitive, lorsque l'imaginaire des dirigeants économiques et politiques - trop souvent interchangeables - est encore autant colonisé par l'idéologie néolibérale et le totem du grand marché mondial autorégulateur, on ne peut que craindre le pire. Et si au fond, c'était la question politique qui avait été la grande oubliée de la crise ?

 

P.S : l'image de ce billet provient de cet article du Monde.

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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 13:31

 

 

La Fête du Travail aura eu un goût amer cette année, puisqu'eu égard à la situation sanitaire, les défilés et manifestations n’étaient pas autorisés. Il est vrai que 2020 aura aussi été l'année du télétravail, malgré toutes les difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle lorsque l'on est confiné :

 

 

[ Source : ANACT ]

 

Quoi qu'il en soit, la Fête du travail semble hélas ravalée depuis des années déjà à un simple jour férié, au fond un de plus qu'il faudrait supprimer... Or, au vu de son importance, je souhaiterais comme chaque année rappeler brièvement l'histoire de cette journée du 1er mai consacrée au travail, tant elle représente une lutte importante, que d'aucuns cherchent à faire oublier afin de déconstruire et précariser flexibiliser le droit du travail, bien entendu au nom du progrès !

 

C'est le 30 avril 1947 que le gouvernement décida de faire du 1er mai un jour chômé et payé, sans qu'il soit d'ailleurs fait référence à une quelconque fête. L'appellation Fête du Travail n'est donc que coutumière, même si par abus j'ai moi-même commencé ce billet en ces termes ! Il n'y a guère que sous Vichy, le 24 avril 1941, que le 1er mai fut désigné comme Fête du Travail et de la Concorde sociale...

 

Cette date du 1er mai s'inspire en fait des grèves et négociations du 1er mai 1886, qui débouchèrent sur une limitation de la journée de travail à huit heures aux États-Unis. C'est en 1889 que la deuxième Internationale socialiste réunie à Paris se donnera pour objectif la journée de huit heures, puisque jusque-là le temps de travail habituel était de dix à douze heures par jour ! Et pour marquer cette revendication, il fut décidé d'organiser une grande manifestation à date fixe (le 1er mai...) dans le but de faire entendre la même revendication de réduction du temps de travail dans tous les pays !

 

C'est ainsi qu'est née la Journée internationale des travailleurs également appelée Fête des travailleurs, avec un premier défilé le 1er mai 1890, où les ouvriers firent grève et défilèrent avec le célèbre triangle rouge à la boutonnière, qui symbolisait les 3 grands tiers de la journée : travail, sommeil, loisir. Mais il faudra tout de même attendre le 23 avril 1919 pour que le Sénat français impose enfin une limite de travail à 8 heures par jour...

 

Enfin, puisque nous sommes en si bon chemin semé d'embûches, regardons brièvement ce que l'histoire peut nous apprendre sur le traitement du chômage au XIXe siècle. Après la révolution de février 1848, trop souvent oubliée par les Français alors même que la déflagration se fit pourtant sentir partout en Europe sous l'expression désormais consacrée de Printemps des peuples, le gouvernement provisoire de la IIe République créa les Ateliers nationaux dans l'idée de procurer aux chômeurs de Paris un petit revenu en contrepartie d'un travail. Mais comme nous allons le voir, c'est l'exemple typique d'une belle idée sociale, en l’occurrence défendue depuis 1839 par Louis Blanc, qui souhaitait créer des Ateliers sociaux pour rendre effectif le droit au travail.

 

Mais à l'Assemblée nationale, forts d'une majorité de notables provinciaux très méfiants à l'endroit des ouvriers, les députés décidèrent que les Ateliers nationaux ne devaient se voir confier aucun travail susceptible de concurrencer une entreprise privée (toute ressemblance avec la situation actuelle ne pouvant être totalement fortuite...). C'était dès lors les condamner au supplice de Sisyphe, d'autant que le nombre de chômeurs qu'ils employaient augmentait de façon vertigineuse : substituer des arbres provenant des pépinières nationales à des arbres sains préalablement abattus, dépaver les rues pour ensuite les paver à nouveau, etc.

 

Les Ateliers nationaux devinrent ainsi un repoussoir pour la classe bourgeoise, qui n'y voyait rien d'autre qu'un nid d'ouvriers révolutionnaires doublé d'un gouffre économique. Dès lors, par collusion d'intérêt, il n'est guère étonnant que nombre de parlementaires s'opposassent à toute forme d'intervention de l'État dans le domaine économique et dans la régulation des relations patrons/salariés. C'est que rentiers et bourgeois de l'Assemblée se sentaient offusqués de devoir entretenir avec l'argent public un nombre croissant de chômeurs employés par ce qu'ils surnommaient désormais les "râteliers nationaux", considérant qu'une telle aide relevait plutôt de la charité privée. Retour au 18e siècle.

 

Le 20 juin 1848 fut donc décidée la suppression des Ateliers nationaux, dans l'espoir de calmer au passage les velléités révolutionnaires des ouvriers. Ce faisant, 120 000 ouvriers furent licenciés par les Ateliers nationaux, ce qui déboucha sur de violentes émeutes de la faim (les journées de juinet une répression brutale. Répétons-le : c'est donc bien la République qui fit tirer sur le Peuple, même si cela semble difficile à entendre !

 

L'histoire nous rappelle que la question du travail et de sa valeur a souvent été traitée de manière partisane par le pouvoir politique, afin de satisfaire aux intérêts d'une minorité de riches faiseurs. Trop souvent, les politiques évoquent d'ailleurs le chômage uniquement sous l'angle de son taux et le travail uniquement comme un coût salarial, pure vision de techniciens (technocrates ?) qui permet de la sorte d'occulter à dessein toutes les questions de qualité de l'emploi, de déclassement professionnel et de mal-être au travail ! Les mots sont d'ailleurs trop souvent utilisés pour dire le contraire de ce qu'ils signifient, comme je l'ai montré récemment.

 

Pour finir, le lecteur intéressé par la problématique de l'emploi pourra utilement se reporter à mon billet intitulé le travail ravagé par la perte de sens, à celui consacré au temps de travail en France ou à mon article sur la réalité de la baisse du chômage avant le coronavirus.

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de France 3 Pays de la Loire.

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 13:11

 

 

Dans mon dernier billet, qui faisait suite à plusieurs autres sur la crise provoquée par le coronavirus, j'ai cherché à montrer que le monde d'après ne sera hélas guère différent de celui que nous connaissons. Pire, au-delà du retour au business as usual, ce nouveau monde pourrait très bien prendre la forme d'un monstre au sens gramscien du terme, c'est-à-dire une dystopie où les libertés individuelles termineraient dans le compte pertes (et profits) d'un État réduit à sa seule dimension financière.

 

Mais pour arriver à ce résultat net (le jeu de mots est voulu), il est indispensable de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité issus de la crise le froid idéal calculateur et individualiste qui dominait dans l'ancien monde. Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Les mots pour parler du coronavirus

 

C'est peu dire que la communication gouvernementale sur le coronavirus aura jusqu'ici été épouvantable, comme le montre cette vidéo qui a déjà été vue des millions de fois sur Facebook et Youtube :

Et depuis quelques jours, les choses ne s'améliorent pas du côté de la communication, puisque le gouvernement brille surtout par ses palinodies : reprise des cours à partir du 11 mai, mais finalement essentiellement sur la base du volontariat ; masques obligatoires pour tous, mais en fin de compte seulement dans les transports en commun et encore ; déconfinement par régions, mais en fait pas vraiment ; tests pour tous les résidents des EHPAD, mais pas systématiquement...

 

Et que dire des expressions sémantiquement baroques créées par les conseillers en communication du gouvernement : "gestes barrières" (alors que "gestes de sécurité" signifie la même chose), "distanciation sociale" (traduction mot à mot de l'expression anglaise social distancing), etc.

 

Une démocratie d'opinion

 

Rien d'étonnant avec tout cela que les sondages, qui sont devenus la boussole des gouvernements dans une démocratie dirigée par l'opinion, montrent une désaffection croissante des sondés pour la parole gouvernementale ! En effet, la communication politique à outrance, en raison de sa simplification des problèmes qui confine désormais à la caricature et permet de parler de tout sans rien en connaître, fait glisser notre démocratie - si tant est qu'elle existe encore malgré les apparences - vers une doxocratie comme l'appelle Jacques Julliard, c'est-à-dire un régime politique où l’opinion influence directement les décisions du pouvoir.

 

Ainsi pour chaque problème politique, plutôt que de gouverner, ce qui suppose de prendre des décisions mûrement réfléchies suivant le principe de la délégation de souveraineté, les gouvernants préfèrent sonder l'opinion publique dont ils se persuadent à tort qu'elle représente le phare d'une nation. Et désormais, le gouvernement compose aussi avec les avis des scientifiques, eux-mêmes liés à l'opinion publique dans le cas du très médiatique professeur Raoult, sans que l'on sache très bien si la science sert de conseillère ou de caution au politique...

 

Ce faisant, sous couvert d'entendre le menu peuple qu'il a pourtant méprisé depuis sa venue aux affaires, le gouvernement privilégie explicitement l'instantanéité à la réflexion, les passions à la raison, la superficialité à la profondeur, le préjugé au raisonnement, la joute oratoire stérile au débat politique fécond... En effet, l'opinion publique n'est souvent rien d'autre que la somme des idées dominantes et des préjugés du moment, ce qui on en conviendra fait d'elle une très mauvaise boussole pour prendre des décisions engageant l'État à long terme.

 

Et je ne parle même pas des théories du complot qui pullulent sur les réseaux sociaux et transforment notre société en démocratie des crédules, comme l'a magnifiquement démontré Gérald Bronner. Il est vrai que sur ces réseaux (a)sociaux, les plus ignorants sont aussi ceux qui s'expriment le plus avec la certitude d'en savoir beaucoup, conformément à l'effet Dunning-Kruger :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

La novlangue du management

 

Il faut garder à l'esprit que la communication gouvernementale repose de manière (trop) visible sur une idéologie managériale mortifère, dont l'objectif est de dénier les graves problèmes rencontrés par les salariés et les non-salariés au travail en usant d'une novlangue positive. Ce faisant, comme pour la com gouvernementale, l'on gomme toutes les aspérités pour ne conserver que des termes vides de sens :

 

        Avant on disait...               Maintenant on dit...
Employé Collaborateur
licencier Remercier
Être au chômage Être en transition professionnelle
Mon chef Mon N+1
Rendre compte Faire un retour
Le personnel Les ressources humaines

 

Vous noterez que pour donner le sentiment d'une normalité à ces mots, c'est-à-dire renforcer l'illusion que si tout le monde les utilise ils correspondent nécessairement à une réalité tangible, ils sont le plus souvent écrits en anglais :

 

En français on disait... En franglais on dit...
le plus tôt possible                   ASAP                    
Diriger une entreprise Manager une business unit
Réfléchir Brainstormer
Voir ce que font les concurrents Benchmarker

 

Et je n'ai aucun doute qu'avec les souffrance qui résultent de cette crise (pertes d'êtres chers, souffrances psychiques et physiques, pertes d'emplois, etc.), les minus habens de la communication politique et managériale sont déjà en train d'imaginer les prochains éléments de langage pour sauver le monde ancien qui leur permet de se graisser sur le dos de la bête...

 

Orwell nous avait prévenus

 

Dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique.

 

Laissons la parole à Orwell pour nous décrire la vie intellectuelle en Océania : "il existait toute une suite de départements spéciaux qui s'occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d'astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur."

 

Dans son roman d'anticipation, Orwell avait vu juste dès 1948, puisque après le sport, les faits divers et les sujets ayant trait à la psychologie de bazar ("ma vie au travers des selfies", "pourquoi je suis débordé", "comment lâcher prise", et désormais "comment survivre au confinement", "comment perdre les kilos en trop après le confinement", etc.), nos journaux sont désormais remplis de pages entières consacrées aux résultats de la loterie, à l'astrologie et à la météo de la semaine.

 

Et je prends le pari qu'après la fin de la pandémie, l'on verra fleurir la titraille suivante, sur papier mais surtout sur les supports numériques qui sont devenus l'obsession des propriétaires de presse : "le retour à la liberté", "l'unité européenne a vaincu la crise", "la paix et la sécurité retrouvées", etc. Bref, autant de titres vides de sens et sans réalité sous-jacente, mais qui invitent implicitement les lecteurs à oublier de demander des comptes pour la mauvaise gestion de cette crise et à remiser toute velléité de bâtir un nouveau monde. Vite, une dose de tittytainment !

 

Le Tittytainment

 

Dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Climats, 1999), Jean-Claude Michéa analyse de façon pertinente le monde du divertissement dans lequel nous sommes entrés depuis les années 1980, tournant du siècle qui a marqué la victoire de l'idéologie néolibérale dans toutes les disciplines, à commencer par l'économie. À l'analyse critique émancipatrice que l'école cherchait à apprendre à nos parents pour en faire des citoyens actifs (Cf. Condorcet), succède un enseignement de l'ignorance indispensable pour éviter la révolte au sein du système capitaliste actuel et sa chute. Et l'enseignement à distance - e-learning pour faire dans le vent -, la classe inversée, les activité pédago-ludiques et autres fadaises n'en sont malheureusement que le dernier avatar.

 

Il base une partie de sa démonstration sur le concept de tittytainment, mot-valise employé par Zbigniew Brzezinski lors d'une conférence qui s'est tenue en 1995 sous l’égide de la fondation Gorbatchev. Il s'agissait de fournir une réponse à une évolution perçue comme inévitable par les leaders politiques et économiques : 80 % de l'humanité deviendra inutile au système capitaliste, car les 20 autres pour cent suffiront à maintenir l'activité économique mondiale ; comment gouverner les Hommes dans ces conditions ? Par le tittytainment bien sûr - version moderne de l’expression romaine Panem et circenses - c'est-à-dire par un savant "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète".

 

D'où l'enseignement de l'ignorance dans nos écoles, le développement d'émissions de télévision abrutissantes et des journaux télévisés sans contenu informationnel ! Bref, un retour à la société du spectacle décrite avec brio par Guy Debord en 1967. De Juvénal à nos jours, le moyen de faire perdurer une société déclinante (décadente ?) est par conséquent toujours le même, mais il n'empêche pas l'effondrement final. À bon entendeur, salut !

 

 

En définitive, l'histoire nous montre que lorsque les mots ne recouvrent plus aucune réalité, la civilisation s'effondre. Comment pourrait-il en être autrement, puisque dès lors plus aucune discussion, plus aucun débat - qui sont pourtant à la base de la démocratie - ne sont possibles ? Le péril actuel, largement méconnu, est que l'élite politique demeure accrochée à la chimère d'un monde gouverné par des règles économiques universelles immuables, qui rendent inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. Appauvrir le langage et faire dire aux mots ce que l'on veut permet certes de diriger la foule... Mais seulement durant une courte période !

 

Dans les Temps difficiles, ouvrage publié en 1854, Charles Dickens expliquait fort à propos que la réalité finit toujours par s'imposer par-delà les beaux discours : "économistes utilitaristes, maîtres d’école décharnés, délégués aux Faits, incroyants distingués de force credo éculés, vous aurez toujours des pauvres avec vous. Tandis qu’il en est temps encore, cultivez en eux toutes les grâces de l’imagination et du sentiment pour orner leurs vies si dénuées d’ornements, sinon, au jour de votre triomphe, lorsque le goût du merveilleux aura été à tout jamais chassé de leurs âmes, et qu’ils se retrouveront face à face avec leur existence dénudée, la Réalité se changera en loup et vous dévorera".

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 12:38

 

 

Le confinement historique de la moitié de l'humanité semble être un moment propice à la réflexion. D'aucuns se prennent ainsi à rêver des linéaments du monde post-crise du coronavirus, où la politique ne se ferait plus à la corbeille, où l'économie serait à nouveau au service de l'Homme et pas l'inverse... D'après les dernières déclarations d'Emmanuel Macron, l'exécutif ne semble guère y avoir réfléchi à moins que cela ne cache une décision pour l'instant inexprimable : retour au business as usual ?

 

Les plans de soutien à l'économie

 

Face aux conséquences économiques et sociales de la crise du coronavirus, les États multiplient les annonces de plans de soutien, à l'instar des Banques centrales :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Les types de reprises

 

La reprise économique peut prendre différentes formes résumées par les graphiques ci-dessous (il ne s'agit pas d'une échelle Monoyer) :

 

 

Les deux premières formes sont celles qu'espèrent les gouvernements : une chute impressionnante du PIB suivi d'une reprise plus ou moins rapide de la croissance. Pour peu probables qu'ils soient, ces scénarios laissent surtout à penser qu'une fois le PIB revenu à son niveau d'avant la crise, les problèmes seront réglés (business as usual).

 

Mais rien n'est plus faux ! Le corps social français était déjà en passe de se disloquer en raison des inégalités croissantes, de la hausse de la pauvreté et de l'individualisme érigé comme vertu, d'autant que tout avait été fait depuis des années pour dissoudre les notions de peuple et de souveraineté dans un grand fatras appelé société civile. C'est l’archipel français de Jérôme Fourquet...

 

Pourtant, durant ce mois de confinement, Emmanuel Macron aura été contraint de manger son chapeau à plusieurs reprises : d'abord en avouant le rôle capital de l'État-nation, puis en se félicitant de l'État social - qu'il a pourtant contribué à détruire - et enfin en reconnaissant toute l'importance des sans-grade et des derniers de cordée dans la "société française", ce qui achève de démontrer que rien n'ira mieux si le modèle de la start-up nation reste en vigueur ! Quant à la classe moyenne que le gouvernement aime à citer, j'avais expliqué dans ce billet qu'il est bien difficile de la définir, même si deux  tiers  des personnes vivant dans les pays de l’OCDE se  considèrent  comme  y appartenant...

 

Revenons-en aux deux autres scénarios, qui sont en quelque sorte la version noire : une chute du PIB sans reprise à court ou moyen termes. En soi, cela ne doit pas nous effrayer si un tel scénario va de pair avec un changement de paradigme, qui détrônerait la croissance du PIB de son piédestal. Car pour faire société, nous avons plus besoin d'indicateurs humains qu'économiques. À quoi bon des gains de productivité à deux chiffres, s'ils sont obtenus au prix d'un mal-être croissant au travail ? À quoi bon des profits en hausse dans les entreprises, s'ils ne servent qu'à enrichir des investisseurs peu soucieux du fonctionnement de ladite entreprise ?

 

Une crise est pourtant l’occasion de se poser des questions et de changer tout à la fois nos modes de production, nos modes de vie et avant tout nos façons de penser. Il faut décoloniser l'imaginaire pour imaginer le monde d'après ! Et cela, seul l'ensemble des citoyens peut le faire en République, car les dirigeants politiques et économiques seuls n'auront aucun intérêt à remettre en cause ce système qui les a portés au pouvoir...

 

Un retour à l'Ancien Monde ?

 

Mais à bien y regarder, les plans mis en œuvre dans les diverses régions du monde ont plus une dimension économique que sociale, en ce qu'il s'agit surtout de sauver le système économique existant sans poser les bases d'un autre monde. Et les récentes déclarations de nos gouvernants ne font que confirmer ce constat :

 

 * il faut sauver les "grandes entreprises stratégiques" selon Bruno le Maire, ce qui est une excellente idée pour peu qu'on leur assigne également l'obligation de préparer au plus vite une transition vers un nouveau modèle (réduction du poids de la finance, prise en compte des aspects humains et écologiques, etc.) ; hélas rien de tout cela ne figure au programme...

 

 * il faudra "faire des efforts pour réduire la dette publique" selon Bruno le Maire, ce qui revient à dire que l'aide apportée aujourd'hui sera remboursée au prix d'une grande austérité demain ; bref, le même scénario catastrophique qu'après la crise de 2009... Pourtant, j'avais expliqué dans ce billet tout l'intérêt à utiliser l'impôt et la dette publique actuellement.

 

 * il faudra "un effort budgétaire rigoureux avec des dépenses publiques enfin plus sélectives" selon le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, ce qui confirme bien les propos du ministre français de l'Économie, à savoir de l'argent aujourd'hui pour sauver le système économique qui fonctionne pourtant si mal, mais au prix d'une austérité demain.

 

 * il est "totalement impensable" d'annuler les dettes publiques contractées pour faire face à la crise du coronavirus selon Christine Lagarde, directrice générale du FMI ; c'est la preuve qu'il est impossible pour les dirigeants économiques et politiques de penser un autre monde que celui qui les a portés au pouvoir...

 

 * il faudra "travailler un peu plus pour sortir de la crise" selon le patron du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux... Voilà l'idée-type du vieux monde, travailler plus pour gagner (au choix moins, autant, plus, "selon que vous serez puissant ou misérable [...]").

 

Lorsque l'imaginaire des dirigeants économiques et politiques (qui sont souvent les mêmes hélas...) est encore autant colonisé par l'idéologie néolibérale et le totem du grand marché mondial autorégulateur, on ne peut que craindre le pire. Certes, cette épidémie aura au moins servi à montrer la faiblesse de la segmentation mondiale à l'extrême du processus productif. Mais cela suffira-t-il à remettre en cause cette mondialisation (malheureuse) ? Antonio Gramsci nous avait prévenus : "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Et quand on pense que Gramsci est désormais cité même par ceux qui pratiquent des politiques hégémoniques au sens gramscien du terme...

 

En définitive, même si je partage totalement le constat d'un indispensable changement de paradigme économique,  je crains hélas fort que nos espoirs ne soient que chimères, tant les intérêts égoïstes d'une minorité demeurent puissants. À moins que les citoyens, abusés désabusés depuis des années et trahis par les élites politiques, ne réclament enfin des comptes au gouvernement par toutes les voies...

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 11:25

 

 

Fait incroyable dans l'histoire : la moitié de l'humanité est désormais touchée par des mesures de confinement liées à la pandémie de coronavirus ! D'où la mutation de la crise sanitaire en crise économique et sociale mondiale. Et le moins que l'on puisse dire est que les gouvernements semblent désemparés tant face à la première (manque cruel de moyens, aucune anticipation, sécurisation défaillante des personnes, etc.) que face à la deuxième...

 

Dès lors, pour tenter de sauver le capitalisme, il ne fait aucun doute que les déficits publics vont être creusés à court terme, ce qui ne manquera pas d'augmenter considérablement la dette publique des États. Mon billet sera ainsi consacré à l’utilisation de la politique budgétaire, d'autant que j'avais expliqué dans un billet de 2019 combien les marges de manœuvre budgétaires des États sont limitées en raison du carcan actuel.

 

Une politique budgétaire en trompe-l'oeil

 

Face au tsunami qui déferle sur l'économie française, le gouvernement a décidé de prendre des mesures immédiates de soutien aux entreprises et aux salariés à hauteur de 45 milliards d’euros (délais de paiement des échéances fiscales et sociales, rééchelonnement des crédits bancaires, chômage partiel simplifié, etc.). Bien entendu, de telles aides budgétaires creuseront le déficit public de la France bien au-delà des 3 % du PIB (probablement 6 % du PIB dans la zone euro et 14 % du PIB aux États-Unis). Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des comptes publics - et surtout grand chantre de la mise d'équerre des comptes publics - a ainsi été contraint de reconnaître, la mort dans l'âme, qu'un déficit public supérieur à 3,9 % n'était pas qu'une vue de l'esprit... Emmanuel Macron n'avait-il pourtant affirmé qu’il viendrait en aide à l’économie « quoi qu’il en coûte » ?

 

Mais à bien y regarder, le gouvernement n'a toujours pas pris conscience de l'impasse du néolibéralisme. Au contraire, les nombreuses déclarations des ministres et sous-ministres prouvent, jusqu'à plus soif, que cette crise est essentiellement pensée comme un mauvais moment à passer avant de renouer le fil du business as usual. Ainsi en va-t-il de la polémique sur le versement de dividendes, où le gouvernement a tergiversé sans être capable d'interdire ces versements substantiels, alors même que toutes les autres parties prenantes des entreprises sont appelées à se serrer la ceinture.

 

De même, l'appel aux dons lancé par Gérald Darmanin - version renouvelée du "versez votre or pour la victoire" de 1914 - pour venir en aide aux petites entreprises, indépendants, micro-entrepreneurs et professions libérales est tout simplement odieux dans le contexte actuel, d'autant que ce gouvernement a supprimé l'ISF. Non pas qu'il faille abandonner nos entreprises, mais juste remarquer que c'est précisément le rôle de l'État de compenser la perte d'activité du privé par le budget public, pour peu que l'on s'accorde à penser que l'État est encore le garant de l'intérêt général ! Les agents économiques, entreprises mais aussi ménages trop souvent oubliés, attendent de la trésorerie pour les premiers et des revenus pour les seconds, pas des lignes de crédit qui leur mettront la tête sous l'eau dans un an.

 

Et en dernier ressort, comment le gala de charité en ligne lancé par l'État pour sauver les entreprises pourrait-il être audible, lorsque les soignants, qui étaient encore vus il y a quelques mois comme les derniers de cordée par le gouvernement, en sont réduits à quémander des subsides pour faire tourner les services d'urgence ? Médiapart nous livre à ce propos les conclusions d'une édifiante enquête intitulée : Masques : les preuves d'un mensonge d'État.

 

Autrement dit et quitte à choquer : ce n'est pas le fric qui manque, mais les moyens matériels, qu'une certaine politique néolibérale a considérés comme secondaires, selon le fallacieux adage l'argent peut tout acheter. Hélas, quand une crise touche concomitamment la plupart des pays du monde, tout l'or du monde est inutile pour tenter d'acheter ce qui n'est plus produit ni localement ni en quantité suffisante. Le roi Midas en avait fait les frais...

 

La dette publique

 

En l'état actuel des choses, un surcroît de déficit public conduira certainement à court terme à une augmentation de la dette publique, bien que le taux d'endettement public atteigne déjà des niveaux très élevés dans de nombreux pays :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

L'idéal serait que les pays associés par une monnaie unique se prennent d'envie de mutualiser les actions menées pour lutter contre cette crise. C'est en quelque sorte ce que demande le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, lorsqu'il appelle "l'Union européenne à être plus ambitieuse, unie et courageuse face à l'épidémie de Covid-19", en réponse aux excuses formulées par la présidente de la Commission européenne, qui admettait que l'Italie avait été négligée au début de cette crise... D'où la proposition d'émettre des eurobonds, opportunément rebaptisés coronabonds (European recovery bonds par Giuseppe Conte) dans la mesure où ils ne concerneraient que cette crise.

 

Seulement voilà, la zone euro, et plus largement l'Union européenne, sont également malades mais pas d'un coronavirus. Il s'agit juste d'une maladie appelée égoïsme, mais qui encore aujourd'hui est présentée à tort comme le fonctionnement naturel de l'économie. Souvenez-vous : la fable du marché tout-puissant et autorégulateur, les agents économiques isolés et en concurrence absolument incapables de coopérer, etc. L'ancien monde ? Pas si sûr...

 

Il reste alors une alternative dont il est beaucoup question ces derniers temps : la monétisation des dettes publiques, qui consiste à solvabiliser des États en difficultés financières (et parfois même des entreprises !) en autorisant la Banque centrale à acheter les titres de dette contre création monétaire, ce qui normalement est interdit par les traités européens. D'où les cris d'orfraie des dirigeants politiques allemands et néerlandais, qui voient dans le plan d'urgence de 750 milliards d'euros concocté par la BCE une monétisation déguisée des dettes publiques de la zone euro avec tous les dangers que cela implique (écrasement des primes de risque sur de nombreux titres de dettes , création de bulles, etc.).

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Cette monétisation peut du reste prendre la forme d'une distribution directe de monnaie à des groupes d’agents économiques, sans contrepartie, ce que l'on appelle l’Helicopter Money.

 

Or, il faut remarquer que dans le cadre européen, la BCE va créer de la monnaie pour acheter des titres de dettes publiques dont l'objectif est de financer la lutte contre le COVID-19 (crédits aux entreprises, financement du chômage partiel, transferts de revenus aux ménages...). De plus, les Banques Centrales des pays de la zone euro reversent leurs profits aux États, ce qui dans le cas présent signifie simplement que les paiements d’intérêts sur la dette publique faits par l’État à la Banque Centrale sont en fin de compte rendus par la Banque Centrale à l’État. Enfin, si la BCE s'engage à ne pas réduire la taille de son bilan pendant de très nombreuses années, ce qui signifie qu'elle renouvelle l'achat de titres à l’échéance (la monétisation de la dette publique est donc en quelque sorte irréversible), alors les États n'auront pas à rembourser ce surcroît de dette publique. La boucle est alors bouclée ! Autrement dit, la dette publique est devenue gratuite pour l'État en question, ce qui correspond bien à une monétisation de la dette publique par la Banque centrale...

 

Bref, l’Helicopter Money peut très facilement être mis en œuvre dans les prochains mois. D'ailleurs, dans un contexte électoraliste, Trump en est même venu à vouloir verser un chèque directement aux ménages pour relancer l'économie américaine. Si la dette publique émise en contrepartie était monétisée par la Fed, on s'approcherait de ce que certains économistes qualifient de Quantitative easing (QE) for people et qui a fait l'objet d'une note de l'Institut Veblen.

 

Mais pour revenir à la France, à n'en pas douter, dès que cette crise sera passée, le gouvernement se dépêchera de soumettre à l'Assemblée nationale soumise un budget d'austérité, conformément aux préceptes de la théorie du ruissellement qu'il affectionne tant. L'hôpital sera alors privatisé, certes avec deux ans de retard, les réductions d'effectifs reprendront et les belles promesses d'un changement de paradigme économique s’évanouiront dans l'éther de la campagne de 2022... À moins que les citoyens, abusés désabusés depuis des années et trahis par les élites politiques, ne réclament enfin des comptes au gouvernement par toutes les voies (légales) !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de la Gazette des communes.

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 14:29

 

 

Après plusieurs articles sur les conséquences économiques de la pandémie de COVID-19 que vous trouverez ici et , je vous propose aujourd'hui de revenir sur la notion de crise de manière originale... En effet, j'ai profité de cette période de confinement pour essayer la plateforme Kahoot! et créer un petit quiz économique sans prétention. Les réponses peuvent a priori toutes être trouvées dans les différents articles de mon blog, ce qui vous donnera une excuse pour lire ceux que vous auriez manqués !

 

Quelques articles

 

Pour ceux qui n'auraient pas le temps de faire une petite recherche sur mon blog, voici ci-dessous quelques-uns de mes articles sur le thème de la crise :

 

 * Les marchés financiers atteints par le coronavirus

 

 * La politique monétaire

 

 * L'avenir de la zone euro

 

 * Les causes économiques de la crise sociale en France

 

 * Crise économique en vue dans la zone euro

 

 * Politique monétaire de la BCE : dernière tentative désespérée avant la crise ?

 

 * Alerte sur la dette publique et surtout la dette privée

 

 * L'Italie en crise

 

 * Le Bitcoin, actif à haut risque

 

 * Retour sur la crise grecque

 

 * Et encore des banques en faillite

 

 * Comment corriger les problèmes de compétitivité-coût au sein de la zone euro ?

 

 * Michel Aglietta explique la crise des subprimes...

 

La crise du COVID-19

 

Une petite vidéo pour comprendre l'impact de la pandémie sur l'économie à court terme :

L'INSEE vient par ailleurs de publier une note dans laquelle elle cherche à évaluer l'impact du confinement sur le PIB. Le résultat est angoissant :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Le quiz

 

Pour vous connecter au quiz, il suffit :

 

 * de cliquer sur ce lien

 

 ou

 

 * d'entrer le code suivant dans l'application mobile si vous utilisez un smartphone : 0553774

 

Bon travail !

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 13:37

 

 

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le continent européen est devenu le foyer principal de la pandémie de coronavirus. Amer constat, qui a conduit de nombreux pays comme l'Italie, la France ou l'Espagne à confiner leur population et à se barricader. D'où des conséquences économiques et sociales graves, que j'avais évoquées dans mon précédent billet. Aujourd'hui, il m'a semblé utile de compléter mon propos en revenant sur la panique qui semble s'être emparée des marchés financiers.

 

La panique sur les marchés

 

Les principales places financières du monde ont vécu des journées épouvantables ces deux dernières semaines :

 

Évolution de l'indice CAC 40

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Évolution de l'indice DJIA

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Eu égard au fait que l'épidémie de coronavirus est devenue depuis quelques semaines une pandémie, il était évident qu'une telle crise sanitaire aurait une influence majeure sur des marchés eux-aussi interconnectés mondialement.

 

Des plans de relance non coordonnés

 

Tous les pays annoncent des mesures en ordre dispersé, à un moment où la coordination est pourtant indispensable :

 

 * en France

 

 

[ Source : https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises ]

 

En gros, en janvier le coronavirus était présenté par le gouvernement d'Emmanuel Macron comme une mauvaise grippe en Asie. En février il fallait juste faire attention, mais on pouvait aller sans risque voter le 15 mars. Et le 16 mars, branle-bas de combat, le président de la République nous apprend que "nous sommes en guerre contre le coronavirus" et place de facto l'économie en régime dirigiste ! Rhétorique martiale aussi risible qu'inappropriée, mais depuis reprise par Donald Trump qui lui est vraiment en guerre contre tout le monde... Et que dire d'Agnès Buzyn, qui nous annonce qu'elle savait que l'épidémie allait être massive et que, dans ce contexte, la tenue des élections était "une mascarade" ?

 

 * en Italie

 

 

[ Source : BFM TV ]

 

La commission européenne, réputée libérale et pingre lorsqu'il s'agit de relance budgétaire, s'est décidée à créer un embryon de réponse commune en annonçant la création d'un fonds d'investissement pour lutter contre l'épidémie de 37 milliards d'euros (hélas peu d'argent frais et beaucoup de fonds recyclés...) :

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

On notera avec ironie que la fin de l'austérité résulte de la propagation d'un virus et non d'un choix raisonné basé sur des faits socioéconomiques... Attention alors aux répliques, autant du virus que des politiques d'austérité !

 

Incertitudes et craintes d'une récession

 

Avec des économies qui passent les unes après les autres dans le rouge, dans un contexte de mondialisation des chaînes de valeurs, l'on s'attend bien sûr à une récession de l'économie européenne en 2020 (les chiffres ci-dessous constituent une prévision bien trop optimiste faite avant le confinement en France) :

Infographie: Coronavirus : coup de froid sur l'économie mondiale | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

L'incertitude sur la production, qui actuellement est au ralenti, est très grande. Cela conduit les marchés à devenir très nerveux, ce que l'on peut mesurer au moyen de l’indicateur de volatilité VIX :

 

 

[ Source : https://fr.tradingview.com/symbols/CBOE-VIX ]

 

Or, lorsque les cours de Bourse se cassent la figure, les effets de richesses très forts aux États-Unis conduisent à anticiper une baisse de la consommation et donc une récession encore plus prononcée...

 

Pour y faire face, la Banque centrale européenne n'aura probablement pas d'autre choix que d'emboîter le pas à son homologue américaine le Fed, qui a abaissé son taux directeur entre 0 % et 0,25 % et relancé l'assouplissement quantitatif (quantitative easing). Et jeudi 19 mars, l'on apprenait que la BCE procéderait à des rachats de titres pour 750 milliards d’euros, un volume 6 fois supérieur à celui annoncé la semaine dernière et qui avait fait un flop monumental ! J'avais cependant montré qu'une telle politique monétaire ne fonctionne plus actuellement et qu'au contraire elle crée les conditions de la prochaine crise financière... Mais bon, dans la panique, nombreux sont ceux qui désirent sauver le château de cartes capitaliste !

 

Lorsque les marchés financiers paniquent, rien n'est visiblement trop bon pour les calmer, d'autant plus que l'aversion au risque pousse les investisseurs à surréagir aux chocs à court terme, alors même qu'un investissement en actions est censé se faire sur un horizon long. Et l'on ne parle même pas des comportements moutonniers résultant de l'automatisation des ordres et de la gestion indicielle. De plus, il ne s'agirait pas de doubler la panique financière d'une contraction de l'offre de crédit bancaire, sous peine d’asphyxier l'immense majorité des entreprises européennes.

 

Du FMI au G7, en passant par l'OCDE, toutes les institutions sont désormais au chevet de l'économie mondiale de peur d'assister à la chute finale ! Il aura fallu une crise sanitaire pour que les institutions les plus libérales et dogmatiques en viennent à réclamer une relance budgétaire combinée à une politique monétaire déjà ultra-expansionniste.

 

Faut-il fermer les marchés ?

 

Seule l'Autorité des marchés financiers (AMF) au niveau français peut se permettre de suspendre les cotations (l'ESMA au niveau européen). Pour l'instant, l'AMF s'est contentée d'activer les coupe-circuits et d’interdire les ventes à découvert sur certaines actions, mais il n'est pas certain que de telles mesures aient une quelconque efficacité une fois que la tendance baissière est enclenchée.

 

L'économie réelle étant à l'arrêt, on ne voit pas très bien l'utilité des marchés actions, d'autant que les cours ne reflètent plus depuis longtemps la valeur actualisée des bénéfices futurs. Dans certains cas, les marchés ne servent même plus à financer les entreprises... Et le bazooka à 750 milliards d'euros sorti par Christine Lagarde n'y changera rien. 

 

Le vrai problème n'est pas de sauver la corbeille, mais avant tout la trésorerie des entreprises pour éviter les fermetures et les licenciements. Dans le contexte actuel, regarder les indices boursiers comme un reflet de l'état économique d'un pays n'est que pure folie !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Financial Times.

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 13:50

 

 

Il y a peu, j'avais écrit un billet dans lequel j'ai montré que l’économie chinoise est malade. Le pays fait en effet face à des problèmes structurels (vieillissement de la population,  freinage de la productivité par tête...) mais aussi à un grave danger conjoncturel : le coronavirus. Aujourd’hui, je souhaite évoquer en quelques mots les conséquences de cette épidémie sur l'économie française et plus généralement européenne, à l'heure où la psychose est elle aussi endémique...  

 

Les cas de coronavirus déclarés en France et dans l'UE

 

Au 9 mars 2020 à 15h, l'état des lieux était le suivant :

 

 

[ Source : https://www.santepubliquefrance.fr ]

 

L'Italie, foyer majeur de l'épidémie en Europe, est dans une situation sanitaire épouvantable, avec près de 7 500 cas déclarés et 366 morts. Déjà très affaibli économiquement, le pays va désormais subir une crise économique d'ampleur, d'autant qu'après avoir placé en quarantaine plus de 15 millions de personnes (1/4 de la population italienne !), on apprend ce matin que le président du conseil italien, Giuseppe Conte, a placé la totalité des habitants du pays (60 millions d'habitants !) en quarantaine !

Dans ces zones contaminées et par ricochet dans le reste de l'Italie à présent, la vie économique s'est arrêtée : interruption de la production, suspension des événements sportifs et culturels, etc. L'OMS a d'ailleurs qualifié de "véritables sacrifices" les mesures prises en Italie pour endiguer l'épidémie !

 

En France, pour l'instant, nous en sommes au stade 2 de l'épidémie en France, même s'il ne fait guère de doute qu'au rythme actuel le gouvernement français devra très prochainement prendre la décision de passer au niveau 3 :

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

Les conséquences économiques en France

 

Dans l'Oise et le Haut-Rhin, principaux foyers de l'épidémie (clusters), les écoles, collèges et lycées ont été fermés.

 

 

[ Source : France Bleu ]

 

En date du 8 mars, Muriel Pénicaud affirmait que 900 entreprises avaient déposé un dossier de chômage partiel à la suite de cette épidémie. Il est d'ores et déjà acquis que l'épidémie, si elle persiste - ne serait-ce que dans les esprits -, aura un impact sur la croissance potentielle de la zone euro, pourtant déjà faible comme je l'avais montré dans ce billet. Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, évoque d'ailleurs un "impact sévère" du coronavirus sur l'économie française, probablement de l'ordre de "plusieurs dixièmes de points" de croissance pour 2020. Pour y faire face, des mesures immédiates ont été prises en France :

 

 

[ Source : https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises ]

 

À ce stade, il faut rappeler que la Commission européenne a incité depuis une décennie les États membres à orienter leur modèle économique vers l'export pour tenter vainement de compenser les plans d'austérité mis en place au lendemain de la crise de 2010. Hélas, lorsque le commerce mondial, en plus de subir un freinage structurel, se fait contaminer par le coronavirus, on imagine aisément les dégâts sur les économies très ouvertes aux échanges internationaux...

 

La Chine porte du reste une lourde part de responsabilité dans ce freinage du commerce mondial, puisque le fort recul de son activité au 1er semestre 2020, dû notamment au coronavirus, se transmet au reste du monde par le recul des importations chinoises, qui représentent tout de même bon an mal an plus de 10 % des importations mondiales en valeur.

Pour y faire face, la Banque centrale européenne n'aura probablement pas d'autre choix que d'emboîter le pas à son homologue américaine le Fed, en assouplissant encore sa politique monétaire. J'avais cependant montré qu'une telle politique monétaire ne fonctionne plus actuellement et qu'au contraire elle crée les conditions de la prochaine crise financière... Mais lorsque les marchés financiers paniquent, rien n'est visiblement trop bon pour les calmer :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Quoi qu'il en soit, l'OCDE, pourtant très libérale en général dans ses préconisations, appelle désormais à de la relance budgétaire ! C'est dire l'extrême inquiétude qui règne dans le monde...

 

En ce qui concerne le tourisme, il est évidemment impacté par cette crise, car plus aucune destination n'est vraiment sûre, même pas une croisière en Égypte ! Quant aux touristes chinois, ils étaient environ 2,4 millions à visiter la France en 2019 avec, et c'est là un point important, un fort pouvoir d'achat et une propension forte à dépenser...

 

Cette épidémie a aussi exercé une pression à la baisse sur les cours des matières premières, en particulier le pétrole, ce qui réduit encore les anticipations inflationnistes à court terme et crée d'énormes problèmes pour les pays exportateurs de pétrole :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Si l'épidémie devait durer - et surtout la psychose qui en constitue le cortège -, alors se poserait la question de la réorganisation des chaînes internationales de valeur. Dans ce cas, réorganisation rimera à n'en pas douter avec désorganisation... Investir actuellement dans les actions avec une telle incertitude, et subséquemment une énorme volatilité, relève par conséquent de la spéculation, d'où le recul des principaux indices boursiers un peu partout dans le monde.

 

En définitive, l'épidémie de coronavirus n'épargnera aucun pays sur le plan économique, puisque tous sont embarqués sur le même navire appelé mondialisation, en particulier les Européens. C'est l'exemple même d'un système économique non-résilient, pour employer des termes à la mode, ce qui n'est pas sans rappeler la conclusion de mon précédent article consacré au capitalisme...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Figaro.

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