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24 décembre 2021 5 24 /12 /décembre /2021 11:48

 

Assurément, les fêtes de fin d'année seront à nouveau placées sous l'épée de Damoclès de la covid-19, qui se propage depuis quelques semaines à très grande vitesse et désormais sous une nouvelle variante, Omicron... Depuis le déclenchement de la pandémie, le rythme de la vie (économique) se joue en deux saisons : une accélération très forte de la circulation du virus de l'automne jusqu'à la fin de l'hiver avec son lot de restrictions en tous genres (confinement, couvre-feu, fermeture de commerces et de lieux culturels...), puis un ralentissement progressif les six mois suivants avec son lot de perspectives trop optimistes et très vite démenties par la reprise de la pandémie. 

 

Quant aux espoirs d'une immunité collective, qui devait être atteinte grâce à une vaccination de l'ensemble de la population, ils semblent s'être envolés à la même vitesse qu'apparaissent les nouvelles variantes du virus. La promesse d'une vie normale, survendue par les gouvernements de tous les pays, a désormais cédé la place à la promesse d'une survie sans passage en réanimation à la faveur de multiples doses de rappel du vaccin, alors même qu'une grande partie de la population mondiale n'est toujours pas vue offerte la possibilité d'une primo-vaccination :

 

 

[ Source : Our World in Data ]

 

Le  Directeur général de l’OMS lui-même a tenu à préciser "qu'aucun pays ne pourra se sortir de la pandémie à coups de doses de rappel et les rappels ne sont pas un feu vert pour célébrer comme on l’avait prévu". Dont acte...

 

Dans le domaine économique, cela signifie qu'il ne faut pas trop se fier aux prévisions d'été, mais plutôt à celle de l'automne dans la mesure où elles tiennent compte de la réalité sanitaire. Cela même si l'observation des comportements humains durant toute l'année laisse pantois : non-respect des gestes élémentaires de sécurité, réservations/annulations de vacances dans des pays soumis à un risque sanitaire élevé, organisation de grands événements commerciaux, culturels ou politiques, qui brassent des milliers de personnes en pleine accélération de la circulation du virus, etc.

 

Nous vivons dans l'illusion d'un monde normal (au fait, quelle définition donner à ce mot ?), à tel point qu'un membre de ma famille me disait qu'il a la désagréable impression que "ce n'est pas tant les gens que l'on cherche à sauver à Noël, mais les commerçants"... Ajoutez à ce constat les multiples déclarations du trio Castex/Véran/Attal, le dernier s'employant chaque jour à faire augmenter progressivement le sentiment de danger, tout en affirmant paradoxalement qu'il n'y aura pas de mesures restrictives supplémentaires. S'agit-il de laisser aux Français la bride sur le cou pendant les fêtes, afin d'éviter l'explosion sociale, d'autant que le souvenir des gilets jaunes reste vivace ? Ou bien est-ce seulement pour sauver le commerce, dans la mesure où le gouvernement voit dans ce dernier une source de croissance et une politique territoriale (au demeurant, il y a alors du mouron à se faire...) ? Certaines mauvaises langues affirmeront que la réalité est beaucoup plus prosaïque : il serait malvenu de confiner à quelques encablures de l'élection présidentielle...

 

Mais en tout état de cause, la pandémie aura au moins eu l'avantage d'éliminer du débat public à peu près tous les sujets importants : la dette publique, les dépenses publiques, les inégalités de revenus, les inégalités de patrimoine immobilier, la pauvreté, etc. Quant au pouvoir d'achat, il a fort opportunément été placé au cœur des logorrhées médiatiques pendant trois semaines, comme le prix de l'électricité, afin d'être oublié aussitôt les fêtes de fin d'année arrivées !

 

En effet, dans l'ère du vide de la postmodernité, une information en chasse une autre quelle que soit son importance et l'humain ne pèse au fond pas très lourd dans la société du spectacle. Précisons que le livre de Guy Debord ne concerne pas le pain et les jeux de cirque, comme le croient trop souvent ceux qui ne l'ont pas lu, mais la domination de la marchandise sur nos vies dans le monde capitaliste. Tant et si bien que la première phrase de son livre, parallèle évident avec l’œuvre de Marx, est la suivante :   "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles". Beaucoup plus loin, il précisera que "le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images".

 

Une crise devrait être l’occasion de se poser des questions et de changer tout à la fois nos modes de production, nos modes de vie et avant tout nos façons de penser. Mais pour ce faire, il faut en priorité décoloniser l'imaginaire pour créer le monde d'après ! En République, ce sont les citoyens, considérés comme un ensemble coopératif, qui en ont le pouvoir, mais encore faut-il qu'ils s'en saisissent. À défaut, la minorité qui profite de ce système continuera à le présenter comme naturel, même s'il en résulte des dégâts au plus grand nombre...

 

Joyeux Noël tout de même !

 

Sur ce constat et cette invitation à l'action coordonnée, je vous souhaite un joyeux Noël et vous retrouverai la semaine prochaine pour mon dernier billet de l'année 2021 !

 

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 13:02

 

 

Après mon billet sur les dysfonctionnements du monde économique, il m'a semblé utile de revenir sur une question qui m'a été posée par un étudiant sur le taux d'épargne de la nation. En effet, lorsque l'économie d'un pays est ouverte sur le monde, les politiques économiques sont souvent bien plus difficiles à coordonner, à tel point que certains parlent de malédiction de l'épargne faible. Mais de quoi s'agit-il ? Pour ceux qui seraient allergiques aux formulations mathématiques, vous pouvez sans préjudice de compréhension sauter le premier point.

 

Taux d'épargne de la nation et investissement

 

Au niveau macroéconomique, l'épargne de la nation (ou épargne nationale), agrège l'épargne des ménages, des entreprises et de l'État. L'on obtient alors l'identité comptable macroéconomique suivante :

 

Y = C+I+G+BC

 

où Y représente le PIB, C les dépenses de consommation, I les dépenses d'investissement , G les achats publics de biens et services, et BC le solde de la balance commerciale.

Puisque l'épargne est définie comme le revenu courant moins les dépenses en besoins courant, si l'on suppose pour simplifier que l'ensemble des dépenses de consommation (C) et des dépenses publiques (G) sont des dépenses en besoin courant, alors l'épargne d'une nation (S) s'écrit :

 

S=Y-C-G

 

L'on en déduit :

 

S-I=BC

 

Taux d'épargne de la nation et déficit extérieur

 

De cette dernière identité, l'on peut déduire que si l'investissement intérieur (I) d'un pays est constant (au moins à court terme), un taux d'épargne de la nation faible conduit souvent à une différence entre investissement et épargne négative (S-I<0), d'où tend un déficit commercial (BC<0).

 

En d'autres termes, lorsque le taux d'épargne de la nation - somme de l'épargne privée et de l'épargne publique en pourcentage du PIB - est structurellement faible et inférieur au taux d'investissement de la nation, alors cela tend à conduire à un déficit extérieur structurel.

 

Un impact sur la croissance

 

Pour financer le déficit extérieur, le pays en question va devoir s'endetter à l'extérieur, ce qui le rend dépendant des investisseurs internationaux et va le contraindre à les rassurer constamment sur sa capacité à rembourser sa dette extérieure. En effet, si ces investisseurs refusent de continuer à lui prêter, alors le pays peut faire face à une grave crise de sa balance des paiements et de change, c'est-à-dire une une dépréciation du taux de change et un donc un renchérissement des importations en valeur, ce qui in fine pèsera sur la croissance.

 

Pour l'éviter, le pays à taux d'épargne faible cherchera à attirer les capitaux en quête de rendement par une politique de taux d’intérêt élevés, suffisamment pour compenser aux yeux des investisseurs le risque d’insolvabilité extérieure et de change. Ce faisant, il peut certes réussir à attirer les capitaux étrangers, mais au détriment hélas de sa croissance nationale, minée par les taux d'intérêt trop élevés.

 

Ainsi, dans les deux cas, la croissance du pays à faible taux d'épargne nationale s'en trouve réduite, ce que d'aucuns qualifient de malédiction des pays à faible épargne ! Ce que nous venons d'expliquer est propre à une économie ouverte.

 

Mais certains commentateurs se font un plaisir d'occulter la possibilité de l'endettement extérieur et raisonnent alors à tort en économie fermée : Y = C+I+G (il n'y a donc plus de commerce international, d'où l'absence de la balance commerciale BC). Chemin faisant, ils en déduisent - toujours à tort - que l'épargne est un réservoir de liquidités finançant l'investissement, c'est-à-dire qu'ils font de l'identité comptable Y = C+I+G une causalité ramenant la question du financement de l'investissement à un marché des fonds prêtables. Dans ce cas, il faudrait alors tout faire pour inciter les plus riches à financer les investissements productifs et risqués, à grand renfort d'incitations fiscales (suppression de l'ISF, baisse de cotisations sociales...), quitte à diminuer les dépenses publiques les plus importantes en contrepartie...

 

Or, depuis Keynes, l'on sait que l’investissement génère sa propre épargne, ce que rappelle avec beaucoup d'à-propos Olivier Passet dans cette courte vidéo :

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10 décembre 2021 5 10 /12 /décembre /2021 14:23

 

 

Mon dernier billet sur les inégalités de patrimoine immobilier rappelle que le monde de demain ne semble guère différent de celui d'hier... à moins qu'il n'en soit le reflet en pire ! La crise de la covid-19 aura au fond servi à jeter une lumière crue sur les dysfonctionnements qui existaient déjà avant la pandémie, mais que le politique arrivait encore à cacher. À mon sens, c'est l'aboutissement d'un projet néolibéral, très bien décrit par des penseurs hétérodoxes comme Cornelius Castoriadis.

 

La seule différence est que ce néolibéralisme s'habille désormais des couleurs du keynésianisme de l'offre (sic !), mais le projet reste le même comme l'ont très bien montré les contributions contenues dans l'ouvrage dirigé par Antony Burlaud, Allan Popelard et Grégory Rzepski. Je vous propose par conséquent de rappeler quelques éléments sur le néolibéralisme et la situation actuelle, que j'ai déjà présentés dans d'autres billets..

 

Le modèle néolibéral en pratique

 

D'emblée, il faut dire que les politiques économiques mises en œuvre avant et après le confinement ont quasiment toutes pour objectif la croissance, même si en France l'on y ajoute ostensiblement un volet écologique tout en le contredisant ouvertement... Toujours est-il que celle-ci ne semble pas vouloir revenir depuis des années, au point qu'il a fallu admettre que c'est même la croissance potentielle (croissance réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles) qui a reflué depuis le passage au néolibéralisme au début des années 1980.

 

Or, dans un monde qui a construit sa relative prospérité et les institutions afférentes sur la seule croissance, la baisse de celle-ci ne peut que conduire à des problèmes économiques et sociaux graves. Au lieu de chercher à sauver un système économique qui prend l'eau de toutes parts, il eût été judicieux d'imaginer "un autre monde pour nos enfants", expression que l'on entendu ad nauseam chez quasiment les dirigeants politiques en mal de sensationnalisme. Hélas, les intérêts personnels sont encore très puissants.

 

Quant aux crises, qui restent un impensé majeur du modèle dominant dans la mesure où celles-ci sont vues comme exogènes au système, leur fréquence a indubitablement augmenté sur la période 1980-2020. À tel point que la jeune génération comme on dit à présent dans les médias, aura connu deux crises majeures espacées de seulement une poignée d'années (crise des subprimes et crise de la zone euro) et maintenant une crise sanitaire ! Et à chaque crise, les pays perdent un peu plus de capital productif et humain...

 

Le vrai changement

 

Pour changer de système socio-économique, encore faut-il s'entendre sur les principaux changements à opérer. Sans prétendre à l'exhaustivité, je considère qu'il faudrait prioritairement s'atteler à :

 

 * repenser le système monétaire, qui par son fonctionnement actuel ne permet plus de financer des projets essentiels, mais enrichit une minorité ;

 

 * réduire les inégalités les plus criantes ;

 

 * lutter efficacement contre la pauvreté ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés et redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * redonner du sens au travail et adapter l'activité aux enjeux de l'époque (transition énergétique, écologie, etc.)

 

 * réduire la financiarisation de l'économie, qui n'est que la forme parasitaire de la finance, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production, d'autant que Zygmunt Bauman nous a alertés sur le coût humain de la mondialisation ;

 

 * remettre à plat la fiscalité pour la rendre plus claire, plus juste et plus efficace.

 

Bref, il y a matière à réflexion comme je le répète à l'envi à mes étudiants, d'autant que le monde économique semble se diriger vers le pire... Hélas, alors même que la dynamique sociale reste explosive et que nombre de salariés désertent pour de bon les secteurs jugés incompatibles avec leurs aspirations nouvelles issues des confinements, les gouvernements ne semblent pas pressés de changer le modèle socioéconomique. D'autant que nombre de personnes ne semblent même plus croire à un changement qui viendrait de la politique...

 

Il est vrai que dans de trop nombreux pays, les gouvernements s'accrochent à un néolibéralisme à la Walter Lippmann, c'est-à-dire à la chimère d'un monde gouverné par des experts, seuls capables de comprendre les règles économiques universelles immuables, qui rendent de facto inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires dans le cadre de l'agon, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. Triste constat à quelques mois d'une élection majeure en France, qui n'augure rien de bon...

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de The Conversation.

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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 13:10

 

 

Après ma série de billets sur les grands penseurs hétérodoxes (Cornelius Castoriadis, Robert Owen et Nicholas Georgescu-Roegen), revenons à des considérations plus pragmatiques... encore que, derrière les questions pragmatiques se cachent souvent idées et idéologies ! Nous allons nous intéresser à une récente étude de l'Insee (France, portrait social 2021), qui conclut qu'un quart des ménages vivant en France sont propriétaires de plusieurs logements.

 

Répartition des ménages et des logements

 

L'étude commence par la répartition des ménages et des logements selon le nombre de logements possédés. L'on découvre ainsi que 2,9 % des ménages possèdent 5 à 9 logements, ce qui représente 16,6 % des logements possédés par l'ensemble des ménages.

 

 

[ Source : Insee ]

 

Répartition par niveau de vie

 

Sans surprise, le nombre de logements possédés augmente avec le niveau de vie, de sorte que 41 % des ménages multipropriétaires appartiennent aux ménages les plus aisés.

 

 

[ Source : Insee ]

 

Quant à l'usage des logements, l'étude montre que 49 % des ménages multipropriétaires détiennent au moins un logement en location :

 

 

[ Source : Insee ]

 

 

Ainsi, dans une logique d'accumulation du patrimoine, notamment au moyen de SCI, de nombreux logements sont destinés à location, de telle sorte que 3,5 % des ménages détiennent 50 % des logements en location :

 

 

[ Source : Insee ]

 

Et lorsqu'on sait combien la propriété immobilière compte aux yeux des ménages, en raison notamment de la sécurité qu'elle procure dans un monde où la précarité gagne trop rapidement du terrain, cette concentration de la propriété immobilière est inquiétante. Ce d'autant plus que la politique monétaire ultra-expansionniste menée par la Banque centrale européenne (BCE) conduit à l'augmentation des prix des maisons et des appartements, alors même que les salaires sont à la peine. Les inégalités de patrimoine (immobilier et placements financiers) pourraient donc être le détonateur d'une grave crise sociale...

 

P.S. L'image de ce billet provient de ce chapitre du site https://www.core-econ.org.

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24 novembre 2021 3 24 /11 /novembre /2021 14:04

 

 

Dans la série des grands penseurs hétérodoxes, après mes billets sur Cornelius Castoriadis et Robert Owen, nous allons nous intéresser à Nicholas Georgescu-Roegen, qui a cherché à penser les questions économiques en lien avec les problématiques écologiques. Là encore, il n'est pas question de décrire de manière exhaustive ses travaux, mais juste d'en faire ressortir les points saillants dans l'espoir de susciter l'intérêt du lecteur pour cette œuvre foisonnante.

 

Quelques éléments de biographie

 

Nicolae Georgescu naquit à Constanța en Roumanie, le 4 février 1906. Élève brillant, il fit des études de Mathématiques à Bucarest et obtient une bourse pour réaliser une thèse en statistiques soutenue en 1930. Lui fut alors offerte la possibilité de poursuivre sa carrière auprès de Karl Pearson, mathématicien et philosophe des sciences, au University College de Londres (1930-1932). Puis il se rendit à Harvard à la faveur du soutien de la fondation Rockefeller, où sa rencontre avec Joseph Schumpeter fut  un tournant dans sa carrière, dans la mesure où il commença à s'intéresser aux questions économiques et publia plusieurs articles reconnus sur les notions d'utilité et de production.

 

De manière surprenante, alors qu'il se vit proposer un poste stable à l'université Harvard, il préféra décliner pour rentrer en Roumanie, où il travaillera pour l'administration publique tout en s'engageant dans la vie politique à travers le Parti national paysan. Mais la Deuxième Guerre mondiale et l'instauration du socialisme à l'Est de l'Europe le conduisirent à émigrer clandestinement, en 1948, aux États-Unis. Là, il trouva un poste de professeur d'économie à l'université Vanderbilt de Nashville, qu'il conserva jusqu'à sa retraite en 1976. Curieusement, les travaux les plus connus de Nicholas Georgescu-Roegen, qui se rapportent aux enjeux environnementaux et à la bioéconomie, datent d'après 1976... Comme nous le verrons, ses hypothèses de travail le classent d'emblée dans les économistes hétérodoxes et l'isolent de la communauté académique dominante.

 

Économie et thermodynamique

 

Selon Nicholas Georgescu-Roegen, l'économie s'est construite en référence à la mécanique newtonienne, dans la mesure où les hypothèses de rationalité et de comportement des agents économiques inscrivent l'économie dans un cadre relativement déterministe ("la mécanique de l'utilité et de l'intérêt individuel"). Or, du fait que les ressources naturelles entrent dans les fonctions de production, l'économie se doit de prendre aussi en compte la thermodynamique et la biologie évolutionniste, non pas pour en imiter les concepts, mais pour tenir compte de leurs résultats.

 

Pour mémoire, voici les trois principes de la thermodynamique que nous avons tous plus ou moins étudiés (rassurez-vous, il n'est pas nécessaire de s'en souvenir pour comprendre la suite de ce billet...) :

 

 1) principe de conservation de l'énergie ==> au cours d'une transformation quelconque d'un système fermé, la variation de son énergie est égale à la quantité d'énergie échangée avec le milieu extérieur, par transfert thermique (chaleur) et transfert mécanique (travail) ;

 

 2) principe d'évolution ==> toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur ;

 

 3) principe de Nernst ==> la valeur de l'entropie de tout corps pur dans l'état de cristal parfait est nulle à la température de 0 kelvin.

 

Le 1er principe de la thermodynamique énonce que, dans un système isolé la quantité d'énergie reste la même, alors que le 2e principe nous dit en substance que si la quantité d'énergie reste la même sa qualité se dégrade irréversiblement.

 

Pour comprendre l'apport de Georgescu-Roegen, il faut surtout retenir qu'il s'intéresse à l'entropie, qui caractérise le degré de désorganisation et d'indisponibilité. Ainsi, une quantité d'énergie sera dite à entropie basse si elle est disponible pour les usages que l'économie souhaite en faire. C'est le cas de l'énergie solaire, toujours disponible en quantité suffisante pour peu que l'on sache l'exploiter. Ce faisant, une entropie basse est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour obtenir une valeur économique. En revanche, l'énergie issue de certains combustibles fossiles relativement rares est à entropie haute en ce qu'elle n'est guère disponible pour tous les usages économiques.

 

Dès lors, comme l'économie se réfère à des agents (ménages, entreprises, État) qui vivent sur terre (même Jeff Bezos et Richard Branson), il y a forcément des interactions entre le système terre et le système économique : épuisement des ressources naturelles, déchets, pollution, etc.

 

Les processus économiques

 

Georgescu-Roegen considère que pour rendre compte d'un processus économique, il faut un double lexique : tout d'abord un ensemble de mots, qualifiés de lexique arithmomorphique, qui renvoient à des concepts clairement définis et mesurables et des mots (comme le PIB ou  l'investissement) et ensuite un ensemble de mots, qualifiés de lexique dialectique, qui dépendent du contexte d'utilisation et sont donc par nature pluridimensionnels (par exemple le bonheur en économie ou l'utilité). 

 

Le lexique arithmomorphique a donné ses lettres de noblesse à l'économie en tant que science, oubliant un peu trop vite la dimension intrinsèquement sociale de celle-ci dont on ne peut rendre compte autrement qu'avec un lexique dialectique. Qu'il suffise de penser aux innombrables définitions du mot capital, de Marx à Bourdieu... Georgescu-Roegen avait bien saisi que la compréhension profonde des processus économiques nécessite des approches multidimensionnelles, ce qui ne manque pas de raisonner avec les débats actuels sur l'unicité méthodologique de la science économique

 

Sans entrer dans les détails, Georgescu-Roegen s'intéressera aussi à la fonction de production - comme celle modélisée par Cobb et Douglas - à laquelle il reprochera de ne pas réussir à rendre compte des multiples réalités de l'activité économique, puisqu'elle agrège des processus sans tenir compte de leur complexité. Il proposera ainsi de distinguer deux types de facteurs de production : les facteurs-flux (ex : l'eau dans un moulin), très flexibles, et les facteurs-fonds (ex : les roues), caractérisés par une certaine rigidité dans les usages possibles.

 

La bioéconomie, tout un programme

 

En tout état de cause, la bioéconomie développée par Georgescu-Roegen ne consiste pas simplement à réintégrer le facteur terre dans la fonction de production comme ce fut très longtemps le cas avant une éclipse temporaire au XXe siècle, mais bien de repenser les processus économiques en tenant compte des ressources naturelles qui acquièrent de facto un statut spécial. Autrement dit, les facteurs de production ne sont plus substituables aussi facilement que dans l'approche néoclassique et il faut désormais tenir compte de l'épuisement des ressources, de leur spécificité et des déchets produits... une véritable révolution ! En revanche, lorsque Georgescu-Roegen invente un nouveau principe physique (non démontré), à savoir une forme d'entropie de la matière qui conduirait à une manque de matière disponible pour les processus économiques à venir, il voit une partie importante des économistes lui tourner le dos.

 

Le programme bioéconomique de Georgescu-Roegen devint ainsi un véritable projet de société, avec des dimensions politiques et éthiques (dont la sobriété dans la consommation). C'est du reste ce programme bioéconomique qui est resté dans les mémoires, au point que certains auteurs ont voulu un peu vite s'approprier Georgescu-Roegen pour en faire un partisan de la décroissance. Or, ses rapports avec l'économie écologique ont toujours été complexes et ambigus, critiquant d'une part le développement soutenable et d'autre part les supposées vertus d'une économie stationnaire. Au surplus, il ne rejette pas la notion de développement, mais la distingue de la croissance.

 

Pour en savoir plus sur Nicholas Georgescu-Roegen

 

Rares sont les livres de Nicholas Georgescu-Roegen traduits en français. C'est pourquoi, l'on n'hésitera pas à lire La décroissance, publié en 1979 et republié en 1995 aux éditions Le sang de la terre :

 

 

Pour mieux comprendre la matrice théorique de Georgescu-Roegen, que je n'ai fait qu'effleurer dans ce billet, vous pouvez lire l'excellent livre d'Antoine Missemer, Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique, paru en 2013 aux éditions ENS (vous pouvez également écouter une introduction sur France Culture) et dont je me suis inspiré :

 

 

P.S. L'image de ce billet provient de cette émission de France Culture.

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17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 13:26

 

 

C'est peu dire que la question du pouvoir d'achat agite les débats en France, à tel point que tous les autres sujets lui semblent subordonnés. En particulier, les dépenses publiques et la dette publique sont passés à la trappe... Dans ce billet, nous allons chercher à comprendre ce qu'est le pouvoir d'achat et comment il se mesure. Puis, nous terminerons par une étude fort intéressante menée par l'Institut des Politiques Publiques (IPP) sur les impacts redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat Macron.

 

Qu'est-ce que le pouvoir d'achat ?

 

Je me contenterai de donner ici quelques éléments de compréhension pour le besoin de mon analyse. Mais le lecteur intéressé par les questions de pouvoir d'achat, d'inflation, de prix et de choix dans la consommation, pourra utilement se reporter à l'un de mes livres aux éditions Ellipses, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'économie ! ou Les grands mécanismes de l'économie en clair - 2e édition (chapitre 2 et 3).

 

Le pouvoir d'achat correspond à la quantité de biens et de services qu’un ménage peut acheter avec ses revenus ; il dépend du niveau des revenus mais aussi de celui des prix. Dès lors, l’évolution du pouvoir d’achat correspond à la différence entre l’évolution des revenus des ménages et l’évolution des prix. Bien entendu, si la hausse des revenus est inférieure à celle des prix, alors le pouvoir d’achat diminue...

 

Dans ses calculs de pouvoir d'achat, l'Insee s'appuie sur le revenu disponible des ménages, c'est-à-dire les revenus d’activité (revenus du travail, revenus de la propriété) augmentés des prestations sociales reçues et diminués des impôts versés. Et pour mesurer l'évolution des prix, l'institut de statistiques utilise l'indice des prix à la consommation (IPC).

 

 

[ Source : Insee ]

Évolution du pouvoir d'achat

 

L'Insee publie l'évolution du pouvoir d'achat du revenu disponible brut (ici sur la période 1999-2021) :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Mais afin de tenir compte de la démographie et des structures familiales, le pouvoir d’achat est souvent calculé par unité de consommation. En effet, les besoins d'un ménage ne s'accroissent pas en stricte proportion de sa taille, dans la mesure où chacun peut profiter par exemple du téléviseur, du grille-pain ou de la machine à laver ; dès lors, le premier adulte du ménage compte pour 1 unité de consommation (UC), les autres personnes de 14 ans ou plus pour 0,5 UC et les enfants de moins de 14 ans pour 0,3 UC. L'on appelle alors niveau de vie, le revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (UC), ce qui signifie que le niveau de vie est le même pour tous les individus d’un même ménage.

 

Ci-dessous, l'évolution du pouvoir d'achat des ménages par unité de consommation depuis 1995, qui montre que durant le quinquennat d'Emmanuel Macron, le pouvoir d'achat a augmenté :

 

 

[ Source : OFCE ]

 

Impacts redistributifs des mesures socio-fiscales

 

L'Institut des Politiques Publiques (IPP) a évalué l’impact redistributif de l’ensemble des réformes socio-fiscales pérennes du quinquennat (chèque énergie, cotisations, prélèvements, allocation chômage, impôts directs, ISF et IFI, prestations sociales, retraite brute, taxe d'habitation). Les résultats montrent que le niveau de vie a augmenté sauf pour les 5 % les plus modestes :

 

 

[ Source : IPP ]

 

Lorsqu’on décompose le dernier centième, c'est-à-dire les 1 % des individus les plus riches, les résultats sont édifiants :

 

 

[ Source : IPP ]

 

En définitive, certes les statistiques montrent que le pouvoir d'achat des ménages a globalement augmenté. Mais lorsqu'en parallèle les prix de l'accession à l'immobilier s'envolent, les ménages ressentent les remboursements d'emprunts dans leur budget alors qu'ils ne figurent pas dans le calcul de l'inflation. De même, les récentes hausses des prix de l'énergie pèsent lourdement sur le budget des ménages, surtout ceux qui subissent déjà dans leur budget le lourd poids des dépenses contraintes. Enfin, comme le rappelle Agnès Bénassy-Quéré dans son billet sur la pauvreté, le pouvoir d'achat et l'emploi, il y a également une question de ressenti propre à chaque ménage, dont Thaler, Kahneman et Tvsersky ont rendu compte dans des expériences de psychologie sociale (comportement différencié au gain et à la perte, aversion aux pertes...).

 

La différence entre l'augmentation du pouvoir d'achat des ménages et leur sentiment de stagnation voire de dégradation n'est-il pas aussi le signe que le bonheur ne réside pas dans la consommation ? 

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du Journal du Net.

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10 novembre 2021 3 10 /11 /novembre /2021 14:27

 

 

Il y a quelque temps, j'avais donné une conférence à l'UPT de Forbach intitulée Qui paiera la dette après la crise de la covid-19 ?. Il me semblait en effet que la question était suffisamment importante pour figurer en bonne place dans la campagne des élections présidentielles. Qu'on en juge : le taux d'endettement public en France devrait atteindre 114 % du PIB en 2022, contre 115,6 % en 2021, et il est question d'un cantonnement de la dette liée à la covid-19 ! Et pourtant, les candidats (du moins ceux déclarés) ne semblent pas se presser d'aborder ce point...

 

Bref état des lieux au sein de l'UE

 

Voici le niveau atteint par la dette publique au sein de l'UE :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Beaucoup plus intéressant, son évolution sur un an :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Par rapport au deuxième trimestre 2020, 24 États membres ont enregistré une hausse de leur taux d'endettement public et 3 une baisse...

 

La dette publique de la France

 

En ce qui concerne la France, l'évolution de la dette publique est la suivante :

 

 

[ Source : Insee ]

 

La dynamique de la dette publique

 

Fondamentalement, la dynamique de la dette publique dépend de son niveau et du différentiel (taux d'intérêt réel - taux de croissance). Et c'est peu dire que les dernières années, les États ont pu profiter de la politique ultra-expansionniste menée par la BCE :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Celle-ci s'est traduite par une baisse des taux d'intérêt à long terme sur la dette publique et en tout état de cause une croissance (même très faible) supérieure aux taux d'intérêt, rendant supportables même des niveaux d'endettements publics très élevés comme en Italie. D'où la crainte de voir l'inflation ressurgir, ce qui pourrait contraindre la BCE à remonter ses taux et donc alourdir par ricochet le poids des dettes publiques...

 

Il n’existe a priori aucun seuil d’endettement maximum, la soutenabilité de la dette publique dépendant autant de facteurs économico-financiers (taux d’intérêt, taux de croissance, dépendance aux capitaux étrangers…) que de facteurs plus difficiles à appréhender (stabilité gouvernementale, effet d’annonce…). Ce n'est cependant pas une raison pour faire n'importe quoi, d'autant que l'endettement public s'accompagne d'effets redistributifs trop souvent négligés dans le débat ou résumés de manière simpliste à des transferts entre générations.

 

Cartographie des programmes présidentiels

 

Certes, l'on ne connaît pas encore tous les candidats - même si certains font beaucoup de battage médiatique en leur qualité de non candidat -, mais pour ceux qui se sont déjà déclarés, l'on dispose de premiers éléments sur leur vision de la dette publique et de la fiscalité. Cette vidéo de Xerfi Canal résume bien les tendances :

D'une certaine façon, cette absence de débat sérieux (et non idéologique) autour des sujets d'intérêt commun témoigne de la montée de l'individualisme et de l'insignifiance au sein de notre société. Ce qui n'augure en général rien de bon...

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3 novembre 2021 3 03 /11 /novembre /2021 14:04

 

 

Il y a quelque temps, un étudiant me demandait ce que signifiait l'expression "banquier du monde" qui sert souvent à qualifier les États-Unis. Comme je pense que cela peut également intéresser les lecteurs de mon blog, j'ai décidé de rédiger un court billet ce sujet, après mes billets sur les dépenses publiques, le prix de l'électricité, la pensée de Cornelius Castoriadis et Robert Owen, père fondateur du mouvement coopératif.

 

Le système monétaire international de 1990 à 2008

 

Du début des années 1990 à 2008, le système monétaire international se caractérisait par les éléments suivants :

 

 * des flux de capitaux de long terme en provenance des pays de l’OCDE et à destination des émergents (Chine incluse), en raison de la forte rentabilité du capital et d'un faible coût salarial unitaire ;

 

 * une balance commerciale largement et structurellement excédentaire dans les pays émergents ;

 

 * une accumulation massive de réserves de change par les pays émergents, pour éviter l'appréciation trop importante de leur monnaie. Comme rappelé dans ce billet, le plus souvent, en fait de devises, ce sont plutôt des titres en devises (essentiellement des bons et obligations du Trésor en dollars) qui constituent les avoirs de réserve. Ces réserves de change permettent alors aux Banques centrales d'intervenir sur le marché des changes afin de réguler les taux de change, et de maintenir la confiance dans leur monnaie.

 

Ce système monétaire international était favorable à la croissance mondiale, en ce que les États-Unis s'endettaient auprès de la Chine pour lui acheter ensuite des produits peu chers, d'où le creusement de la balance commerciale aux États-Unis et l'augmentation des réserves de change en Chine.

 

Le banquier du monde

 

Au vu de la brève présentation ci-dessus, l'on commence à comprendre le rôle des États-Unis dans le fonctionnement du système monétaire et financier international, que l'on qualifie de "banquier du monde" :

 

 * le pays fournit un actif sans risque, lié au "privilège exorbitant du dollar", qui est très demandé dans le monde entier ; cet actif est bien entendu la dette publique des États-Unis, ce qui revient à dire que le pays a traditionnellement une dette extérieure brute composée essentiellement de dette publique ;

 

 

[ Source : Natixis ]

 

* en contrepartie des titres de dette publique achetés par les non-résidents, les États-Unis voient des flux de capitaux entrer dans le pays dont ils se servent pour financer des investissements partout dans le monde en capital ; cela équivaut à dire que les États-Unis ont traditionnellement des avoirs extérieurs bruts composés essentiellement d’actions et d’autres titres liés à l'investissement.

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Dit de manière ultra-simplifiée, les États-Unis vendent des titres de leur dette publique à l'étranger et investissent l'argent récupéré dans des entreprises étrangères risquées. Par analogie avec une banque, l'actif est risqué mais le passif est sans risque.

 

Toute la question est alors de savoir si en l'état actuel de l'économie mondiale, et en particulier celle des États-Unis qui souffre toujours d'un manque d'épargne de la nation leur faisant accumuler structurellement de la dette extérieure, les États-Unis pourront conserver ce rôle. D'autant que la Chine est en embuscade...

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27 octobre 2021 3 27 /10 /octobre /2021 13:12

 

 

Après mes billets sur les dépenses publiques et le prix de l'électricité, j'ai souhaité prendre un peu de champ comme je l'avais déjà fait en vous présentant la pensée de Cornelius Castoriadis, dont les réflexions jettent une lumière éclatante sur notre société. Aujourd'hui, il sera question de Robert Owen, entrepreneur britannique vu comme le père fondateur du mouvement coopératif et même du socialisme britannique. Lorsque des numéros de pages sont cités, ils font référence à ma traduction personnelle de certains textes rassemblée dans l'excellent recueil de textes de Robert Owen, aux éditions Penguin.

 

Éléments de biographie

 

Robert Owen est né le 14 mai 1771 dans le comté de Montgomeryshire au pays de Galles, plus précisément dans une ville appelée Newtown. Il ne fera que peu d'études, mais développera très tôt un véritable esprit d'entrepreneur (au sens que lui donnera Schumpeter), qui le conduira avec plus ou moins de succès à construire des machines à filer le coton et à diriger de très grandes filatures. Le tournant de sa carrière se produisit lorsqu'il épousa Anne Caroline Dale, fille du propriétaire de la filature de New Lanark. Il devint alors directeur général de l'entreprise en 1800 et prit la décision - révolutionnaire pour l'époque - d'y appliquer des principes paternalistes quasiment inconnus dans les autres manufactures.

 

En 1825, il créa une communauté de vie basée sur ses idées et principes dans ce qui est aujourd'hui l'Indiana (comté de Posey). L'échec de cette utopie (voir ci-dessous) l'affecta beaucoup et il abandonna alors toute participation dans son entreprise la New Lanark, pour s'engager à Londres dans une activité de propagande mêlant socialisme et laïcité. Celle-ci déboucha en 1832 sur l'instauration d'une bourse du travail équitable, sur laquelle les échanges étaient effectués par le moyen de bons de travail semblables à des billets de banque et basés sur le temps de travail (1, 2, 5, 10, 20, 40 et 80 heures). Toujours convaincu néanmoins de l'importance d'un système de production coopératif, il se lança dans diverses créations de guildes/syndicats sectoriels (bâtiment) et même dans une Association of all Classes of all Nations, en 1835. L'on peut donc affirmer que les positions et visions de Robert Owen se sont radicalisées avec le temps.

 

Toutes ses réflexions sur la société, consignées dans plus de 130 livres et d'innombrables discours, firent ainsi de Robert Owen un précurseur du socialisme, dans la veine plus précisément du "socialisme utopique" (Saint-Simon, Fourier...) tel que l'appelait Karl Marx, même si ce dernier voyait également en Robert Owen un précurseur du "socialisme scientifique".  Vers la fin de sa vie, Robert Owen se tourna même vers une forme de spiritualisme millénariste, affirmant que la société était en passe de connaître une grande révolution morale (Book of the New Moral World, 1844), lui qui avait déjà prédit la fin de la religion dans son Catechism of the Moral World en 1838. Il mourut à l'âge de 84 ans, le 17 novembre 1858 à Newtown, lors d'une ultime allocution.

 

Une certaine vision de l'Homme et de la société

 

En sa qualité d'entrepreneur et de directeur d'entreprises, Robert Owen voit les grandes manufactures comme "le principal pilier et support de la grandeur politique et de la prospérité de notre pays".  Néanmoins, il n'a de cesse de répéter dans ses nombreux écrits, qu'il est impératif de tenir compte du bien-être des travailleurs : "si l'attention que vous portez à l'état de vos machines inanimées peut produire des résultats aussi bénéfiques, que peut-on attendre si vous accordez la même attention à vos machines vitales, qui sont bien plus merveilleusement construites ?" (p.5). Il devançait en cela toutes les théories modernes du management, qui portent sur le bien-être au travail et la motivation à l'ouvrage.

 

Mieux, il comprend parfaitement que les principes tenus pour justes par la société sont en fait imposés par la classe sociale dominante, d'où une aberration : "la seconde est la masse restante de la population, qui est maintenant instruite à croire, ou au moins à reconnaître, que certains principes sont infailliblement vrais, et à agir comme s'ils étaient grossièrement faux ; remplissant ainsi le monde de folie et d'incohérence, et faisant de la société, dans toutes ses ramifications, une scène d'insincérité et de contre-action" (p.10).

 

Et lorsque rien n'est fait pour améliorer le sort des pauvres, cela aura des répercussions pour toute la société et donc l'économie du pays. En effet, les pauvres "sont maintenant formés pour commettre des crimes, pour lesquels ils sont ensuite punis". Il en conclut que "c'est dans cet état que le monde s'est maintenu jusqu'à présent ; ses maux ont augmenté et augmentent continuellement ; ils réclament à grands cris des mesures correctives efficaces, qui, si nous tardons plus longtemps, entraîneront un désordre général" (p.10).

 

Il annonce alors son ambition d'améliorer le bien-être d'un pays par la mise en œuvre de principes communautaires que nous détaillerons plus loin : "tout caractère général, du meilleur au pire, du plus ignorant au plus éclairé, peut être donné à toute communauté, même au monde entier, par l'application de moyens appropriés ; ces moyens sont dans une large mesure à la disposition et sous le contrôle de ceux qui ont une influence sur les affaires des hommes" (p.12). Bref, l'on retrouve ici une idée-force de la vision de Owen, à savoir que le caractère de l'Homme est déterminé par l'environnement dans lequel il vit et travaille : "la volonté de l'homme n'a aucun pouvoir sur ses opinions ; Il doit, et il a toujours fait, et il croira toujours ce qui a été, est, ou peut être influencé sur son esprit par ses prédécesseurs et les circonstances qui l'entourent" (p.52).

 

C'est donc cet environnement qu'il faut modifier pour améliorer la société, en s'appuyant sur la raison et l'éducation. Sur ce dernier point, en particulier, il précise : "Ces plans doivent être conçus pour former les enfants, dès leur plus jeune âge, aux bonnes habitudes de toutes sortes (ce qui les empêchera bien sûr d'acquérir celles du mensonge et de la tromperie.) Ils doivent ensuite être éduqués rationnellement, et leur travail doit être utilement dirigé. Ces habitudes et cette éducation leur donneront un désir actif et ardent de promouvoir le bonheur de chaque individu, et cela sans l'ombre d'une exception pour la secte, le parti, le pays ou le climat. Elles assureront aussi, avec le moins d'exceptions possible, la santé, la force et la vigueur du corps, car le bonheur de l'homme ne peut s'ériger que sur les bases de la santé du corps et de la paix de l'esprit." (p.16).

 

Il prend également position de manière plus en plus radicale sur la question du travail des enfants, considérant dans un premier temps qu'il "vaudrait beaucoup mieux pour les enfants, pour leurs parents et pour la société que les premiers ne commencent à travailler qu'à l'âge de douze ans, lorsque leur éducation serait terminée et que leur corps serait plus apte à supporter les fatigues et les efforts qu'on leur demande" (p.30). Il est vrai qu'il avait très bien compris combien les initiatives d'école après 11 heures de travail à la filature ne pouvaient qu'être vouées à l'échec. Dans sa vision de l'éducation, la pédagogie devait s'éloigner de celle de l'instruction publique nationale, tenir compte de l'âge des enfants et les éloigner des livres, comme en témoigne l'école qu'il avait ouverte dans son entreprise à New Lanark après avoir constaté l'échec de celle bâtie par son beau-père. Plus tard, dans son utopie de la société, il souhaitera que chaque couple dispose d'un appartement privé et élève ses enfants jusqu'à l'âge de trois ans environ, puis que la communauté prenne le relais...

 

En tout état de cause, il faisait grand cas des problèmes de violence, d’alcoolisme, de grossesses non désirées et autres périls qui ravageaient le peuple. Il s'inquiétait même du temps de repos de ses ouvriers, prônant 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil, répartition qui n'est pas sans rappeler les revendications des mouvements ouvriers.

 

L'expérience de New Harmony

 

Mais ses réflexions ne s'arrêtent pas à la porte de son entreprise. Bien au contraire, la misère économique et sociale qui déferla sur l'Europe après les guerres napoléoniennes l'incita à imaginer une nouvelle organisation de la société humaine (A new view of society). Dans Address to the Working Class (1819), il explicite que la société qu'il appelle de ses vœux prendrait la forme de villages où l'agriculture serait privilégiée sur l'industrie ("civilisation de la bêche"), autonomes et fondés sur des principes communautaires ("villages de coopération") comme la mise en commun de la propriété. Le producteur devra y recevoir une part équitable de la richesse qu'il a contribué à créer, le travail humain étant "le critère naturel de la valeur". Bref, "une science de la société", que certains appelleront plus tard socialisme...

 

Pour mettre en œuvre concrètement sa vision alternative de la société, il fit l'acquisition, en 1824, de 20 000 arpents (vergers, vignobles, terres arables...) et d'une petite colonie de peuplement dans l'Indiana, composée de nombreuses infrastructures (moulins, usine textile, tannerie...), qui deviendra la communauté autonome de New Harmony. Régis par une Charte de la communauté égalitaire de New Harmony, tous les membres devaient être vus comme appartenant à une même famille - ce qui fait référence à la communauté telle que définie sociologiquement par Tönnies -, qui vivraient sur un pied d'égalité en matière de nourriture, d'éducation, de logement, etc. Owen imaginait une ville où les bâtiments seraient organisés en forme de parallélogramme, comme le montre le plan dessiné par l'architecte Thomas Stedman Whitwell :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

Une exposition à la BNF sur les utopies présentait un document rare de 1826-1828, un numéro de The Co-operative Magazine and Monthly Herald (dirigé par Owen lui-même) dans lequel il était question de New Harmony. On y apprend notamment que les quatre côtés du parallélogramme devaient être occupés par des maisons avec des écoles et des "salles de conversation" aux angles. Hélas, l'édifice tel que dessiné par l’architecte ne fut jamais bâti et les quelque 800 à 900 personnes qui participèrent à la communauté de New Harmony (de nos jours l'on dirait l'expérience de New Harmony) virent l'utopie s'effondrer en 1828, en raison d'une population trop hétérogène (utopistes, aventuriers, vagabonds...), d'une trop grande désorganisation, de contestations (présence de surintendants dans une communauté égalitaire...) et d'une mauvaise gestion.

 

Au-delà de cet échec, les idées promues par Owen eurent une postérité. En effet,  d'anciens membres de New Harmony et même des associations d'ouvriers ou commerçants intéressées par sa vision du monde créèrent de telles communautés au Royaume-Uni, même si parfois leurs statuts furent bien éloignés de la Charte de New Harmony... Mais surtout, les idées d'Owen sur l'éducation connurent un certain écho aux États-Unis, pays où le rêve américain s'harmonisait fort bien avec la foi dans l'éducation pour soigner les maux de la société !

 

P.S. L'image de ce billet est la couverture d'un excellent recueil de textes de Robert Owen, aux éditions Penguin.

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20 octobre 2021 3 20 /10 /octobre /2021 14:00

 

 

Alors que la crise liée à la pandémie de covid-19 devrait coûter très cher à l'État français, la Commission sur l’avenir des finances publiques, présidée par Jean Arthuis, a préconisé que "les dépenses publiques augmentent tendanciellement moins vite que les recettes, c’est-à-dire moins vite que la croissance potentielle" tout en veillant à "s’assurer de ne pas sacrifier les dépenses ou investissements d’avenir". Bref, la question de la dépense publique refait fort opportunément surface avant l'élection présidentielle, même si pour le moment ce sont plutôt celles du pouvoir d'achat et du prix de l'énergie qui agitent les médias...

 

Les dépenses publiques : quelques faits

 

Par définition, les dépenses publiques correspondent à la somme des dépenses de l’ensemble des administrations publiques : État, bien entendu, mais aussi organismes divers d’administration centrale (ODAC), administrations publiques locales (APUL) et administrations de Sécurité sociale (ASSO). Au total, les dépenses publiques en 2016 s'élevaient à 1 257 milliards d'euros (l'année n'a que peu d'importance pour mon propos, puisqu'il s'agit d'en expliquer les ressorts) :

 

 

[ Source des données : INSEE - Comptes nationaux ]

 

Ce sont les dépenses de protection sociale qui représentent la plus grande part des dépenses publiques en France, tout comme dans les autres États membres de l'UE :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Plus précisément, ce sont les dépenses liées à la vieillesse (dont les retraites !) qui représentent la part la plus importante des dépenses de protection sociale :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Au total la France, avec une dépense publique équivalente à environ 55,6 % du PIB (source Eurostat), se situait en tête du peloton européen avant la pandémie :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

En tout état de cause, il faut faire pièce à l'idée fausse selon laquelle si les dépenses publiques représentent 56 % du PIB, alors il ne reste plus que 44 % pour le privé. Au contraire, dépenses publiques et dépenses privées ne sont pas une part du gâteau PIB ; il ne s'agit là que d'une manière pratique de comparer en pourcentage du PIB des données dont les montants en milliards d'euros dépassent de loin notre niveau de perception. La dépense publique n'est pas prélevée sur la production.

 

Faut-il diminuer les dépenses publiques ?

 

Ce sont les prélèvements obligatoires qui servent à financer les dépenses publiques :

 

 

[ Source : Insee ]

 

Moyennant quoi, le fort taux de dépenses publiques en France  s'explique avant tout par le choix de répondre collectivement en France (jacobinisme quand tu nous tiens...), et par le secteur public, à certains besoins. D'où une différence d'environ 8 points avec la moyenne de la zone euro, dont la moitié s'explique par la protection sociale et principalement les retraites. Et privatiser le système de retraites pour le livrer aux fonds de pension ne résoudrait la question qu'en apparence, puisque la baisse de dépenses publiques enregistrée serait compensée par des placements désormais privés dans les fonds dont il n'est pas évident que les coûts de gestion soient plus faibles que la branche vieillesse de la Sécu !

 

Plutôt que de focaliser l'attention sur le seul montant des dépenses publiques, il importe surtout de s'interroger sur leur nature, leur efficacité, leur nécessité, etc. Mais c'est là un travail bien plus fastidieux et assurément moins vendeur en matière politique, d'autant qu'il faudra admettre que les administrations publiques ne s’enrichissent pas elles-mêmes en dépensant, au contraire elles contribuent à augmenter la capacité de production de richesses futures de l’ensemble de l’économie par des investissements porteurs, des subventions bienvenues ou des dotations suffisantes.

 

Autrement dit, les dépenses publiques de l'État n'ont rien à voir avec les dépenses d'un ménage comme certains s'échinent à le répéter ; elles sont avant tout le fruit d'un compromis social entre des citoyens qui veulent œuvrer à l'intérêt commun. L'on ne peut donc échapper à une réflexion sur l'articulation entre le secteur privé et le secteur public, afin de fixer les missions que les citoyens français veulent confier à la puissance publique.

 

Répétons-le : s'il est indispensable de s’interroger sur la nature et l'efficacité des dépenses publiques, il faut néanmoins se garder de vouloir les couper à tout prix, sous peine de plonger l'économie dans un tourbillon récessif. À moins que l'objectif ultime ne soit de privatiser subrepticement les services publics après les avoir asséchés et désorganisés... Il s'agit alors d'une politique des caisses vides, traduction euphémisée de la politique néolibérale « starve the beast » (« affamer la bête ») , comme le rappelle avec brio Bruno Amable. En pratique, c'est le traditionnel argument du trou de la Sécu, qui permet de faire passer dans l'opinion publique la nécessité d'une réponse forte et courageuse consistant à réduire les dépenses tout en baissant parallèlement les recettes (les cotisations et impôts), car les prélèvements obligatoires sont réputés inutiles. Bref, on affame la bête jusqu'au point où elle n'est plus capable d'avancer. Il devient alors facile de justifier la mise en coupe réglée ou la privatisation de la Sécu, en affirmant qu'il s'agit là du seul viatique...

 

Le débat actuel laisse notamment entendre qu'il n'est pas possible de taxer mieux (en particulier les plus riches qui sortent magnifiquement leur épingle du jeu fiscal comme je l'ai montré dans ce billet). C'est tout simplement (mais qui s'en souvient ?) l'argumentaire développé depuis deux décennies par le MEDEF. En effet, pour le dire simplement, selon eux si les dépenses publiques baissent, alors il est possible de diminuer concomitamment les impôts prélevés pour les financer en particulier ceux des entreprises. Ce faisant, le patronat imagine le cercle vertueux suivant : baisse des impôts et cotisations sur les entreprises => hausse des marges => hausse de l'investissement => hausse des emplois.

 

Les plus attentifs de mes lecteurs auront certainement reconnu là un enchaînement popularisé par le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt en 1974 et qui lui vaut désormais le nom de théorème de Schmidt (sic !). Sauf que ce théorème n'a que très rarement fonctionné dans nos économies (c'est le charme des sciences sociales qui se prennent pour des sciences dures), au point qu'on avait fini sinon par l'oublier au fil des ans au moins par le mettre au placard des curiosités économiques, pour mieux le retrouver ces derniers mois comme tous les concepts "zombie".

 

Le monde d'après, expression répétée ad nauseam par des politiques incapables de proposer une véritable vision alternative de la société, semble prendre une tournure austéritaire tant sur le plan économique que politique. Est-ce vraiment là le nouveau contrat social dont rêvent les citoyens français ?

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du Nouvel Économiste.

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