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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 12:59

 

 

C'est peu dire que la politique monétaire est actuellement ultra-expansionniste. Et pourtant, malgré les tombereaux de liquidités qui se déversent dans l'économie, la situation n'a pas l'air de s'améliorer notablement... D'où cette question : où vont les liquidités des Banques centrales ?

 

Le bilan d'une Banque centrale

 

Dans un précédent article, j'avais expliqué le mécanisme de création monétaire par les banques commerciales et la nature de la monnaie créée par la Banque centrale. En complément, j'avais écrit un article pour présenter synthétiquement le bilan de la Banque centrale européenne. Pour ceux qui veulent aller vite, le passif d'une Banque centrale correspond à ses ressources et l'actif à ses emplois (ce qu'elle fait avec ses ressources) :
 

 

Pour le dire en quelques mots, l'on trouve au passif de la BCE les billets et réserves des banques commerciales auprès de la Banque centrale, tandis qu'à l'actif figurent les réserves (or, devises, titres...) ainsi que les créances sur l'État et les banques commerciales.

 

Dans un système bancaire hiérarchisé, c'est-à-dire où existe une Banque centrale et des banques commerciales dites de second rang, chaque banque commerciale émet sa propre monnaie qui, par construction, ne circule qu'au sein de son propre circuit bancaire. Dans ce cas, la monnaie centrale, est la seule monnaie acceptée par toutes les banques et plus généralement tous les agents économiques.  Elle est constituée des billets et de la monnaie scripturale émise par la Banque centrale. Dès lors, lorsque l'assouplissement quantitatif (quantitative easing) mis en place par une Banque centrale consiste à acheter des titres de dette publique aux banques, il y a une égale hausse de la dette publique achetée par la Banque centrale et des réserves des banques à la Banque centrale.

 

L'augmentation des liquidités des agents financiers

 

La création de monnaie centrale atteint des montants vertigineux partout dans le monde, comme en témoigne l'évolution du bilan des Banques centrales :

 

 

[ Source : bloc-notes éco BdF - billet n°209 ]

 

Le graphique ci-dessous montre du reste très clairement que dans le cas de la zone euro, l’actif de l’Eurosystème est actuellement constitué à 50 % de titres de dette détenus à des fins de politique monétaire avec pour contrepartie principale de la monnaie centrale :

 

 

[ Source : bloc-notes éco BdF - billet n°209 ]

 

Hélas, comme le montre Olivier Passet dans l'excellente vidéo ci-dessous, "la liquidité des agents financiers croît bien plus vite que la liquidité entre les mains des agents non financiers".

D'où une hausse des prix des actifs, financiers et non financiers, qui écrase artificiellement les primes de risque, conduit à une élévation du risque global et enrichit in fine une minorité...

 

N.B : l'image de ce billet provient de cet article du site revue-banque.fr

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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 11:24

 

 

Au moment où tombent les résultats du baccalauréat, d'aucuns se rengorgent des résultats exceptionnels à cet examen tandis que d'autres prennent déjà cela pour une normalité. Comme l'été représente pour moi une période d'otium, surtout après cette année extrêmement chargée sur le plan de la recherche universitaire (je viens encore juste de présenter l'un de mes papiers à un colloque international), je serai volontairement un peu moins actif sur mon blog. Néanmoins, j'ai souhaité prendre un peu de temps dans ce billet pour évoquer le niveau en Mathématiques et en sciences de nos marmots.  J'ai ainsi lu avec intérêt les résultats de l'enquête TIMSS de 2019, menée avant la pandémie. Et le moins que l'on puisse dire est que les conclusions sont très inquiétantes...

 

L'enquête TIMSS

 

L’enquête internationale TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) organisée par l’IEA (International Association for the Evaluation of Educational Achievement) évalue les performances en Mathématiques et en sciences - biologie, chimie, physique et sciences de la Terre - des élèves dans leur quatrième ou huitième année de scolarité (en France, il s'agit donc des élèves de CM1 et de quatrième). TIMSS Advanced, menée en 1995, 2008 et 2015, étudie les résultats en mathématiques et en physique avancées des élèves en dernière année d'école secondaire (classes de terminale en France).

 

Ainsi, depuis 1995, l'enquête TIMSS permet de suivre les résultats en mathématiques et en sciences des élèves tous les quatre ans. La dernière mouture, en 2019, était la septième évaluation de ce type et fut menée en quatrième et huitième année de scolarité dans 64 pays.

 

Résultats en 2019 pour les élèves de 8e année de scolarité

 

Les élèves français en classe de 4e obtiennent un score moyen de 483 points en mathématiques, inférieur à la moyenne internationale des pays de l’OCDE et de l’UE participants :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

Même constat douloureux pour les sciences :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

Une tendance négative

 

Beaucoup plus intéressante est l'évolution des résultats de nos chères têtes blondes depuis 1995. La tendance globale pour les élèves de huitième année de scolarité est plutôt positive en Mathématiques, dans la mesure où il y a plus de pays avec une tendance haussière de leur score que baissière :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

De même pour les sciences :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

Et la France dans tout ça ? Et bien, comment dire... Regardez par vous-mêmes pour les Mathématiques :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

Et maintenant pour les sciences :

 

 

[ Source : https://timss2019.org/reports ]

 

Une baisse de niveau aux multiples conséquences

 

J'invite le lecteur intéressé par ces questions à se plonger en détail dans le rapport de cette enquête, tant il fourmille de statistiques et d'informations pertinentes. En effet, loin de se résumer à un chiffre unique, TIMSS analyse différentes composantes des Mathématiques et des sciences, qui permettent d'affiner les conclusions. Mais dans le cas de la France, il y a à l'évidence décrochage du niveau de nos élèves spatialement et temporellement.

 

Les raisons sont multiples et nombre d'auteurs les ont très bien documentées : La fabrique du crétin (Jean-Paul Brighelli), Requiem pour l'éducation nationale (Patrice Romain), Le pire est de plus en plus sûr : Enquête sur l'école de demain (Natacha Polony), Et vos enfants ne sauront pas lire... ni compter ! (Marc le Bris), etc. Plutôt que de faire de la redite en moins bien, je me contenterai d'insister sur un point : l'illusion de la pédagogie ludique. Vous savez, cette "festivisation" de l'école, au sens que donnait Philippe Muray à ce mot, où l'on fait croire aux élèves que l'acquisition de savoirs peut se faire sans effort et dans le jeu, alors qu'apprendre nécessite depuis l'aube de l'humanité un travail harassant. Ce n'est qu'après avoir accompli cette tâche, que l'on apprend à ressentir la véritable satisfaction du travail intellectuel (bien fait). Mieux, l'on apprend aussi l'humilité, car au fond nous ne sommes que "des nains sur des épaules de géants" (nani gigantum humeris insidentes), comme l'a énoncé avec brio Bernard de Chartres au XIIe siècle.

 

Assurément, la célèbre parabole de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, publiée dans l’Organisateur en 1819 semble bien lointaine dans nos mémoires... Souvenez-vous, elle disait pourtant en substance que si la France perdait d'un coup ses meilleurs savants, artisans, producteurs, ingénieurs, etc.,  qui sont "de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation ainsi que sa prospérité ; la nation deviendrait un corps sans âme, à l’instant où elle les perdrait ; elle tomberait immédiatement dans un état d’infériorité vis-à-vis des nations dont elle est aujourd’hui la rivale, et elle continuerait à rester subalterne à leur égard tant qu’elle n’aurait pas réparé cette perte, tant qu’il ne lui aurait pas repoussé une tête. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur, car les hommes qui se distinguent dans les travaux d’une utilité positive sont de véritables anomalies, et la nature n’est pas prodigue d’anomalies, surtout de celles de cette espèce.".

 

Mais, en France, par calcul, démagogie ou veulerie, certains dirigeants politiques ont préféré baisser les exigences tout en récompensant par des notes insignifiantes et élevées - quand il y en a encore ! - une acquisition de connaissances toujours plus hasardeuse, à laquelle l'on substitue désormais des compétences. Halte à la mémorisation, à la réflexion et à l'analyse ; place à l’autoconstruction des savoirs, à l'approximatif et à la restitution de connaissances. Le tout mâtiné comme il se doit de supports pédagogiques numériques, qui conduisent les élèves à passer encore plus de temps sur un écran. Mais puisque l'on vous dit qu'apprendre devant un ordinateur est ludique et qu'en plus c'est le progrès !

 

À tel point, que les inquiétants résultats que nous venons de survoler pour les Mathématiques et les sciences apparaissent également pour la maîtrise de la langue (enquête PIRLS). Pensez qu'il existe désormais des organismes proposant des certifications payantes pour attester du niveau de langue française même pour des étudiants qui sont nés en France et ont suivi une scolarité en France ! C'est dire le niveau ressenti sur le terrain après trois décennies de pédagogisme et dont nous avons un jour fait l'expérience... Avec un tel niveau en langue et en sciences, comment espérer construire démocratiquement, c'est-à-dire en confrontant intelligemment les points de vue lors de discussions, une société meilleure ? Aristote l'avait compris : "l''ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit".

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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 11:45

 

 

Alors qu'il n'y avait aucun enjeu réel pour cette mouture du baccalauréat (y en avait-il les années précédentes ?), le ministère de l'Éducation nationale a néanmoins réussi le tour de force de provoquer une polémique. L’épreuve de sciences économiques et sociales (voir l'intégralité de l'épreuve sur le site de l'APSES) passée par les candidats libres a, en effet, réservé une drôle de surprise dans sa 3e partie, qui se veut un raisonnement s’appuyant sur un dossier documentaire (10 points). Qu'on en juge par le sujet retenu : "À l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que des politiques de flexibilisation du marché du travail permettent de lutter contre le chômage structurel".  Rien que ça !

 

Les documents proposés aux candidats

 

Pour organiser leur argumentation, les candidats se sont vus proposer les trois documents suivants, pour lesquels je proposerai un bref commentaire à chaque fois :

 

 * document 1

 

 

Il s'agit d'une corrélation entre l'indice de rigidité de la législation du travail et le taux de chômage en 2018, dans les pays de l'OCDE. Outre que corrélation ne signifie pas causalité, les candidats se retrouvent avec un graphique qui ne dit rien du chômage structurel. Pis, ils n'ont aucune précision sur la nature de cet indice. Or, sur le site de l'OCDE, l'on peut lire : "les indicateurs de l’OCDE du degré de protection de l’emploi mesurent les procédures et les coûts qu’impliquent le licenciement de travailleurs à titre individuel ou de groupes de travailleurs et les procédures et les coûts induits par l'embauche de travailleurs sous contrats de durée déterminée et sous contrats de travail temporaire". D'emblée il est question de plusieurs indicateurs et celui évoqué dans le document doit probablement être la synthèse des "21 éléments qui quantifient les trois différents aspects de la réglementation sur la protection de l’emploi en vigueur au 1er janvier de chaque année" (dixit OCDE).

 

Déduire quoi que ce soit de cette simpliste corrélation relèverait en politique de la démagogie. Alors que vient faire ce document dans un sujet de baccalauréat ?

 

 * document 2

 

 

Ce document est tiré d'un ABC de l'économie publié par le FMI. Les deux auteurs sont économistes, l'un au département Asie et Pacifique du FMI, l'autre au département Afrique du FMI. En lisant l'article dans sa totalité, l'a priori libéral affleure très vite et devient même évident à la conclusion : "Dans la pratique, le salaire minimum devrait être instauré en faisant en sorte que la croissance économique continue d’être conforme aux gains de productivité, ce qui laisse à penser que les modalités de son instauration ne devraient pas être confiées à des responsables politiques, mais à des experts indépendants".

 

L'on retrouve ainsi une logique néolibérale proche de celle décrite par Walter Lippmann, suivant laquelle le monde (en particulier économique) devrait être gouverné par des experts, seuls capables de comprendre les règles économiques universelles immuables, qui rendent de facto inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires dans le cadre de l'agon, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie.

 

Contrairement à ce qui est affirmé dans ce document, le lien entre salaire minimum et chômage reste très discuté. Qu'il suffise d'ailleurs d'étudier l’exemple de l'Allemagne et de l'Italie pour s'apercevoir que les choses sont loin d'être aussi simples qu'une certaine théorie l'affirme...

 

 * document 3

 

 

Alors là, les bras m'en tombent ! Proposer aux candidats un sondage OpinionWay de 2015, alors qu'il y aurait tant à dire (et redire !) sur la conception et la mise en œuvre de ces enquêtes... Et après cette pandémie, croyez-vous que les résultats soient les mêmes, en particulier dans l’hôtellerie et la restauration ? Sans trop m'aventurer, je pense que "le manque de visibilité économique pour votre activité", explication au demeurant très keynésienne en ce qu'elle se rapproche de la notion de demande effective, risque fort d'être très souvent citée...

 

La critique radicale du marché du travail selon Keynes

 

Il est question du marché du travail dans ce sujet. Or, cette notion soulève à elle seule de nombreuses contestations. Lorsqu'il a écrit sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (publiée en 1936), Keynes voulait en découdre avec la domination toute puissante de l'économie néoclassique qui, à l'image de notre époque, a pourtant prouvé son incapacité à rendre compte de la crise. Dès lors, Keynes a montré que le fonctionnement du marché du travail, tel que le voient les néoclassiques, est une analyse "supposée simple et évidente qui a été fondée, pratiquement sans discussions, sur deux postulats fondamentaux". Il lui porte ensuite l'estocade en déclarant  : "il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer que toutes les difficultés sont résolues" ! Keynes réfute l'idée même qu'il existerait un marché du travail comme le présentent les néoclassiques, c'est-à-dire avec une demande de travail des entreprises qui augmente lorsque le salaire réel diminue (fonction décroissante), et une offre de travail des salariés qui augmente lorsque le salaire réel augmente (fonction croissante).

 

Pour lui, même s'il admet qu'à l'équilibre le salaire est égal au produit marginal du travail, la demande de travail ne résulte pas d'un mécanisme aussi simple que celui décrit par les néoclassiques, en particulier parce que les salariés et les patrons ne sont pas des agents économiques libres et égaux. Cela revient en fait à dire que Keynes avait bien perçu, contrairement à François Rebsamen, que sur le marché du travail les salariés étaient loin d'être en position de force dans les négociations (voir ce billet que j'avais écrit sur le partage des revenus), et qu'il fallait tenir compte de ce système hiérarchisé pour analyser le marché du travail.

 

Du côté de l'offre de travail, Keynes récuse l'idée qu'elle augmenterait avec le salaire réel. Sa principale explication tient au fait que salariés et patrons s'engagent sur la base du salaire nominal, car l'inflation n'est pas connue au moment de la signature (la notion d'inflation et sa mesure sont-elles seulement comprises par la majorité des salariés et des patrons ?). Par ailleurs, il confronte la théorie néoclassique à ses propres contradictions, puisque si cette théorie était valide, les salariés devraient réduire leur offre de travail lorsque les prix à la consommation (= inflation) augmentent, leur salaire réel (=salaire nominal - inflation) diminuant. Or ce n'est pas le cas...

 

Chômage structurel vs chômage conjoncturel

 

Mais au fait, qu'est-ce que le chômage structurel ? C'est la part du chômage liée aux changements de structure de l'économie (démographie, institutions...), l'autre part étant un chômage conjoncturel (liée à un ralentissement temporaire de l'activité économique). Dans la théorie néoclassique, le taux de chômage structurel est mesuré par le taux de chômage non inflationniste (NAIRU), proche du concept de taux de chômage naturel proposé par Milton Friedman en 1967.

 

D'aucuns en déduisent que le chômage structurel peut se mesurer tout simplement lorsqu'aucun choc n'affecte l'économie. Mais quand une telle situation arrive-t-elle ? Il est donc quasiment impossible de départager ces deux formes de chômage.  Bref, si les économistes sont d'accord sur une chose, c'est bien pour dire que la mesure du chômage structurel n'est pas une mince affaire... Alors pourquoi demander à des candidats au baccalauréat de se servir de cette notion pour en déduire des préconisations (hasardeuses) de politique économique ?

 

La flexibilisation du marché du travail

 

La flexibilité du marché du travail est souvent définie comme la capacité d’adaptation du facteur travail (évolution du nombre de salariés, des types de contrats, des rémunérations, du temps de travail, de l’organisation du travail...) aux variations de l’environnement des entreprises (demande effective, conditions de concurrence, etc.). Sans entrer dans les détails, notons simplement qu'il est d'usage de distinguer la flexibilité externe et interne ainsi que la flexibilité quantitative et qualitative, comme le montre le petit tableau (très simplifié) que j'ai construit ci-dessous :

 

  Quantitative Qualitative
Externe statuts d'emploi Systèmes de production
Interne Temps de travail et rémunérations Organisation du travail

 

Tout l'enjeu des politiques de l'offre menées ces dernières années aura justement été d'augmenter la flexibilité au nom de la compétitivité et de la croissance. Certes, le CDI est encore la norme si l'on regarde le stock de contrats de travail :

 

 

[ Source : INSEE – Enquêtes Emploi 2016 ]

 

Mais en termes de flux, c'est le CDD qui s'impose par KO :

 

 

[ Source : DARES ]

Quant à la libéralisation des licenciements, au traditionnel plan de sauvegarde de l'emploi (qu'on juge de l'expression orwellienne !), s'ajoutent désormais le plan de départs volontaires (PDV), la rupture conventionnelle collective (RCC), l'accord de performance collective (APC) et l'accord d'activité partielle de longue durée (APLD). Une véritable panoplie de petit magicien des ressources humaines, qui permet de faire sortir facilement et à moindres frais des licenciements collectifs du chapeau de la compétitivité :

 

 

Flexisécurité et dynamique schumpétérienne

 

Mais face à la contestation sociale (faut-il rappeler que derrière chaque salaire se trouve un humain qui doit en vivre a priori ?), les gouvernements ont inventé la flexisécurité, néologisme d'origine anglo-saxonne, construit avec les mots flexibilité et sécurité, qui désigne une forme d'organisation du marché du travail qui cherche à concilier la flexibilité souhaitée par les employeurs avec la sécurité désirée par les travailleurs. En général, appelons un chat un chat, la flexisécurité associe faible protection des emplois (=flexibilité) et soutien au retour à l’emploi des chômeurs (sécurité). Présentée ainsi, rien d'étonnant à ce que ce concept soit devenu au fil des ans l'idéal (l'horizon indépassable ?) des grandes organisations libérales dans le monde à l'instar de l'OCDE, du FMI et bien entendu de la Commission européenne.

 

La flexisécurité tire son origine du modèle économique danois, qui a associé au début des années 1990 deux éléments :

 

 * la flexibilité : embauches et licenciements très faciles, pas de différence entre CDD et CDI ;

 

 * la sécurité : indemnités de chômage généreuses, mais plafonnées à un niveau bien plus bas qu'en France et limitées à 24 mois, en contrepartie d'un suivi pointilleux des chômeurs, qui sont souvent contraints d'accepter au bout de quelques mois un emploi même s'il ne correspond pas à leur recherche/qualification.

 

Le passage à la flexisécurité au Danemark aurait ainsi permis de terrasser le chômage, enfin jusques à la crise de 2008, comme le montre le graphique ci-dessous :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Les partisans de la flexisécurité, dont Emmanuel Macron en France, souhaitent donc par ce moyen accompagner une dynamique schumpétérienne qu'ils considèrent comme inéluctable. Pour mémoire, celle-ci prend appui sur le concept de destruction créatrice, qui postule que l'innovation détruit certes des secteurs entiers de l'économie ancienne, mais au profit de la création de nouveaux secteurs dynamiques et plus productifs au sein desquels l'emploi se développera. La préconisation est alors d'ôter tout obstacle à la transformation des entreprises et de l'emploi, bref de laisser faire ce processus vu comme inéluctable et bienfaisant pour l'économie à long terme.

 

Ce faisant, ils négligent juste que les emplois détruits ne sont pas nécessairement recréés en nombre égal dans les nouveaux secteurs d'activité. De plus, les qualifications n'étant pas les mêmes, rien n'assure le "déversement" d'un secteur à l'autre pour reprendre une expression popularisée par Alfred Sauvy. Quant aux salaires, le primat de la négociation au niveau des entreprises conduira inévitablement à un ajustement à la baisse des salaires. Enfin, il est évident que le fonctionnement du marché du travail en France ne sera jamais identique à celui du Danemark (référence en matière de flexisécurité), ne serait-ce qu'en raison du faible taux de syndicalisation en France contre près de 70 % au Danemark. De plus, le construit social n'est pas le même (vous savez notre histoire que tant de gouvernants oublient à dessein pour que la mondialisation soit heureuse...), puisqu'au Danemark c'est le consensus qui est recherché notamment en matière d'emploi.

 

Ainsi, demander à des candidats au baccalauréat de démontrer un lien très discuté entre flexibilisation du marché du travail et chômage structurel, sur la base de concepts très discutés et de documents peu nombreux et à sens unique, me semble vraiment malvenu après une telle crise (est-elle terminée ?). Pourquoi ne pas faire réfléchir les élèves sur les différentes facettes du chômage ? Pourquoi ne pas les faire travailler sur la perte de sens au travail ou la précarisation de l'emploi ? Pourquoi ne pas leur donner à étudier les graves problèmes de formation que nous connaissons en France et dont rendent compte des études comme PISA ou TIMSS ?  Peut-être ne souhaite-t-on pas qu'ils découvrent trop jeunes combien ils ont été bercés d'illusions par les Trissotins modernes du ministère de l'Éducation nationale, qui ont "oublié" que l'école devait avant tout former des citoyens libres et éclairés (cf. Condorcet) et non de la main-d’œuvre pour les entreprises ?

 

Et cela ne s'arrangera pas tant que l'on continuera à donner aux compétences, pourtant si vite périmées, le primat sur les connaissances. Avec pour résultat qu'une fois sortis de l'enseignement obligatoire, nombre d'élèves ne disposent au fond ni de connaissances solides ni de compétences sûres. Une vraie réussite en somme !

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 12:24

 

 

Après mes billets sur l'annulation de la dette publique au sein de la zone euro et l'effet boule de neige de l'endettement public, je vous propose aujourd'hui un gros plan sur la situation économique de l'Italie. Et le moins que l'on puisse dire est qu'elle est inquiétante ! C'est pourquoi, après en avoir brossé le tableau, nous verrons les implications pour les politiques économiques européennes. 

 

État des lieux

 

Les difficultés rencontrées par l'économie italienne sont nombreuses et bien connues :

 

 * absence de gains de productivité

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * vieillissement démographique

 

 

[ Source : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-mediterranee-une-geographie-paradoxale/articles-scientifiques/demographie-italie ]

 

 * croissance très faible

 

 

[ Source : https://www.tresor.economie.gouv.fr ]

 

Pour ceux qui auraient la flemme de relire mon billet sur la croissance potentielle, je vous rappelle que celle-ci peut être définie comme la croissance réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles. En partant de l'identité suivante Y = P.N où Y désigne le PIB, P la productivité par tête et N  l'emploi, l'on en déduit que la croissance potentielle est liée aux gains de productivité par tête et à la croissance de la population active. Or, comme en Italie ces deux variables sont en berne, la croissance potentielle ne peut qu'être faible...

 

 * investissement privé en berne

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * système éducatif et de formation peu performant

 

 * désindustrialisation

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * finances publiques dégradées

 

 

[ Source : OCDE ]

 

À ce tableau peu reluisant, l'on pourrait ajouter les fragilités du secteur bancaire, la faiblesse des dépenses de R&D, la compétitivité extérieure en berne, les inégalités territoriales (notamment Nord-Sud)...

 

La contrainte italienne sur les politiques économiques européennes

 

Le vrai problème vient du fait que l'Italie est membre de la zone euro, ce qui implique qu'elle ne peut plus utiliser l'outil de la dévaluation monétaire pour relancer sa compétitivité-prix. Tout le monde a encore en tête le psychodrame qui s'est joué entre la Grèce et les institutions européennes, dont j'avais rendu compte dans plusieurs billets, entre autres ici, et encore . Et comme la taille de l'économie italienne est sans commune mesure avec celle de la Grèce, l'on comprend aisément à quel type de problème la zone euro va devoir se frotter !

 

Pour éviter une crise économique en Italie, quelle que soit son origine du reste, l'UE devra lui venir en aide. Cela se fera notamment par le plan de relance européen, dont 200 milliards d'euros devraient être alloués à l'économie italienne, mais un tel versement risque fort d'être insuffisant et nécessitera assurément des rallonges après 2023...

 

De plus, la BCE n'aura d'autres choix que de mener une politique monétaire expansionniste, suffisamment du moins pour empêcher le taux d’intérêt souverain de l’Italie de diverger de celui de l'Allemagne. Or, avec une croissance potentielle proche de zéro et un taux d'endettement public extrêmement élevé, seul un taux d'intérêt très faible peut empêcher de rendre la dynamique de la dette publique explosive.

 

En définitive, l'économie italienne est dans une situation très dégradée, mais curieusement ce constat passe pour l'heure sous les radars médiatiques. Il est vrai qu'il y a tant à dire sur des sujets bien plus palpitants comme la réouverture des terrasses ou les résultats des rencontres footballistiques... Le triomphe de l'homo festivus de Philippe Muray ?

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de BFM TV.

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 13:34

 

La nouvelle publication de l'Insee est décidément très riche d'enseignements. C'est pourquoi, après mon billet sur l'importance capitale des services publics pour réduire les inégalités de revenu, je souhaite vous présenter aujourd'hui les derniers chiffres concernant la pauvreté monétaire en France.

 

La pauvreté : un phénomène multidimensionnel

 

Il est désormais à peu près admis par tout le monde que la pauvreté ne peut se réduire à sa seule dimension monétaire. Cette infographie du Monde, issue des travaux de Nicolas Duvoux, nous donne les principaux indicateurs de pauvreté, qui n'ont aucune raison de se recouper, ce qui revient à dire qu'une personne pauvre selon l'un de ces critères ne l'est pas forcément selon un autre :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

En tout état de cause, ce serait une erreur de croire que pauvreté rime avec chômage, en ce qu'il existe des travailleurs dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté ou dont les conditions de vie sont très dégradées. Autrement dit, les politiques de l'emploi qui consistent à mettre tout le monde au travail, sans réfléchir aux conditions d'exercice, butent à l'évidence sur cet écueil de la pauvreté laborieuse.

 

La pauvreté monétaire

 

C'est certainement l'indicateur le plus connu, mais qui présente le défaut majeur de ramener la pauvreté à un simple seuil chiffré. Un individu est en effet considéré comme pauvre, au sens monétaire, lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, généralement fixé à 60 % de la médiane des niveaux de vie. L’intensité de la pauvreté permet, quant à elle, d’apprécier à quel point le niveau de vie de la population pauvre est éloigné du seuil de pauvreté en mesurant l’écart relatif entre le niveau de vie médian de la population pauvre et le seuil de pauvreté.

 

À la date de l'enquête, en 2018, la moitié des personnes vivant dans un ménage de France métropolitaine ont un niveau de vie inférieur à 1 771 euros par mois (niveau de vie médian). D'où, un seuil de pauvreté monétaire à 60 % x 1 771 = 1063 euros. En 2018, 14,8 % des personnes habitant en logement ordinaire vivent au‑dessous du seuil de pauvreté en France métropolitaine, soit 9,3 millions de personnes.

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

Et sans la redistribution, le taux de pauvreté monétaire serait bien plus important :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

L'intérêt tout particulier de cette étude de l'Insee est de prendre en compte des populations habituellement non comptabilisées (communautés, sans‑abri, habitations mobiles, étudiants non cohabitants). Elle arrive alors au chiffre d'environ 10 millions de personnes sous le seuil de pauvreté en France métropolitaine :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

Et avec la pandémie ?

 

Le Premier Ministre, Jean Castex, avait chargé le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE) "d’enrichir la connaissance qualitative de l’évolution de la pauvreté". Rien que le titre du rapport remis en mai 2021 laisse entrevoir le pire : "La pauvreté démultipliée" ! On y lit que la crise liée à la covid-19 a empêché les personnes en précarité d’en sortir, a précipité dans la pauvreté ceux qui en étaient proches et a beaucoup pesé sur les jeunes. Le rapport fourmille de témoignages, chiffres et graphiques pertinents (bénéficiaires du RSA, nombre de repas pris dans la journée, précarité du logement...), qui montrent l'aggravation de la pauvreté.

 

Quant à l'Europe sociale - véritable serpent de mer depuis deux décennies - le sommet des dirigeants européens à Porto, les 7 et 8 mai, devait à nouveau la relancer. Hélas, comme le fait remarquer Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, le pari de l'Union européenne de faire baisser le nombre de personnes menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale a été manqué et les obstacles structurels à la lutte contre la pauvreté n'ont toujours pas été levés... J'ajouterai qu'ils n'ont peut-être même pas été identifiés par des dirigeants politiques convaincus de la supériorité du modèle néolibéral reposant sur la concurrence à outrance et l'austérité ! 

 

Pour revenir au cas français, comment les décideurs politiques peuvent-ils s’accommoder d'une telle catastrophe sociale dans un pays développé ? 10 millions de pauvres (au sens monétaire) sur 67 millions d'habitants !

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1 juin 2021 2 01 /06 /juin /2021 13:57

 

 

Les inégalités constituent un enjeu majeur de nos sociétés, en ce que dans certains cas elles peuvent miner la cohésion sociale déjà passablement mise à mal ces dernières années. C'est pourquoi, après mes billets sur les inégalités durant le 1er confinement et les inégalités post-covid, il m'a semblé pertinent de continuer à analyser ce sujet sur la base d'une nouvelle publication de l'Insee. Dans quelle mesure les services publics contribuent-ils à la réduction des inégalités de revenu ?

 

Quelques définitions

 

Dans ce genre de débat technique,  il vaut mieux prendre le temps de bien définir les termes, car comme l'aurait écrit Albert Camus, "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"... 

 

 * revenu disponible : pour un ménage, il comprend les revenus d'activité (nets des cotisations sociales), les revenus du patrimoine, les transferts en provenance d'autres ménages et les prestations sociales (y compris les pensions de retraite et les indemnités de chômage), nets des impôts directs.

 

 * unité de consommation : les besoins d'un ménage ne s'accroissent pas en stricte proportion de sa taille, dans la mesure où chacun peut profiter par exemple du téléviseur, du grille-pain ou de la machine à laver ; dès lors, le premier adulte du ménage compte pour 1 unité de consommation (UC), les autres personnes de 14 ans ou plus pour 0,5 UC et les enfants de moins de 14 ans pour 0,3 UC. 

 

 * niveau de vie : il est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (UC), ce qui signifie que le niveau de vie est le même pour tous les individus d’un même ménage.

 

 * transferts en nature : prestations sociales en nature (allocations logement...) et services publics individualisables (comme la santé ou l’éducation).

 

 * services publics collectifs (=dépenses de consommation collective) : ce sont les services publics non individualisables, qui profitent donc à toute la collectivité (justice, police...).

 

Redistribution usuelle

 

Le niveau de vie des ménages, de par la définition donnée plus haut, dépend donc positivement des prestations sociales et négativement des prélèvements. Voilà le solde des transferts publics en France, en 2018, par dixième de niveau de vie (à gauche les 10 % les plus pauvres, à droite les 10 % les plus riches), qui montre bien la redistribution verticale avec un prélèvement sur les plus riches au bénéfice des plus pauvres :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

 

Services publics et redistribution

 

L'Insee a décidé d'aller plus loin en prenant en compte l’ensemble des transferts publics, directs comme ci-dessus (approche usuelle), mais aussi les prélèvements indirects ainsi qu’une valorisation monétaire des services publics. Le résultat est édifiant, puisque "les deux tiers des individus reçoivent en moyenne davantage, en prestations et en services publics, qu’ils ne versent en impôts, taxes et contributions sociales, contre environ un tiers dans l’approche monétaire usuelle".

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

À un moment où les gouvernements ne se cachent plus de vouloir réduire drastiquement (et indistinctement !) les dépenses publiques pour renflouer le déficit public lié à la pandémie, cette étude vient à point nommé pour rappeler l'importance capitale des services publics dans la lutte contre les inégalités de revenu. En particulier, elle montre que la redistribution relève pour l'essentiel des transferts en nature (éducation, logement, santé...) :

 

 

[ Source : Revenu et patrimoine des ménages 2021 - Insee ]

 

En définitive, lorsque Bruno Le Maire martèle à mots plus ou moins couverts que la réduction des dépenses publiques est LA solution pour rétablir l'équilibre des finances publiques, non seulement il commet une erreur économique (les dépenses publiques contribuent à augmenter la capacité de production de richesses futures de l’ensemble de l’économie par des investissements, subventions et dotations), mais aussi une erreur sociale car nous venons de montrer que les dépenses publiques servent à réduire les inégalités de revenu.  Je consacrerai d'ailleurs très prochainement un billet entier aux dépenses publiques, afin de préciser certains points...

 

Mais comme avec le beau temps et le déconfinement peu nombreux sont ceux qui se soucieront d'analyser ces questions, le gouvernement aura tout loisir de marteler la nécessité immédiate de l'orthodoxie financière. Il est vrai qu'à court terme, une telle stratégie est susceptible de rapporter bien plus de voix aux élections qu'une réflexion démocratique (difficile) sur la nature et l'efficacité des dépenses publiques...

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du site https://www.associationmodeemploi.fr

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 11:21

 

 

Dans un précédent billet, j'avais comparé les montants déployés dans le cadre des plans de relance des deux côtés de l'Atlantique. Mais au vu de la communication politique, qui laisse entendre qu'au sein de l'UE tout va pour le mieux, il m'a semblé indispensable de faire un gros plan sur le plan de relance européen de 750 milliards d'euros, tant il tarde à être mis en œuvre...

 

Next Generation EU

 

En juillet 2020, les 27 États membres de l’UE ont décidé de s’endetter en commun pour financer un plan d’aide européen de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU. Plus précisément, cette somme serait empruntée par la Commission au nom de l’Union européenne et serait ensuite redistribuée vers les États membres, soit sous forme de subventions (390 milliards d’euros) soit de prêts (360 milliards d’euros) :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

À l'échelle individuelle, cela semble être beaucoup, mais rapporté à un pays dont le PIB a chuté parfois de 10 %, c'est finalement bien peu. Et cela viendra surtout très tard comme nous allons le voir. Dans ces conditions, les craintes d'une forte inflation me semblent déraisonnables, d'autant que le plan est sans commune mesure avec celui des États-Unis.

 

Palabres de marchands de tapis

 

Hélas, comme toujours au sein de l'UE, le diable se cache dans les détails ! Ainsi, de par sa conception, ce plan de relance reste très loin  d’un véritable financement européen mutualisé des déficits publics nationaux, qui reste qu'on le veuille ou non la ligne rouge pour l'Allemagne. D'ailleurs, à la fin du mois de mars 2021, les juges de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe ont suspendu pour un temps la ratification par l’Allemagne du plan de relance européen, au motif qu’ils souhaitaient d’abord examiner un recours en référé déposé contre le mécanisme de dette commune prévu par le Fonds de relance...

 

Mais même au plus fort de la crise de la covid-19, en 2020, des dissensions sont apparues, notamment entre les « frugaux » (Danemark, Autriche, Suède et Pays-Bas), qui refusaient le versement des aides sans contrepartie clairement définies, et les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie), qui refusaient qu’elles soient liées à des critères de respect des droits de l’Homme. Mais c'est tout le charme de la politique européenne que d'arriver en fin de compte à un communiqué commun, sur la base duquel chaque chef d'État est en mesure d'affirmer que ses vues ont prévalu dans les discussions...

 

Un calendrier très long

 

Mais ce n'était que le début d'un long processus, qui se poursuit actuellement avec l'étude par la Commission européenne des programmes nationaux de relance envoyés par les États membres, selon des critères, très flous, « d’efficacité, de cohérence et de garanties contre la fraude, la corruption et les conflits d’intérêts ». Et lorsque l'on sait qu'un seul de ces programmes peut facilement atteindre 50 000 pages, les inquiétudes sur les délais de déblocage des fonds sont légitimes !

 

Ce d'autant plus qu'il faudra ensuite une ultime validation à la majorité qualifiée par le Conseil de l’UE. Enfin, lorsque les parlements nationaux auront tous légiféré pour autoriser la Commission européenne à emprunter les fonds sur le marché, alors seulement pourront commencer les premiers versements aux États... vers le mois de septembre 2021 et le reliquat entre 2022 et 2023 ! Cela fait immanquablement penser aux carabiniers d'Offenbach...

 

Les réformes structurelles

 

En fin de compte, les contreparties existent bel et bien, certaines étant de véritables poudrières politiques. Qu'il suffise de penser à la réforme des retraites en France, pour laquelle la Commission européenne exige désormais une date précise... Il s'agit ni plus ni moins que des fameuses réformes structurelles dont on nous rebat les oreilles depuis 20 ans et qui cherchent à s'attaquer en priorité à l'État social ! Prochainement, je publierai ce blog un billet sur les dépenses publiques, dont il y a fort à parier qu'elles seront à nouveau dans le collimateur des grands réformateurs nationaux et européens, d'autant que nombre de personnes croient encore que si les dépenses publiques représentent 56 % du PIB, alors il ne reste plus que 44 % du gâteau pour le privé...

 

Et sur ces entrefaites, les chefs d'États européens s'empressent de préconiser de cotisations sociales censées accroître la compétitivité des entreprises. Or, j'avais rappelé en détail dans ce billet que les cotisations sociales constituent les briques de l'État social. Que l'on s'interroge sur les services rendus, leur qualité et leur efficacité me semble absolument indispensable en République. Mais faire passer une baisse généralisée des cotisations sociales, sans débat, pour un progrès m'apparaît comme pure folie, car cela affaiblit l'État social au moment où la crise du coronavirus - et la crise économique majeure qui en découle - nous prouve son absolue nécessité !

 

Olivier Passet, dans l'excellente petite vidéo ci-dessous qui présente aussi le cas de la Grèce, conclut que "ce plan top down, évanescent, est symptomatique de ce que sait faire l’Europe. Du financement, qui finit inexorablement par renforcer les acteurs déjà en place des pays les plus riches, sans vrai design pour renforcer la base productive des territoires  retardataires.". Rien à ajouter.

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de La Tribune.

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 12:48

 

 

Annuler la dette publique au sein de la zone euro ? Voilà un débat qui secoue bruyamment le microcosme des économistes depuis plusieurs mois ! Ce billet sera donc consacré à vous présenter brièvement les différents points de vue, afin que vous puissiez vous faire votre opinion. Mais dans ce genre de débat technique, qui glisse très vite dans le domaine politique, mieux vaut poser clairement les termes au préalable, car comme l'aurait écrit Albert Camus, "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"... Il sera donc question de ratio de dette publique, d'achats de titres par les Banques centrales (quantitative easing) et autres réjouissances !

 

Qu'est-ce que la dette publique ?

 

La dette publique correspond à l’ensemble des emprunts publics, c’est-à-dire contractés par des administrations publiques : l'État, la Sécurité sociale, les organismes divers d’administration centrale (ODAC) et les collectivités locales. Comme pour le déficit public, la dette publique est souvent présentée par commodité en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), ce que l’on appelle le ratio d’endettement public ou taux d’endettement public.

 

Notons que la définition de la dette publique retenue par les institutions européennes est quelque peu différente de celle présentée ci-dessus, dans la mesure où elle ne comprend pas l'ensemble des passifs financiers, est calculée brute (les actifs financiers des administrations publiques ne sont pas soustraits pas aux éléments de passifs), est consolidée (les éléments de dette d'une administration détenus par une autre administration sont exclus) et est évaluée en valeur nominale, c'est-à-dire à la valeur de remboursement du principal. Elle est qualifiée de dette publique au sens de Maastricht ou dette publique notifiée.

 

Le constat sur la dette publique

 

Voici le taux d'endettement public au sein de l'Union européenne au troisième trimestre 2020 (derniers chiffres disponibles sur Eurostat) :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Selon Eurostat, par rapport au quatrième trimestre 2019, dix-sept États membres ont enregistré une hausse de leur ratio de la dette publique par rapport au PIB à la fin du quatrième trimestre 2020 et dix autres ont affiché une baisse. Il est vrai que la crise liée à la covid-19 est passée par là...

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Banques centrales et dettes publiques

 

Depuis 2009, face à des taux d'intérêt directeurs déjà proches de 0, les Banques centrales ont mis en œuvre des programmes d'achats d'actifs (quantitative easing) pour aider au financement de l'économie au travers d'une baisse des taux d'intérêt à long terme. J'en ai beaucoup parlé sur ce blog, notamment ici ou . En particulier, le bilan de la BCE a énormément augmenté, en raison de l'achat de titres de dette publique des États membres de l'UE :

 

 

[ Source : Reuters ]

 

Le résultat est impressionnant, en ce que l'Eurosystème (BCE et les Banques centrales nationales, dans la mesure où il n'existe pas une seule dette publique européenne) détient aujourd'hui une part importante de la dette publique des États membres, en moyenne 25 % :

 

 

[ Source : OFCE ]

 

S'agit-il pour autant d'une monétisation de la dette publique ? En pratique, l'Eurosystème achète uniquement les titres déjà émis par les États membres de l’UE, afin d'échapper à la critique d'une monétisation directe de la dette publique (interdite par les Traités européens). Mais l'esprit est le même...

 

En effet, si la BCE crée de la monnaie pour acheter des titres de dettes publiques déjà émis sur le marché et dont l’objectif est de financer la lutte contre le covid-19, l’État en question versera donc les intérêts de sa dette à la BCE. Or, le bénéfice net de la BCE est distribué aux banques centrales nationales, qui les transfèrent aux gouvernements des différents pays. Ce faisant, tout se passe comme si l’État récupérait en fin de compte les intérêts versés initialement. Dès lors, si la BCE s’engage à ne pas réduire la taille de son bilan et renouvelle l’achat de titres à l’échéance, alors les États n’auront pas à rembourser ce surcroît de dettes publiques, ce qui est bien une monétisation de la dette publique...

 

Les arguments pour l'annulation

 

D'où le débat sur l'annulation de la dette publique détenue par l'Eurosystème. Pour les uns, il s'agit juste d'annuler ce que l'on se doit à soi-même, ce qui permettrait "d'offrir aux États européens les moyens de leur reconstruction écologique, mais aussi de réparer la casse sociale, économique et culturelle, après la terrible crise sanitaire que nous traversons". C'est le point de vue défendu par les économistes, dont Jézabel Couppey-Soubeyran, Gaël Giraud, Aurore Lalucq et Laurence Scialom, qui ont signé cette tribune pour défendre l'annulation de la dette publique détenue par la BCE.

 

Selon eux, cela ne contreviendrait pas aux Traités européens, même s'ils admettent qu'une telle opération pourrait-être "contraire à l'esprit des Traités". Sur le plan technique, l'Eurosystème effacerait les titres de dettes publiques qu'il détient - ou les transformerait en dettes perpétuelles sans intérêt, tandis que les États membres investiraient ces quelque 2 500 milliards d'euros dégagés dans "la reconstruction écologique et sociale". La BCE pourrait alors temporairement fonctionner avec des fonds propres négatifs, ce qui n'est pas a priori insurmontable car une Banque centrale n'est pas une entreprise et peut elle-même créer la monnaie nécessaire pour compenser ces pertes.

 

Bien entendu, tout ne doit pas s'arrêter à cette annulation, sous peine de ne rien changer à la dynamique de la dette publique. C'est pourquoi "d’autres mesures doivent être prises en matière de réforme des critères de dette et de déficit, de protectionnisme écologique et solidaire, de réformes fiscales visant à réduire le niveau des inégalités et à changer les comportements, d’impulsion donnée aux banques publiques d’investissement et de réforme des règles relatives aux aides d’Etat. Une nouvelle gouvernance européenne, notamment par le passage à la majorité qualifiée en matière fiscale, doit aussi être mise en œuvre".

 

Les arguments contre l'annulation

 

D'autres économistes, non moins prestigieux qu'on en juge (Daniela Gabor, Jacques Généreux, Pierre-Cyrille Hautcœur, Marc Lavoie, Thomas Porcher, Philippe Askenazy, Henri Sterdyniak...), s'y opposent dans cette tribune. Ils considèrent qu'annuler la dette publique détenue par l'Eurosystème revient à "fétichiser le ratio dette/produit intérieur brut (PIB) alors que la signature française n’est pas menacée. Elle vide même le message d’une annulation de sa force subversive. Elle ne donne aucune marge de manœuvre nouvelle, bien au contraire.".

 

Ils doutent en outre de l'efficacité d'une telle mesure, dans la mesure où il s'agit comme nous l'avons vu d'une dette envers nous-mêmes : "Comment croire qu’une telle opération puisse avoir un impact réel, positif et durable sur les finances publiques ?". Pour eux, "le niveau de la dette publique n’est jamais un problème en soi pour une économie avancée telle que la France". Mais surtout, il leur semble indispensable de sortir d'une logique de financement de l'État par les marchés financiers. Or, la proposition d'annulation de la dette publique s'accompagne d'un nouvel endettement des États pour financer la transition écologique. Bref, "elle consiste à supprimer la dette détenue hors marché, pour la remplacer ensuite par une nouvelle dette, certes « verdie », mais recontractée sur les marchés financiers. Cela ne pourrait que contribuer à renforcer le rôle déjà trop central de ces derniers.".

 

Le danger serait également qu'en raison de cette annulation, il y aurait une hausse de "la prime de risque que les marchés ne manqueraient pas d’imputer sur la signature des États membres de la zone euro". Ils proposent alors de "rétablir une marge fiscale en taxant les hauts patrimoines et les multinationales qui ont vu leur impôt baisser depuis quarante ans ; imposer les bénéfices extraordinaires réalisés grâce à la pandémie par certaines activités ; mettre en place une réelle coordination entre les politiques budgétaire et monétaire ; supprimer les règles budgétaires empêchant l’investissement public à hauteur des enjeux sociaux et climatiques ; consacrer dans les traités le rôle d’acheteur en dernier ressort des titres des États pour la BCE ; transformer ces titres en dette dite perpétuelle à taux faible ; réguler sérieusement la finance, voire créer un pôle public bancaire ; inventer un circuit du trésor du XXIe siècle [...]".

 

Vous l'aurez compris, le débat sur l'annulation d'une partie de la dette publique est vif et Bruno Le Maire vient encore de jeter de l'huile sur le feu en évoquant un éventuel cantonnement de la dette liée à la covid-19, ce qui revient à sanctuariser le remboursement du principal et des intérêts !

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 13:43

 

 

Il y a quelque temps, j'avais donné une conférence sur le monde économique de l'après-crise, qui m'a amené à évoquer la transition écologique. C'est pourquoi, après mes derniers billets sur la finance, les plans de relance et la dette publique, je vais tâcher aujourd'hui de vous présenter brièvement l'économie verte. Et comme je connais le tropisme financier de certains de mes lecteurs, je consacrerai la deuxième partie de cet article aux obligations vertes.

 

Activités et emplois de l'économie verte

 

Plutôt que de définir tout de suite l'économie verte, peut-être est-il préférable de commencer par citer les activités et emplois qui peuvent y être rattachés, selon l’observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte :

 

 

Les chiffres clés de l'emploi dans l'économie verte

 

Plutôt que de longs discours, voici les principaux chiffres concernant l'emploi dans l'économie verte :

 

 

[ Source : Onemev, 2020 ]

 

Ainsi, les emplois dans l'économie verte représenteraient 2,1 % de l'ensemble des emplois. Les domaines les plus pourvoyeurs d'emplois dans l'économie verte sont la maîtrise de l’énergie, l'agriculture biologique et la gestion des déchets.

 

Le financement de l'économie verte

 

Sans prétendre à l'exhaustivité, j'ai résumé sur le schéma ci-dessous les trois grandes formes de financement de l'économie verte :

 

 

Plutôt que de détailler ces trois formes principales de financement, ce qui serait fastidieux à lire, je me concentrerai sur les seules obligations vertes, d'autant qu'elles défrayent la chronique actuellement.

 

Les obligations vertes

 

Également appelée green bonds ou obligations écologiques, les obligations vertes sont des titres de dette émis sur un marché financier et destinés à financer des projets verts, c'est-à-dire liés à la transition écologique, aux énergies renouvelables, à la lutte contre le réchauffement climatique, etc. En raison de leur objet un peu vague, l'on comprend déjà les critiques qui vont émerger : qu'est-ce qu'un projet vert ? Sur quels critères sélectionner les projets ? etc.

 

D'où l'importance de la labellisation, qui doit permettre d'unifier a minima les critères. Par exemple, le label investissement socialement responsable (ISR) est destiné à faire valoir la prise en compte des enjeux environnementaux (E), mais aussi sociaux (S) et de gouvernance (G) par certains fonds, ces critères ESG étant du reste les trois piliers de l'analyse extra-financière. Mais des labels plus spécifiques aux questions environnementales ont depuis été créés, comme le label Transition Énergétique et Ecologique pour le Climat (TEEC), qui était attribué aux fonds qui orientent une certaine part de leurs investissements vers la transition énergétique et l’économie verte. 

 

Le dernier label en date, qui a remplacé le label TEEC après la COP 21, est nommé Greenfin. Il est délivré par Novethic, EY France et Afnor certification.

Ce label s’appuie sur un décret et un arrêté publiés en décembre 2015 qui précisent notamment le cahier des charges et les modalités de contrôle. Le référentiel du label liste ainsi 8 catégories d’activités entrant dans le champ de la transition énergétique et écologique et de la lutte contre le changement climatique éligibles : énergie, bâtiment, gestion des déchets et contrôle de la pollution, industrie, transport propre, technologies de l’information et de la communication, agriculture et forêt, adaptation au changement climatique. Un fonds qui souhaite être labellisé doit donc investir majoritairement dans une ou plusieurs de ces 8 catégories, ce qui laisse néanmoins entendre qu'il est possible d'y trouver - minoritairement certes - des investissements dans des secteurs très peu écologiques...

 

Les trois principaux émetteurs d'obligations vertes sont les États-Unis, la Chine et la France, les Chinois ayant certainement compris ce qu'un environnement dégradé peut charrier comme conséquences négatives pour l'économie...

 

 

[ Source : ABC de l'économie - BdF ]

 

Et avant la pandémie, le moins que l'on puisse dire est que les obligations vertes avaient le vent en poupe tant du côté des émetteurs que des acheteurs :

 

 

[ Source : Climate Bonds Initiative ]

 

Mais en définitive, la finance verte n'est pas exempte de critiques, dans la mesure où tous ces outils peuvent très bien servir de faire-valoir écologique à des entreprises ou des gouvernements en mal de reconnaissance, ce que l'on qualifie alors green washing. Et la question qui subsiste est de savoir si l'économie verte est en mesure de limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES) et l'augmentation de température en dessous de 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels, ce qui est d'après le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) loin d'être gagné :

 

 

[ Source : Giec - Rapport spécial 2019 ]

 

J’ajouterai que la définition même de l'économie verte, que j'ai volontairement laissée en suspens, n'incite pas à l'optimisme. En effet, dans la plupart des discussions et des documents que j'ai lus à ce sujet, l'économie verte est trop souvent présentée comme un moyen de favoriser un développement économique soutenable sur le long terme, bref de poursuivre la croissance par d'autres formes.

 

Tout l'enjeu serait peut-être d'abord de se mettre d'accord sur un mode de vie soutenable (voir par exemple les pictogrammes sur l'image de ce billet...) et ensuite de trouver les moyens pour atteindre cet objectif. Bref, il faudrait renverser la perspective et réencastrer l'économie dans le social comme le disait Polanyi. Or, ce n'est pas le chemin suivi et le monde d'après, comme je l'ai déjà répété souvent, risque fort dans ce cas de ressembler à celui d'avant... en pire !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article du site Actu environnement.

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 13:34

 

 

Après plusieurs articles sur la finance, la financiarisation de l'économie et ses conséquences, je souhaite revenir aujourd'hui sur le poids démesuré de la finance dans les pays développés. En effet, entre concentration du secteur bancaire, augmentation formidable de la dette publique mais aussi de la dette privée, augmentation historique du bilan des Banques centrales et création de monnaie, la finance semble plus que jamais toute puissante ! Et pourtant, l'économie se porte très mal...

 

Le poids démesuré de la finance

 

On peut mesurer le poids de la sphère financière de plusieurs manières, mais nous n'en retiendrons que trois pour les besoins de ce billet :

 

 * la première consiste à additionner au niveau mondial l’encours de crédit, l’encours d’obligations et la capitalisation boursière :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * la deuxième consiste à ajouter au résultat précédent l’encours de produits dérivés, titres qui servent depuis la libéralisation des marchés financiers à couvrir les risques de marché et (trop) souvent à spéculer :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * la troisième additionne la taille des marchés de dérivés avec celles des marchés financiers et du marché des changes (unité : le millier de milliards de dollars, appelés trillions par les Américains et parfois téra-dollars) :

 

flux-financiers.png

 

[ Source : www.financeglobale.fr ]

 

Dans le cadre de la première approche, c'est essentiellement l'endettement public et privé qui explique la hausse du poids de la finance. Toute la question est alors de savoir ce qui est financé par cette dette... Avec la deuxième approche, utilisée entre autres par Patrick Artus, le poids de la sphère financière représente ainsi plus de 1 100 % du PIB mondial, ce qui revient à dire que l'économie financière pèse 12 fois plus que l'économie réelle ! Avec la troisième approche, développée par François Morin notamment, les flux financiers sont près de 60 fois supérieurs aux flux de l'économie réelle !

 

La santé insolente de la finance

 

Dans l'excellente vidéo ci-dessous, Olivier Passet montre que jusque-là, l'on n’assiste à aucun effondrement financier (krach, crise de change...) majeur malgré l'hypertrophie de la sphère financière :

Mais comme il le dit avec justesse, "l'important c'est l’atterrissage". En effet, l'économie réelle continuera-t-elle longtemps à accepter de porter les risques dont se déleste la finance ?

 

La finance autonome

 

Lorsque l'on explique les marchés financiers aux étudiants, il est d'usage d'évoquer leur rôle de financement de l'économie réelle. Or, si l’on s'intéresse à la différence entre les émissions d'actions par les entreprises et les rachats d’actions - la différence est appelée émission nette -, il devient difficile d'affirmer que le marché des actions finance encore les entreprises : 

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Pis, les investisseurs, dans leur quête d'actifs susceptibles d'apporter un rendement positif, recyclent la monnaie obtenue de la Banque centrale lors du rachat de titres (dans le cadre du Quantitative easing) en se portant acquéreurs des mêmes classes d'actifs. D'où le fait que les prix de ces actifs n'apportent plus guère d'information. D'où également un écrasement des primes de risque pas toujours justifié. D'où de potentielles bulles qui, lorsqu'elles éclateront, laisseront les pots cassés et la facture afférente à l'économie réelle (État, citoyens, entreprises, ménages et désormais Banques centrales). Question subsidiaire : la valorisation des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) est-elle le signe d'une bulle ?

 

En tout état de cause, cela tend à démontrer que la finance s'est désolidarisée de l'économie réelle, au point d'être devenue une sphère autonome, en concurrence avec l'économie réelle dans l'utilisation de l'épargne (voir mon article sur la financiarisation de l'économie et celui sur ses conséquences). En dernier ressort, l’écart croissant entre le rendement des fonds propres pour les actionnaires (RoE) et le taux d’intérêt sans risque n'est-il pas l'argument ultime pour démontrer la volonté prédatrice de la finance en tant que sphère autonome de l'économie réelle ?

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Dès lors, l'on comprend mieux pourquoi les entreprises soumises à un tel essorage par les actionnaires (que faire face à des fonds d'investissements ou gestionnaires d'actifs tels BlackRock ?), en arrivent à dégrader leurs conditions de travail (flexibilisation, compression salariale, précarisation de l'emploi...), parfois jusqu'au point de rupture.

 

Dans ces conditions, demandez-vous pourquoi les politiques monétaire non conventionnelles des Banques centrales ne stimulent pas l’investissement des entreprises, même lorsqu'il s'agit d'opportunités exceptionnelles ! Quant aux crédits accordés par les banques à l'économie réelle, je crains fort que la crise de la covid-19 ne provoque une dégradation brutale des bilans tant des entreprises que des banques commerciales. D'où une augmentation des créances bancaires douteuses et litigieuses à même de déboucher sur des faillites bancaires, sauf à voir encore une fois les Banques centrales intervenir en dernier ressort pour sauver le système...

 

En définitive, il serait d'intérêt général que les États reprennent à la finance le pouvoir qu'ils lui ont cédé, quitte pour cela à remettre en place quelques règles contraignantes et à démanteler les acteurs trop puissants ! La seule chose que craint la finance autonome, c'est précisément la remise en cause du système capitaliste ou une crise sociale, les deux pouvant se conjuguer...

 

P.S.1 L'image de ce billet est l'affiche de l'excellent film documentaire Inside Job, qui cherche à analyser les ressorts de la crise financière mondiale de 2008.

 

P.S.2 Cette image me fait immanquablement penser à cette phrase du roman de Zola, L'argent : "L'argent est le fumier dans lequel pousse l'humanité de demain. Le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitent l'existence". Hélas, la finance actuelle utilise l'argent à d'autres fins que les grands travaux...

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