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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 15:56

 

 

Justice sociale : voilà une expression sur toutes les lèvres, en particulier celles des politiques. Ce faisant, elle se retrouve nécessairement galvaudée au point de désigner parfois l'exact contraire de son sens original, façon novlangue orwellienne. Dans ce billet, il n'est pas question de faire de longs développements comme j'en avais fait pour la démocratie et la citoyenneté, mais plutôt de donner aux lecteurs quelques clés qui lui donneront envie d'approfondir le sujet.

 

Verbatim

 

Voici quelques déclarations et discours concernant la justice sociale, qui montrent combien la notion est malléable !

 

 * feu le Premier ministre Edouard Philippe

 * les gilets jaunes, mouvement sur lequel j'avais beaucoup écrit (voir ici ou )

Parmi ceux qui appellent de leurs vœux la justice sociale, l'on pourrait également citer Tony Blair, Emmanuel Macron, François Fillon, François Hollande, Angela Merkel et même Donald Trump (parfois)... Rappelons que dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique. Et si le Parti unique prenait désormais la forme de la bien-pensance ?

 

La justice sociale

 

La notion de justice sociale apparaît dans le débat politique au XIXe siècle, dans un monde dominé par la notion de classes sociales, sous la plume notamment de John Stuart Mill ("la société doit traiter également bien tous ceux qui sont également bien mérité d'elle"), et désigne l'association de la justice et de la solidarité. Alfred Fouillé (L’idée de justice sociale d’après les écoles contemporaines), Léon Bourgeois (Solidarité) et Émile Durkheim poseront des jalons importants dans la construction de l'État social moderne.

 

Mais ces concepts se retrouvent bien entendu depuis l'aube de l'humanité. Ainsi, Aristote avait déjà compris qu'au-delà du couple justice commutative (à chacun la même part) et distributive (à chacun selon son dû), la Cité ne pouvait survivre sans une forme de réciprocité proportionnelle (Éthique à Nicomaque) : "c'est en effet parce que l'on retourne en proportion de ce que l'on reçoit que la Cité se maintient". Vision qui n'est pas sans rappeler ce célèbre sermon de Bossuet intitulé De l'éminente dignité des pauvres, dans lequel on pouvait lire : "Quel est le fardeau des pauvres ? C’est le besoin. Quel est le fardeau des riches ? C’est l’abondance".

 

Les néolibéraux, quant à eux, iront jusqu'à nier l'existence même de la justice sociale au nom de la liberté individuelle et du marché libre ! Ainsi, Hayek écrivait-il dans Le mirage de la justice sociale que ce concept est inspiré par "une nostalgie nous rattachant aux traditions du groupe humain des origines, mais qui a perdu toute signification dans la Société Ouverte des hommes libres". Bref, la justice sociale ne serait en fin de compte qu'un fantasme d'hommes incapables de comprendre que "les seuls liens qui maintiennent l'ensemble d'une Grande Société sont purement économiques"...

 

 

Un tantinet moins provocateur, mais toujours très attaché à l'homo œconomicus, l'on trouve la théorie de la justice de John Rawls, qui déduit de la fiction du "voile d'ignorance" deux principes fondamentaux : le principe de liberté et le principe de différence, ce dernier légitimant les inégalités sociales sous certaines conditions.

 

 

Dans tous les cas, on reste dans l'abstraction (individuelle) - alors que la justice sociale est par nature une construction morale et politique, donc collective - et l'on ignore splendidement l'histoire des conquêtes sociales !

 

La force d'une idée

 

Pour finir, je me devais de citer Alain Supiot, spécialiste de la justice sociale. On lui doit notamment un passionnant petit livre intitulé fort intelligemment La force d'une idée, dans lequel il préface le texte d'Alfred Fouillé cité plus haut en brossant à grands traits - mais avec une grande rigueur intellectuelle - l'évolution du concept de justice sociale. 

P.S. L'image de ce billet provient du blog FO retail distribution.

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30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 13:59

 

 

Durant ces dix derniers mois, j'ai suivi de l'intérieur une campagne électorale dans l'une de ces nombreuses villes de taille moyenne, qui souffrent entre autres de la désindustrialisation. Ce fut l'occasion d'observer le fonctionnement concret de la citoyenneté et de la démocratie, mots qui sont (trop) souvent mal compris galvaudés tant par les électeurs que les candidats. Avec cet article, je souhaite donc clarifier quelques points, car comme l'aurait peut-être écrit Albert camus, "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"... Et c'est peu dire que la démocratie est actuellement en lambeaux tout comme la citoyenneté ! Mais que le lecteur se rassure, plutôt que de rentrer dans tous les méandres de la science politique, je privilégierais les problématiques concrètes sans sacrifier la rigueur. 

 

Du pouvoir du roi au pouvoir du peuple et de la nation

 

Étymologiquement, la démocratie est un régime politique dans lequel le pouvoir (kratos en grec) est exercé par le peuple (dèmos) souverain. Sous l'Ancien régime, le corps politique du royaume se confondait pour l'essentiel avec le roi et la souveraineté (du latin superus, qui signifie supérieur), en tant que construction juridico-mythologique instituant une autorité suprême, permettait au roi de légitimer son pouvoir face au pape. Dans son traité Les Six livres de La République, Jean Bodin définit ainsi la souveraineté comme un attribut essentiel de l'État ("la souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République"), ce qui permet de justifier la puissance de l'État, donc du roi.

 

Du peuple, il n'est guère question... C'est avec des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau (Du Contrat social, 1762), que le peuple commence enfin à être vu en France comme la source unique du pouvoir et, donc, le seul détenteur légitime de la souveraineté. Autrement dit, pour Rousseau, chaque citoyen est titulaire d'une infirme partie de la souveraineté, qui ne peut néanmoins s'exprimer que de façon collective par ce qu'il qualifie de "volonté générale". C'est ce que Lincoln aurait traduit par cette phrase célèbre : "la démocratie, c'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple".

 

En 1789, les députés de la période révolutionnaire ont considéré que la souveraineté n'appartenait pas au peuple comme somme des individus, mais à la nation représentant le peuple dans son ensemble (Cf. Qu'est-ce que le tiers-état ?, Sieyès, 1789). C'est pourquoi l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dispose : "Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément". Notons que Robespierre tentera bien, en 1793, d'imposer un concept de souveraineté populaire basé sur une vision unifiée et homogène du peuple, mais qui débouchera sur la dictature (terreur) que l'on sait...

 

La Constitution de la Ve République de 1958 mêle les principes de la souveraineté nationale avec une petite dose de souveraineté populaire, puisque l'article 3 dispose que "La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution".

 

Démocratie directe vs démocratie indirecte

 

Une telle définition de la souveraineté nationale, parce qu'elle fait concomitamment de l'État la personnification juridique de la nation, ouvre ainsi la porte à une représentation du peuple par des élus chargés de faire fonctionner cet État, ce que Hans Kelsen appelle une démocratie indirecte plutôt que représentative, basée sur une souveraineté nationale indivisible, inaliénable et imprescriptible. Celle-ci s'oppose à la démocratie directe telle que souhaitait par Rousseau et telle qu'elle pouvait exister au moment des réformes de Clisthène à Athènes (508 avant J.C), qui en remodelant la Constitution de Solon permirent aux citoyens athéniens de participer aux débats au sein de l'assemblée (ecclesia) et de voter.

 

La philosophe Simone Weil montrait comment dans le Contrat social de Rousseau, l'on trouve énoncé toutes les conditions d'existence de notre idéal républicain basé sur la volonté générale. Pour le dire simplement, sous certaines conditions, l'expression du peuple peut être conforme à la justice, parce que les hommes sont censés partager la même raison qui leur permet donc de converger en opinion sur la justice et la vérité. Or, ce sont précisément ces conditions qui sont le plus souvent passées sous silence, en particulier lorsqu'elles ne sont plus remplies :

 

 * il faut qu'il n'y ait aucune passion collective qui s'empare du peuple au moment où il doit s'exprimer, sinon il peut facilement voter pour les pires politiques comme l'a démontré l'accession au pouvoir de criminels par la voie légale ; 

 

 * le peuple doit pouvoir s'exprimer sur des problèmes concrets et précis de la vie publique, et non faire seulement un choix entre plusieurs candidats dont on a pu voir qu'ils ne respectaient pas toujours, c'est un euphémisme, leur programme ; 

 

Et le moins que l'on puisse dire est qu'actuellement aucune de ces deux conditions n'est respectée. 

 

L'abbé Sieyès, évoqué ci-dessus, exprime quant à lui clairement sa préférence pour le système de représentation  dans un célèbre discours : "La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi, n’est pas douteux parmi nous. D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; ils doivent donc se borner à se nommer des représentants [...]". Mais en 1789 on est encore loin d'un suffrage universel et d'un parlementarisme où toutes les tendances politiques trouvent à s'exprimer.

 

Le danger d'une démocratie formelle

 

En pratique, il est difficilement envisageable d'instaurer une démocratie directe intégrale à l'échelle d'une grande commune ou d'un pays, ne serait-ce qu'en raison de la nécessité de réunir régulièrement dans un même lieu beaucoup de personnes et de leur permettre ensuite de débattre librement. Le constat est d'ailleurs amer : de nos jours, lorsque les citoyens sont trop souvent appelés à s'exprimer et à débattre, leur motivation à se déplacer s'émousse alors même qu'il en va de l'avenir de la res publica. Mais cela ne doit pas empêcher d'injecter une certaine dose de démocratie directe en consultant directement les citoyens sur certaines questions avec avis exécutoire.

 

La problématique de l'expression populaire directe a d'ailleurs refait surface lors de la crise des gilets jaunes en 2018-2019,  lorsque l'élite politique fut accusée à juste titre de s'accrocher à la chimère d'un monde gouverné par des règles économiques universelles immuables, qui rendent inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie.

 

Pire, de nombreux citoyens ont la désagréable impression que les campagnes politiques se succèdent et se ressemblent, en ce que seules quelques vagues problématiques sont abordées à l'exclusion de toute thématique politique de fond, qui obligerait à prendre de vrais engagements auprès des Français. Exit par conséquent l'échange verbal musclé et le débat animé, nécessairement perçus comme une agression insupportable ("cessez de m'agresser verbalement" est devenu l'arme des minus habens réduits à quia) dans notre société post-moderne ; place au consensus mou sur des lois politico-économiques réputées universelles, sous peine de passer pour un extrémiste.

 

Les limites et dangers inhérents à la démocratie moderne sont bien connus au moins depuis Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840). Ce dernier voyait en la démocratie une sorte de processus providentiel caractérisé par « l’égalité des conditions », portant en germe le risque de l’individualisme dont le seul remède est une participation à la chose publique au niveau local. Tocqueville mit également en lumière le danger d'un despotisme doux dans une société démocratique, qui consiste pour les citoyens à s'en remettre à un État tout-puissant : "au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux". Troublant d'actualité...

 

Il est aussi bon de rappeler que si les premiers socialistes marxistes voyaient dans le vote un expédient utile à la révolution, les anarchistes comme Proudhon percevaient le système démocratique tel qu'il fonctionnait au XIXe siècle (parlementarisme + droit de vote limité) comme une simple mascarade bourgeoise servant à jeter un voile à peine pudique sur les inégalités de classes.  Beaucoup plus à droite sur l'échiquier politique, la démocratie parlementaire fut très souvent accusée de donner le pouvoir à une élite coupée du peuple, ce qui débouchera dans certains cas extrêmes sur des abominations caractérisées par l'incarnation des aspirations du peuple par un chef unique (fascisme, nazisme... Cf. Carl Schmitt). Démocratie réelle contre démocratie formelle, tout en évitant l'incarnation du pouvoir par un seul chef, voilà encore un débat d'actualité ! Et si, au fond, ce qui caractérise le mieux la démocratie, c'était l'existence et la protection des libertés (réelles) comme le pensait Raymond Aron ?

 

Régis Debray, dans l'obscénité démocratique, fait quant à lui une différence entre démocratie anglo-saxonne et République, cette dernière étant le fruit de la Révolution française qui combine liberté, raison, tolérance, souci de la chose publique (res publica) et recherche de l'universel. Selon Debray, alors qu’en  démocratie l'État se contente de faire plus ou moins bien coexister des communautés, "en République l’État  surplombe  la  société". D'où une école républicaine qui apprend à raisonner, c'est-à-dire à faire usage de sa pensée critique, alors que dans les démocraties anglo-saxonnes l'école se met de plus en plus à ressembler à la société avec tous ses travers (compétitivité, productivité, zapping, amusement...).

 

Mandat impératif et règle du jeu démocratique

 

D'emblée, si la démocratie implique que les élus représentent le peuple, alors l'on serait tenté de dire qu'ils doivent prendre des décisions conformes à celles que le peuple réuni dans son intégralité en assemblée aurait prises. Bref, les représentants seraient ainsi liés par le mandat que les citoyens leur confient et auraient l'obligation de respecter le programme sur lequel ils ont été élus, sous peine d'être révoqués.

 

Ce type de mandat, appelé impératif, pose à l’évidence un problème pour trouver un compromis, base même de l'idéal démocratique. En effet, comment concilier deux points de vue diamétralement opposés, si chaque élu doit respecter un mandat impératif ? C'est pourquoi depuis la Révolution française, les députés représentent la Nation tout entière et non les électeurs de leur circonscription. L’article 27 de la Constitution de 1958 dispose précisément que « tout mandat impératif est nul », ce qui signifie que les députés se déterminent librement dans l’exercice de leur mandat pour servir l'intérêt général et ne sont pas tenus d'agir comme le réclameraient éventuellement certains électeurs. D'où l'expression de "démocratie indirecte" employée par Hans Kelsen plutôt que "démocratie représentative". L'organisation périodique et rapprochée de scrutins est donc une nécessité, afin d'obliger les élus à tenir compte de la volonté du peuple-électeur, même si c'est a minima.

 

Ainsi, si le peuple n'exerce pas aujourd'hui le pouvoir lui-même, il se doit d'obéir aux lois que ses représentants élus ont votées, puisque le peuple est réputé avoir consenti collectivement à donner ce pouvoir en toute connaissance de cause. C'est parfois difficilement acceptable lorsque les choix faits par les représentants sont très éloignés des engagements de ceux-ci, mais c'est le principe de fonctionnement de notre démocratie indirecte, qui avait conduit Rousseau à déclarer : "le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement". Le grand juriste Carré de Malberg avait du reste bien compris que le régime parlementaire permettait de substituer la souveraineté des élus à celle du peuple... Il n'est donc pas inutile de réfléchir à y intégrer des possibilités de consultations directes des citoyens sur certaines questions avec avis exécutoire. Bien entendu, tout cet édifice suppose que les candidats soient un minimum intègres et portés à rechercher l'intérêt général, car sinon c'est la crise sociale qui surgit à défaut de révolution, ce qu'Aristote avait parfaitement compris...

 

Scrutin proportionnel vs scrutin majoritaire

 

La différence entre les deux modes de scrutin est la suivante :

Souvent, l'on considère le scrutin proportionnel comme plus démocratique dans la mesure où même un petit parti peut obtenir des sièges du simple fait d'avoir eu un assez bon résultat. Bref, ce mode de scrutin représente assez fidèlement les rapports de pouvoir et les choix du peuple, ce dernier étant loin d'être constitué de citoyens homogènes avec une âme unique comme l'imaginait Robespierre ; au contraire, le peuple est avant tout un ensemble de sous-divisions et de communautés. Un tel scrutin peut donc conduire à une fragmentation excessive empêchant ensuite de trouver une majorité stable pour gouverner, puisque ce sont les partis qui une fois les sièges distribués doivent former une coalition de gouvernement.

 

Nous touchons là à un point essentiel du fonctionnement démocratique, pourtant très mal compris : toutes les opinions légales ont le droit de concourir à une élection, même si elles nous semblent être farfelues, dangereuses ou contraires à nos valeurs. Cela découle de cette sentence matérialiste de Protagoras, citée par Platon dans son Théétète : "L’homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont, du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas". Dès lors, dire que les électeurs ont eu tort ou pire, qu'ils ont mal voté, c'est méconnaître la règle du jeu démocratique, même si à titre personnel on a le droit de penser que certaines opinions valent moins que d'autres (et c'est certainement le cas sur le plan politique mais aussi moral) et qu'en l'absence de transcendance le fonctionnement démocratique peut conduire à des catastrophes dont l'histoire politique regorge.

 

Le tirage au sort

 

Face aux défauts inhérents à chaque mode de scrutin, à la professionnalisation de la politique, au pouvoir de l'argent dans une campagne électorale et au fossé qui s'est créé depuis quelques années entre élus et peuple, certains proposent de revenir au tirage au sort dont Bernard Marin a montré qu'il faisait historiquement partie de la boîte à outils de la démocratie :

La question de la représentation se pose avec d'autant plus d'acuité que, depuis l'élection d'Emmanuel Macron, l'Assemblée nationale avec ses 577 députés est devenue encore moins représentative en termes socioprofessionnels :

 

 

[ Source : Assemblée nationale ]

 

Démocratie, citoyenneté et vote


Trop nombreux sont ceux qui résument la citoyenneté au vote et la démocratie au droit de choisir son maître tous les 5 ou 6 ans, en paraphrasant Rousseau. Or, l'histoire multiplie les exemples où la citoyenneté était liée au rang social et n'avait que peu à voir avec le droit de vote. L’article 17 de l’ordonnance du 21 avril 1944 donna aux femmes le droit de vote et d’éligibilité dans les mêmes conditions que les hommes. Faut-il alors en déduire qu'elles ne sont devenues des citoyennes qu'à ce moment de l'histoire ? C'est évidemment absurde ! Il ne faut pas confondre citoyenneté et exercice de la citoyenneté, cette dernière ne se résumant à l'évidence pas - répétons-le ! - au seul vote.

 

Dans nos sociétés démocratiques modernes, la citoyenneté est aussi trop souvent associée à la contingence de naître dans un pays plutôt qu'un autre. Pour le dire autrement, à mon sens, on ne naît pas français on le devient du moment où l'on s'implique pour ce pays de quelque façon que ce soit (politiquement, culturellement...), c'est-à-dire qu'un citoyen est partie prenante de la société dans laquelle il vit et c'est pourquoi il doit penser au-delà de ses propres intérêts et viser l'intérêt général pour peu que l'on se donne la peine de le définir collectivement. Et que dire du reste de l’hérésie consistant à vendre une nationalité à des personnes très riches moyennant finances, opportunément appelée Golden Visa.

 

Pour en revenir au vote, tout un chacun a du reste déjà pu expérimenter en pratique combien la formule "chaque voix compte pour l'avenir de la commune ou du pays" est d'une bêtise confondante si elle emporte l'idée de peser individuellement sur le destin d'une commune ou d'un État. En effet, prise individuellement, la voix de l’électeur lambda est certes comptabilisée, mais pour qu'elle pèse réellement il faut encore qu'elle rencontre celle d'un très grand nombre d'autres électeurs, puisque c'est la règle de la majorité qui s'applique. Et que dire lorsqu'aucune proposition électorale ne nous convient ? Faut-il comptabiliser les bulletins blancs dans les urnes, promesse qui s’évanouit après chaque élection nationale, mais qui permettrait entre autres de ne pas voter contre quelqu'un ? Faut-il forcer les citoyens à voter comme en Belgique pour éviter une abstention record comme celle connue aux élections municipales du 28 juin 2020 ?

 

Quoi qu'il en soit, pour l'instant c'est le vote majoritaire qui domine les scrutins. Il est en effet simple à comprendre et crée, a priori, le moins de contestation possible dans la mesure où une majorité de citoyens ont fait le même choix après libre examen et discussion des positions concurrentes, ce que Kant appelait l'usage public de la raison et que Habermas étendra aux sociétés démocratiques. Certes, le danger de la tyrannie de la majorité déjà évoquée par Tocqueville nous guette : "Les démocraties sont naturellement portées à concentrer toute la force sociale dans les mains du corps législatif. Celui-ci étant le pouvoir qui émane le plus directement du peuple, est aussi celui qui participe le plus de sa toute-puissance. On remarque donc en lui une tendance habituelle qui le porte à réunir toute espèce d’autorité dans son sein. Cette concentration des pouvoirs, en même temps qu’elle nuit singulièrement à la bonne conduite des affaires, fonde le despotisme de la majorité”.

 

Bien entendu, il serait absurde de croire qu'à chaque élection ou décision démocratiques, la règle de la majorité conduit à une situation optimale ou juste. Qu'il suffise de relire la pièce de théâtre de Henrik Ibsen Un ennemi du peuple pour s'en convaincre... Au fond, il n'y a guère que les démagogues et les filous pour affirmer avoir obtenu l'adhésion de tout un peuple à un programme par le seul fait d'un vote majoritaire. Simone Weil avait parfaitement compris que si une passion collective s'empare du peuple au moment du vote, alors l'élection peut conduire au pire en ce que aveuglés par cette passion les électeurs sont capables de donner leur voix à n'importe quel hamster, poisson rouge, chameau candidat se prévalant des idées du moment. D'où mon inquiétude lorsque j'entends parler de vagues, qu'elle soit rouge, rose, orange ou verte...

 

En tout état de cause, ce n'est pas pour rien que des garde-fous ont été imaginés dans le fonctionnement démocratiques, sous peine de donner à une majorité le pouvoir d'opprimer une minorité comme on le voit par exemple en Russie ou en Hongrie. Le respect - réel - des droits fondamentaux (liberté de conscience, liberté de la presse, droit de pétition, droit à la justice...) est donc un préalable à l'établissement d'une société démocratique digne de ce nom. Grèves, manifestations de mécontentement et autres pétitions sont également des formes d’expression légales, sous certaines conditions, de l'opinion publique en démocratie. Et dans le pire des cas, les révolutionnaires de 1793 avaient prévu à l'article 35 de leur Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs"...

 

Au terme de cet article, voilà la définition de la démocratie que je vous propose : régime politique basé sur la liberté de conscience, l'égalité de droit (en particulier de se présenter à une élection) et la pluralité des opinions, qui peuvent être confrontées publiquement (d'où l'importance d'une presse libre) afin de trouver un compromis acceptable et sans violence. Tout un programme en soi, qui faisait dire à Winston Churchill que la démocratie, malgré tous ces défauts, reste "le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres".

 

P.S.1 Au vu de la longueur de ce billet, il ne m'a pas été possible de développer en détail le rôle des partis politiques en démocratie, qui sont des acteurs très importants en ce qu'ils regroupent des personnes partageant des idées très proches et peuvent servir de contre-pouvoirs. Dans un livre pionnier de 1910 (Sociologie du parti dans la démocratie moderne), le sociologue Robert Michels mettait en exergue sa fameuse loi d'airain qui veut que toute organisation tende à devenir une oligarchie, même lorsqu'elle s'affirme démocratique. De manière radicale, Simone Weil, dans une courte note publiée de manière posthume en 1950, appelait à leur suppression parce qu'ils fabriquent dangereusement de la passion collective : "le mal des partis politiques saute aux yeux, ne sont-ils pas même du mal à l'état pur ou presque ?".

 

P.S.2 l'image de billet provient de cet article de Libération sur la post-démocratie.

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 13:17

 

 

Dans un billet récent, j'avais analysé l'évolution prévisible de l'endettement public à la suite de l'épidémie de Covid-19. J'avais par ailleurs analysé la dégradation des comptes de la Sécurité sociale et le rôle de la Caisse d'Amortissement de la Dette Sociale (Cades). Aujourd’hui, je vous propose de jeter un œil du côté de l'endettement des ménages, d'autant que la crise économique et sociale qui s'annonce va à l'évidence avoir un impact majeur sur leurs revenus.

 

La dette des ménages

 

Afin de permettre des comparaisons européennes, l'OCDE désigne par dette des ménages "tous les engagements des ménages et des institutions sans but lucratif au service des ménages nécessitant un ou plusieurs paiements d'intérêts ou de principal par un ménage à son créancier à une ou plusieurs dates dans le futur". En pratique, il s'agit donc de la somme des crédits (immobiliers et à la consommation) et autres comptes à payer, que l'on rapporte au revenu disponible net des ménages (RDN) pour plus de simplicité. 

 

Qui s'endette ?

 

D'après un document de travail du Conseil d'orientation des retraites, la proportion de ménages endettés à titre privé est ventilée de la façon suivante selon l'âge :

 

 

[ Source : COR ]

 

Comme le précise le document, la lecture de ce graphique est la suivante : en 1998, par exemple, 49,42 % des 17-34 ans étaient endettés en France pour des motifs privés ou mixtes.

 

Les montants empruntés sont globalement en hausse entre 1998 et 2014, ce qui s'explique certainement pour une grande partie par la hausse des prix de l'immobilier :

 

 

[ Source : COR ]

 

Comparaisons internationales

 

Sur la base de la définition vue plus haut, voici la situation de l'endettement des ménages en 2019 :

 

Dette des ménages en  2019

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Pour la France, ce chiffre s'élève à 121 % du revenu disponible net des ménages, contre 42 % en Hongrie et 95 % en Allemagne, mais 280 % au Danemark... Mais ce qui est encore plus important, c'est l'évolution de l'endettement des ménages français en comparaison avec d'autres pays :

 

Évolution de la dette des ménages entre 1999 et 2019

 

 

[ Source : OCDE ]

 

L'on constate la tendance haussière de l'endettement des ménages français, contrairement aux ménages allemands. Mais surtout, il est à noter l'évolution impressionnante de la dette des ménages dans les pays nordiques ! L'on pourrait du reste montrer que les ménages de la plupart des pays du sud de la zone euro ont fait un énorme effort (forcé) de désendettement depuis la dernière crise de 2007.

 

Pour l'instant, à l'image de l'homme qui tombe de 30e étage et qui se dit en passant devant le 10e que jusqu'ici tout va bien, le gouvernement a beau jeu de déclarer la situation économique sous contrôle. Hélas, il y a fort à craindre qu'après l'extinction des mesures de chômage partiel et autres aides temporaires (création de fonds, report de loyers en Espagne...), les ménages se retrouvent à affronter un mur d'endettement au moment où leurs revenus sont en berne, si tant est qu'ils en aient encore en raison de l'envolée du chômage. Dans ces conditions, si la croissance ne revenait pas, tout cela pourrait déboucher sur une crise sociale majeure, doublée d'une crise bancaire lorsque les impayés augmenteront...

 

Un tel constat ne doit surtout pas devenir un prétexte pour revenir au monde d'avant. Bien au contraire, il devrait être vu comme l'occasion de décoloniser l'imaginaire pour construire un monde d'après viable, qui ne fasse plus de la croissance l'alpha et l’oméga de toute politique économique !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de l'Express.

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 11:15

 

 

C'est peu dire que les comptes de la Sécurité sociale seront dans le rouge à la suite de la crise du coronavirus. L'effet de ciseau est bien connu : la baisse de l'activité conduit inévitablement à une baisse des recettes liées aux cotisations sociales, tandis que les dépenses d'indemnisation augmentent. Dans ce contexte, on comprend mieux à quoi servent les cotisations sociales, même s'il est vivement recommandé de s'interroger sur le service rendu et son efficacité. Mais de là à réclamer leur baisse généralisée au nom de la compétitivité des entreprises, il n'y a qu'un pas... de trop !

 

Qu'est-ce que les cotisations sociales ?

 

De manière simple, on appelle cotisations sociales des versements, calculés en pourcentage du salaire et répartis entre le salarié et l’employeur, qui donnent droit au salarié à des prestations sociales si celui-ci devait faire face à la maladie, au chômage, à un accident du travail…

 

 

[ Source : ACOSS ]

 

Ces cotisations, prélevées au profit des organismes de protection sociale, sont trop souvent qualifiées à tort de "charges sociales" par ceux qui les ravalent au rang de simple ligne négative dans un compte de résultat, alors qu’elles constituent par nature une rémunération différée (versement d'allocations, pensions de retraite...), qui accessoirement soutient aussi la demande et donc l'activité globale en particulier durant les récessions. 

 

La petite vidéo ci-dessous explique clairement comment l'on passe du salaire superbrut au salaire net :

Qui cotise ?

 

Au total, en 2018, l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale (Acoss) a fourni les chiffres suivants :

 

 

[ Source : Rapport annuel ACOSS 2018 ]

 

Par ailleurs, les cotisants en 2018 sont :

 

 

[ Source : ACOSS ]

 

Le déficit de la Sécurité sociale

 

La baisse de l'activité liée à la crise sanitaire (confinement strict) et la suspension massive des dettes fiscales/sociales décidée par le gouvernement pour éviter la faillite des entreprises conduisent inévitablement à une baisse des recettes liées aux cotisations sociales, tandis que les dépenses d'indemnisation (chômage, santé) augmentent. Il en résulte inévitablement un déficit abyssal des comptes de la Sécurité sociale :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Face à cette situation de crise, le Haut Conseil pour le financement de la protection sociale (HCFiPS) suggérait que l'endettement issu des mesures prises pour lutter contre le Covid-19 soit assuré par l'État, d'autant que ce dernier a la possibilité de s'endetter à des taux très bas et tout état de cause plus bas que ceux de la Sécurité sociale. Cela aurait permis à la Sécu de ne pas obérer encore plus son budget, duquel 17 milliards d'euros sont déjà prélevés chaque année pour amortir la dette sociale au travers de la Caisse d'Amortissement de la Dette Sociale (Cades).

 

 

[ Source : Cades ]

 

Hélas, on s'achemine a priori vers une reprise des déficits cumulés entre 2020 et 2023 par la Cades, dont la durée de vie est de facto prolongée de 13 ans... D'un côté, le gouvernement veut un Ségur de la santé (sic) pour améliorer entre autres les conditions d'exercice dans le secteur (et se refaire une virginité électorale pour 2022...), tandis que de l'autre il met la tête de la Sécu sous l'eau avec l'endettement.  On retrouve la politique des caisses vides, traduction euphémisée de la politique néolibérale « starve the beast » (« affamer la bête ») , comme le rappelle avec brio Bruno Amable.

 

En pratique, c'est le traditionnel argument du trou de la Sécu, qui permet de faire passer dans l'opinion publique la nécessité d'une réponse forte et courageuse consistant à réduire les dépenses tout en baissant parallèlement les recettes (les cotisations et impôts), car les prélèvements obligatoires sont réputés inutiles. Bref, on affame la bête jusqu'au point où elle n'est plus capable d'avancer. Il devient alors facile de justifier la mise en coupe réglée ou la privatisation de la Sécu, en affirmant qu'il s'agit là du seul viatique... Voilà comment on met à mort une construction sociale majeure, la Sécurité sociale, en s'attaquant méticuleusement à chaque branche (comme la retraite dont j'avais parlé ici et dont la réforme fait déjà son grand retour...) tout en faisant accroire qu'il s'agit d'un progrès ! 

 

Supplément pour le lecteur intéressé : pourquoi faire baisser les cotisations sociales sur les bas salaires ?

 

Éliminons d'emblée l'argument qui consiste à déclarer le montant global des cotisations trop élevé, car ce serait négligé le choix politique et social fait de longue date en France consistant à centraliser les prélèvements et prestations sociales, jacobinisme oblige...

 

Le rapport Gallois sur la compétitivité rendu en 2012, n'a été que le énième d'une longue série : rapport Malinvaud sur l'allégement des charges en 2001, rapport du Conseil d'Analyse Économique sur la réduction du temps de travail en 1998, rapport Charpin sur les baisses de charges au niveau du SMIC en 1992, rapport Maarek sur le coût du travail en 1994, rapport sur le droit du travail de Michel de Virville en 2004, etc.

 

À chaque fois l'idée était la même : le coût du travail au niveau du SMIC serait trop élevé au regard de la productivité de ces salariés, ce qui provoque une hausse du chômage notamment dans l'industrie. Et la préconisation toujours la même : à défaut de pouvoir réduire le montant net du SMIC (encore que l'idée est dans l'air...), l'on réduit les cotisations sur les bas salaires afin d'inciter les employeurs à embaucher, quitte à plonger les salariés dans une trappe à bas salaire et partant à pauvreté. C'est ce que feront hélas tous les gouvernements successifs depuis Balladur en 1993, en particulier François Hollande avec le CICE et le Pacte de responsabilité. Le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), au bilan si peu flatteur, a été remplacé, le 1er janvier 2019, par un allégement de cotisations patronales.

 

Le graphique ci-dessous, édifiant, présente la baisse des cotisations sociales patronales au niveau du SMIC, sachant que l'objectif est bien d'arriver à zéro cotisation au niveau du SMIC :

 

 

[ Source : Les chiffres clés de la Sécurité sociale 2015 ]

 

Désormais, les dispositifs de baisse du coût du travail, pas seulement au niveau du SMIC, atteignent des chiffres vertigineux pour des gains de compétitivité bien relatifs :

 

 

[ Source : OFCE ]

 

Insistons : le principal effet pervers d'une réduction de cotisations sociales patronales sur les bas salaires est qu'il devient inutile de former les salariés peu qualifiés, puisque leur faible productivité est compensée par l'État. Ce faisant, on retarde la montée en gamme de l'économie française, ce qui partant pèse sur la compétitivité alors même que les dispositifs successifs ont été mis en place dans ce but ! Cela a nécessairement ensuite des conséquences sur la balance commerciale, ce fameux chiffre surveillé comme le lait sur le feu par le gouvernement au nom de la compétitivité extérieure...

 

De surcroît, les gouvernements successifs ont ainsi créé une trappe à bas salaire, l'employeur n'étant plus incité à embaucher à des niveaux de salaires très élevés, sous peine de perdre le bénéfice de l’exonération. Pis, ces réductions de cotisations sociales reviennent de manière schématique à prélever aux salariés une partie de leur rémunération différée, avec le risque de transformer ainsi à terme le système d'assurance sociale basé sur les cotisations en une simple prestation uniforme (et universelle) de montant modique...

 

En résumé, les cotisations sociales constituent les briques de l'État social. Que l'on s'interroge sur les services rendus, leur qualité et leur efficacité me semble absolument indispensable en République. Mais faire passer une baisse généralisée des cotisations sociales, sans débat, pour un progrès m'apparaît comme pure folie, car cela affaiblit l'État social au moment où la crise du coronavirus - et la crise économique majeure qui en découle - nous prouve son absolue nécessité !

P.S : l'image de ce billet provient de cet article du site Le coin du salarié.

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 13:39

 

 

Après avoir donné quelques clés pour comprendre les monnaies locales dans mon dernier billet, certains de mes lecteurs m'ont demandé d'en faire de même avec la monnaie légale. Le sujet est souvent contre-intuitif, ce qui en fait tout son intérêt !

 

Une monnaie, c'est quoi ?

 

L'économie standard a une vision utilitariste de la monnaie, que l'on appelle aussi fonctionnaliste en ce qu'elle décrit la monnaie à travers les fonctions économiques mises à jour par Aristote :

* fonction de facilitation des échanges : cela signifie qu'elle permet de payer ses achats lors d'une transaction sans recourir au troc ;

* fonction de réserve de valeur : la monnaie peut être épargnée sans perdre de sa valeur (en excluant l'inflation et la perte de cours légal comme pour le Franc en 2002) ; elle permet donc de reporter du pouvoir d'achat dans le temps ;

* fonction d'étalon : la monnaie permet de jauger la valeur d'un produit quelconque.

Cependant, la monnaie peut aussi avoir des fonctions politiques et sociales, au moins aussi importantes que ses fonctions économiques, sinon plus, et hélas trop souvent négligées.
En effet, la monnaie est constitutive du lien social et sans elle il n’y aurait tout simplement pas de société marchande...

 

Dans l’histoire, la monnaie a pris différentes formes : monnaie marchandise, monnaie métallique (pièces en métaux précieux), monnaie fiduciaire (billets de banque), monnaie scripturale (soldes créditeurs des comptes à vue gérés par les institutions financières), monnaie électronique, cryptomonnaie... Aujourd'hui, selon la Banque de France, plus de 90 % des règlements se font avec de la monnaie scripturale, la monnaie fiduciaire au sens large (billets + pièces) ne représentant tout au plus que 10 %.

 

Comment est créée la monnaie ?

 

Contrairement à une idée reçue, l'essentielle de la création monétaire n'est pas le fait de la Banque centrale, mais des banques commerciales qui, sans aucune contrepartie (on dit ex nihilo dans le jargon), créent de la monnaie simplement en accordant un crédit à un client. Autrement dit, la création de monnaie résulte d’un processus de monétisation des créances non monétaires :

La quantité de monnaie en circulation

 

On appelle masse monétaire le volume total de monnaie en circulation à un moment donné dans une économie donnée. Certains actifs sont considérés comme suffisamment liquides pour être considérés comme de la monnaie en termes de liquidité, d'où la possibilité de calculer plusieurs agrégats monétaires notés M1, M2 et M3, sachant que M3 est celui surveillé plus spécifiquement par la BCE (ici le cas de la masse monétaire en France) :

 

 

[ Source : Banque de France ]

 

Présentés autrement, les agrégats monétaires sont en quelque sorte des poupées gigognes (russes ou matriochkas pour faire plus culturel) :

 

 

 

Les chiffres les plus récents font état de plus de 13 000 milliards d'euros en circulation (agrégat M3) dans la zone euro en mars 2020 :

 

 

[ Source : BCE ]

 

En définitive, la question pendante est la suivante : toute cette monnaie est-elle bien utilisée ?

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 13:31

 

 

Il y a quelques jours, j'ai été invité à m'exprimer sur les monnaies locales dans le cadre d'une émission sur Facebook live, produite par Les colibris, Cyclone, la MAEC, Metz Marche pour le climat et MOTRIS. J'ai partagé le temps de parole avec une bénévole du Florain, la monnaie locale citoyenne et complémentaire de l’aire de vie nancéienne. Vous trouverez cette vidéo à la fin de ce billet, mais avant je souhaiterais présenter quelques éléments clés sur les monnaies locales.

 

Qu'est-ce qu'une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale est une monnaie complémentaire de la monnaie officielle, c'est pourquoi on l'appelle aussi monnaie locale complémentaire (et citoyenne). Légalement limitée aux adhérents d'une association, elle ne peut être utilisée que sur un territoire restreint pour l'achat d'un nombre restreint de biens et services.

 

La loi du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire (loi Hamon) a donné une base légale aux monnaies locales complémentaires. Son article 16 dispose :

 

 

 

Comment fonctionne une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale, qui ne peut pas être épargnée par principe, ne peut être mise en circulation qu'à la condition d'être couverte par une contrepartie en euros :

 

 

[ Source : http://epinal-en-transition.fr/2013/monnaie-locale ]

À quoi sert une monnaie locale ?

Les monnaies locales en circulation

 

La carte ci-dessous est une vue d'ensemble des monnaies locales, qui circulent en France en 2017 :

 

 

[ Source : L'âge de faire ]

 

D'autres monnaies locales ont vu le jour depuis 2017, comme le Florain dans le bassin de Nancy dont les bénévoles m'ont apporté une grande aide pour mes travaux de recherche :

Et pour finir, voici la vidéo de l'émission à laquelle j'ai participé :

P.S : l'image de ce billet provient de cet article de La Tribune.

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19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 13:08

Il y a un an, je donnais une conférence à l'UPT de Forbach sur les inégalités, car c'est un sujet majeur pour l'avenir de nos sociétés trop souvent négligé. Lors de la crise des gilets jaunes, j'avais par ailleurs commis un billet sur les inégalités criantes attachées au système fiscal (impôt sur le revenu, CSG, ISF...). Aujourd'hui, je souhaite faire un gros plan sur les inégalités de patrimoine, car je m'inquiète de lire encore trop souvent - même sous des plumes prestigieuses - que celles-ci résultent avant tout du travail acharné et du talent...

 

Les inégalités de patrimoine dans le monde

 

Commençons par la part des 1 % les plus aisés dans le patrimoine net des ménages :

 

 

[ Source : WID ]

 

Au jeu du pire, la Russie fait même mieux que les États-Unis, puisque les 1 % les plus aisés détenaient, en 2015, 43 % du patrimoine net total des ménages contre 22 % deux décennies plus tôt ! À l'évidence, l'explication est à chercher du côté des privatisations sauvages qui ont suivi la transition de l'économie socialiste vers l'économie de marché. Quant aux États-Unis, tout a été fait depuis le tournant néolibéral des années Reagan pour que cette concentration du patrimoine perdure et s'amplifie.

 

De son côté, l'ONG Oxfam marque chaque année les esprits avec la publication de son rapport sur les inégalités le jour même de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos. Leur méthodologie peut être lue à cette adresse, mais toujours est-il que le chiffre choc est le suivant :

 

 

[ Source : France Bleu ]

 

Heureusement qu'il reste des graphiques comme celui ci-dessous pour rassurer sur l'origine des fortunes, liée au travail acharné et au talent comme il se doit, mais aussi à l'héritage (explication que certains préfèrent oublier, surtout en France où prolifère le capitalisme d'héritiers) :

Statistique: Nombre de milliardaires dans le monde en 2018, selon l'origine de leur fortune | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista

Par ailleurs, les économistes du WID pointent du doigt le fait que cette hausse du patrimoine net privé est hélas parallèle à une baisse du patrimoine net public, autant dans les pays développés qu'émergents. Cela signifie que les privatisations ont considérablement réduit le patrimoine public, au point où il devient même négatif au Japon et aux États-Unis et à peine tangent à 0 en Allemagne et en France :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

Encore quelques années et les États seront définitivement privés de tous moyens d'appliquer une politique économique, puisque la valeur de leurs engagements (dettes publiques) sera supérieure à celle de leurs rares actifs non privatisés (actifs financiers, terrains, ponts, barrages, bâtiments, etc.) !

 

Les inégalités de patrimoine en France

 

Le patrimoine moyen des ménages français se décompose de la manière suivante :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Sur long terme, l'on notera que ce n'est pas la Révolution française qui a réduit les inégalités de patrimoine, mais la Première Guerre mondiale et son cortège de fléaux économiques pour les grandes fortunes... Remarquons également l'inflexion dans les années 1980, fruit des réformes néolibérales !

 

 

[ Source : WID ]

 

Philosophie et inégalités de patrimoine

 

Sans entrer dans un long argumentaire philosophique sur les inégalités de richesse, je souhaiterais juste soumettre à votre sagacité deux extraits de textes philosophiques :

 

 * Deuxième Traité du gouvernement civil, John Locke (1690)

 

Au commencement, tout le monde était comme une Amérique, et même beaucoup plus dans l'état que je viens de supposer, que n'est aujourd'hui cette partie de la terre, nouvellement découverte. Car alors on ne savait nulle part ce que c'était qu'argent monnayé. Et il est à remarquer que dès qu'on eut trouvé quelque chose qui tenait auprès des autres la place de l'argent d'aujourd'hui, les hommes commencèrent à étendre et à agrandir leurs possessions.


Mais depuis que l'or et l'argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l'homme, par rapport à la nourriture, au vêtement, et à d'autres nécessités semblables, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard ; il est clair, par une conséquence nécessaire, que le même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu'on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu'on lui fait tort, plus de choses qu'on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen c'est l'or et l'argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre les mains d'un homme, sans que ce qu'il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d'une personne qui, avec des espèces d'argent, agrandit, étend, augmente ses possessions, autant qu'il lui plaît.

 

Je pense donc qu'il est facile à présent de concevoir comment le travail a pu donner, dans le commencement du monde, un droit de propriété sur les choses communes de la nature ; et comment l'usage que les nécessités de la vie obligeaient d'en faire, réglait et limitait ce droit-là : en sorte qu'alors il ne pouvait y avoir aucun sujet de dispute par rapport aux possessions. Le droit et la commodité allaient toujours de pair. Car, un homme qui a droit sur tout ce en quoi il peut employer son travail, n'a guère envie de travailler plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien. Ainsi, il ne pouvait y avoir de sujet de dispute touchant les prétentions et les propriétés d'autrui, ni d'occasion d'envahir et d'usurper le droit et le bien des autres. Chacun voyait d'abord, à peu près, quelle portion de terre lui était nécessaire ; et il aurait été aussi inutile, que malhonnête, de s'approprier et d'amasser plus de choses qu'on n'en avait besoin.

 

En résumé, selon Locke, en introduisant la monnaie métallique (or et argent) dans nos sociétés, les Hommes ont implicitement consenti à la constitution de patrimoines individuels fort différents d'un individu à l'autre, ce qui revient à légitimer les inégalités de patrimoine au nom du travail plus ou moins acharné des individus et de leur capacité de gestion.

 

 * Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)

 

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: «Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne». Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.

 

Rousseau voit dans la propriété privée l'origine pratique de la naissance de la société civile.

 

[...]

 

Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talents eussent été égaux, et que, par exemple, l'emploi du fer et la consommation des denrées eussent toujours fait une balance exacte ; mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue ; le plus fort faisait plus d'ouvrage ; le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus ingénieux trouvait des moyens d'abréger le travail ; le laboureur avait plus besoin de fer, ou le forgeron plus besoin de blé, et en travaillant également, l'un gagnait beaucoup tandis que l'autre avait peine à vivre. C'est ainsi que l'inégalité naturelle se déploie insensiblement avec celle de combinaison et que les différences des hommes, développées par celles des circonstances, se rendent plus sensibles, plus permanentes dans leurs effets, et commencent à influer dans la même proportion sur le sort des particuliers.

 

Rousseau montre dans ce paragraphe que sous les conditions énoncées, la propriété privée débouche sur la concentration des terres entre les mains d'une minorité de riches, situation qui laisse la majorité dans la misère.

 

[...]

 

Les riches surtout durent bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais et dans laquelle le risque de la vie était commun et celui des biens, particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que sur un droit précaire et abusif et que n'ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: « C'est moi qui ai bâti ce mur ; j'ai gagné ce terrain par mon travail ». — « Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au-delà de la vôtre ? »

 

[...]

 

Telle fut, ou dut être, l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.

 

Selon Rousseau, les riches créent un pacte social avec des lois à leur avantage, qui légalisent les inégalités de richesse. Rousseau distingue le pacte d'association du pacte de gouvernement, le second étant subordonné au premier : Il est donc incontestable, et c'est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c'est afin qu'il nous préserve d'avoir un maître.

 

[...]

 

Mais ces détails seraient seuls la matière d'un ouvrage considérable dans lequel on pèserait les avantages et les inconvénients de tout gouvernement, relativement aux droits de l'état de nature, et où l'on dévoilerait toutes les faces différentes sous lesquelles l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour et pourra se montrer dans les siècles selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amènera nécessairement. On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des précautions mêmes qu'elle avait prises contre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait l'oppression s'accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l'arrêter. On verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s'éteindre peu à peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux.

 

Troublant d'actualité... C'est d'ailleurs ce qui poussera Thomas Paine à proposer, en 1797, la création "d'un fonds national, duquel sera payée à chaque personne, parvenue à l’âge de 21 ans, la somme de 15 livres sterling, en compensation partielle, pour la perte de son héritage naturel, par l’introduction du système de propriété foncière". À méditer.

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:50

 

 

En ces premiers jours du déconfinement, mes lecteurs les plus attentifs auront reconnu dans le titre de ce billet un emprunt à Antonio Gramsci, qui affirmait que "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Vous l'aurez compris, les propositions et idées pour un nouveau monde sont légion, mais elles elles ne font pas encore système tant les intérêts personnels d'une minorité demeurent puissants... D'où ce billet pour insister sur ce qu'il est possible de faire, avec entre autres l'appel coup de poing de Vincent Lindon et la tribune de Nicolas Hulot, en espérant que tout cela vous donnera envie de contribuer au déconfinement de notre imaginaire économique !

 

Les conditions préalables à un nouveau monde

 

Pour changer de système socio-économique, encore faut-il s'entendre sur les principaux changements à opérer. Sans prétendre à l'exhaustivité, je considère qu'il faudrait prioritairement s'atteler à :

 

 * réduire les inégalités les plus criantes ;

 

 * lutter efficacement contre la pauvreté ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés et redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * redonner du sens au travail et adapter l'activité aux enjeux de l'époque (transition énergétique, écologie, etc.)

 

 * réduire la financiarisation de l'économie, qui n'est que la forme parasitaire de la finance, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production, d'autant que Zygmunt Bauman nous a alertés sur le coût humain de la mondialisation ;

 

 * remettre à plat la fiscalité pour la rendre plus claire, plus juste et plus efficace.

 

L'appel de Vincent Lindon

 

Une fois n'est pas coutume, plutôt que de citer un économiste, j'ai plaisir à évoquer le magnifique texte enregistré lors du confinement par Vincent Lindon. Il souhaitait tout à la fois pousser un coup de gueule contre  la manière dont fut traitée la crise sanitaire (manque cruel de moyens, mensonges du gouvernement...) et appeler à faire évoluer les mentalités et le système socio-économique. Je vous laisse juger sur pièces :

La tribune de Nicolas Hulot

 

Bien que l'on se demande encore ce que Nicolas Hulot était venu faire au gouvernement d'Emmanuel Macron, sa dernière tribune contient quelques éléments intéressants :

Les forces réactives

 

Qu'on le veuille ou non, pour faire avancer une société démocratique, il faut impérativement en conserver d'abord son âme, pour ensuite s'entendre entre citoyens sur un avenir commun. En effet, prémunissons-nous en premier lieu contre les vendeurs à la sauvette de progrès (technique, social, économique et même humain avec le transhumanisme...), qui au nom d'une idéologie détruisent les fondements mêmes de la vie en commun.

 

J'avais expliqué dans ce billet que certains s'étaient fait une spécialité de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité le froid idéal calculateur et individualiste. Et je prends le pari que ces enchanteurs-communicateurs sont déjà à l’œuvre pour nous empêcher de penser librement... Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Ainsi, nous explique-t-on déjà pendant la crise que si le déficit public va se creuser, il faudra que les Français fassent des efforts pour combler le trou. Il est même question d'accéder à l'éternelle revendication du Medef en travaillant plus pour gagner moins... Quant à la transition énergétique et écologique, on croit rêver en lisant cette tribune écrite par de grands patrons d'entreprises parmi les plus polluantes, qui appellent de leurs vœux à une relance verte (Greenwashing, quand tu nous tiens...) ! Quant aux inégalités, la situation actuelle en révèle les aspects les plus invisibles ou les moins médiatisés jusqu'à présent, ce qui pourrait conduire à une crise d'autant que le gouvernement semble en faire très peu cas.

 

En définitive, lorsque l'imaginaire des dirigeants économiques et politiques - trop souvent interchangeables - est encore autant colonisé par l'idéologie néolibérale et le totem du grand marché mondial autorégulateur, on ne peut que craindre le pire. Et si au fond, c'était la question politique qui avait été la grande oubliée de la crise ?

 

P.S : l'image de ce billet provient de cet article du Monde.

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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 13:31

 

 

La Fête du Travail aura eu un goût amer cette année, puisqu'eu égard à la situation sanitaire, les défilés et manifestations n’étaient pas autorisés. Il est vrai que 2020 aura aussi été l'année du télétravail, malgré toutes les difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle lorsque l'on est confiné :

 

 

[ Source : ANACT ]

 

Quoi qu'il en soit, la Fête du travail semble hélas ravalée depuis des années déjà à un simple jour férié, au fond un de plus qu'il faudrait supprimer... Or, au vu de son importance, je souhaiterais comme chaque année rappeler brièvement l'histoire de cette journée du 1er mai consacrée au travail, tant elle représente une lutte importante, que d'aucuns cherchent à faire oublier afin de déconstruire et précariser flexibiliser le droit du travail, bien entendu au nom du progrès !

 

C'est le 30 avril 1947 que le gouvernement décida de faire du 1er mai un jour chômé et payé, sans qu'il soit d'ailleurs fait référence à une quelconque fête. L'appellation Fête du Travail n'est donc que coutumière, même si par abus j'ai moi-même commencé ce billet en ces termes ! Il n'y a guère que sous Vichy, le 24 avril 1941, que le 1er mai fut désigné comme Fête du Travail et de la Concorde sociale...

 

Cette date du 1er mai s'inspire en fait des grèves et négociations du 1er mai 1886, qui débouchèrent sur une limitation de la journée de travail à huit heures aux États-Unis. C'est en 1889 que la deuxième Internationale socialiste réunie à Paris se donnera pour objectif la journée de huit heures, puisque jusque-là le temps de travail habituel était de dix à douze heures par jour ! Et pour marquer cette revendication, il fut décidé d'organiser une grande manifestation à date fixe (le 1er mai...) dans le but de faire entendre la même revendication de réduction du temps de travail dans tous les pays !

 

C'est ainsi qu'est née la Journée internationale des travailleurs également appelée Fête des travailleurs, avec un premier défilé le 1er mai 1890, où les ouvriers firent grève et défilèrent avec le célèbre triangle rouge à la boutonnière, qui symbolisait les 3 grands tiers de la journée : travail, sommeil, loisir. Mais il faudra tout de même attendre le 23 avril 1919 pour que le Sénat français impose enfin une limite de travail à 8 heures par jour...

 

Enfin, puisque nous sommes en si bon chemin semé d'embûches, regardons brièvement ce que l'histoire peut nous apprendre sur le traitement du chômage au XIXe siècle. Après la révolution de février 1848, trop souvent oubliée par les Français alors même que la déflagration se fit pourtant sentir partout en Europe sous l'expression désormais consacrée de Printemps des peuples, le gouvernement provisoire de la IIe République créa les Ateliers nationaux dans l'idée de procurer aux chômeurs de Paris un petit revenu en contrepartie d'un travail. Mais comme nous allons le voir, c'est l'exemple typique d'une belle idée sociale, en l’occurrence défendue depuis 1839 par Louis Blanc, qui souhaitait créer des Ateliers sociaux pour rendre effectif le droit au travail.

 

Mais à l'Assemblée nationale, forts d'une majorité de notables provinciaux très méfiants à l'endroit des ouvriers, les députés décidèrent que les Ateliers nationaux ne devaient se voir confier aucun travail susceptible de concurrencer une entreprise privée (toute ressemblance avec la situation actuelle ne pouvant être totalement fortuite...). C'était dès lors les condamner au supplice de Sisyphe, d'autant que le nombre de chômeurs qu'ils employaient augmentait de façon vertigineuse : substituer des arbres provenant des pépinières nationales à des arbres sains préalablement abattus, dépaver les rues pour ensuite les paver à nouveau, etc.

 

Les Ateliers nationaux devinrent ainsi un repoussoir pour la classe bourgeoise, qui n'y voyait rien d'autre qu'un nid d'ouvriers révolutionnaires doublé d'un gouffre économique. Dès lors, par collusion d'intérêt, il n'est guère étonnant que nombre de parlementaires s'opposassent à toute forme d'intervention de l'État dans le domaine économique et dans la régulation des relations patrons/salariés. C'est que rentiers et bourgeois de l'Assemblée se sentaient offusqués de devoir entretenir avec l'argent public un nombre croissant de chômeurs employés par ce qu'ils surnommaient désormais les "râteliers nationaux", considérant qu'une telle aide relevait plutôt de la charité privée. Retour au 18e siècle.

 

Le 20 juin 1848 fut donc décidée la suppression des Ateliers nationaux, dans l'espoir de calmer au passage les velléités révolutionnaires des ouvriers. Ce faisant, 120 000 ouvriers furent licenciés par les Ateliers nationaux, ce qui déboucha sur de violentes émeutes de la faim (les journées de juinet une répression brutale. Répétons-le : c'est donc bien la République qui fit tirer sur le Peuple, même si cela semble difficile à entendre !

 

L'histoire nous rappelle que la question du travail et de sa valeur a souvent été traitée de manière partisane par le pouvoir politique, afin de satisfaire aux intérêts d'une minorité de riches faiseurs. Trop souvent, les politiques évoquent d'ailleurs le chômage uniquement sous l'angle de son taux et le travail uniquement comme un coût salarial, pure vision de techniciens (technocrates ?) qui permet de la sorte d'occulter à dessein toutes les questions de qualité de l'emploi, de déclassement professionnel et de mal-être au travail ! Les mots sont d'ailleurs trop souvent utilisés pour dire le contraire de ce qu'ils signifient, comme je l'ai montré récemment.

 

Pour finir, le lecteur intéressé par la problématique de l'emploi pourra utilement se reporter à mon billet intitulé le travail ravagé par la perte de sens, à celui consacré au temps de travail en France ou à mon article sur la réalité de la baisse du chômage avant le coronavirus.

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de France 3 Pays de la Loire.

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 13:11

 

 

Dans mon dernier billet, qui faisait suite à plusieurs autres sur la crise provoquée par le coronavirus, j'ai cherché à montrer que le monde d'après ne sera hélas guère différent de celui que nous connaissons. Pire, au-delà du retour au business as usual, ce nouveau monde pourrait très bien prendre la forme d'un monstre au sens gramscien du terme, c'est-à-dire une dystopie où les libertés individuelles termineraient dans le compte pertes (et profits) d'un État réduit à sa seule dimension financière.

 

Mais pour arriver à ce résultat net (le jeu de mots est voulu), il est indispensable de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité issus de la crise le froid idéal calculateur et individualiste qui dominait dans l'ancien monde. Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Les mots pour parler du coronavirus

 

C'est peu dire que la communication gouvernementale sur le coronavirus aura jusqu'ici été épouvantable, comme le montre cette vidéo qui a déjà été vue des millions de fois sur Facebook et Youtube :

Et depuis quelques jours, les choses ne s'améliorent pas du côté de la communication, puisque le gouvernement brille surtout par ses palinodies : reprise des cours à partir du 11 mai, mais finalement essentiellement sur la base du volontariat ; masques obligatoires pour tous, mais en fin de compte seulement dans les transports en commun et encore ; déconfinement par régions, mais en fait pas vraiment ; tests pour tous les résidents des EHPAD, mais pas systématiquement...

 

Et que dire des expressions sémantiquement baroques créées par les conseillers en communication du gouvernement : "gestes barrières" (alors que "gestes de sécurité" signifie la même chose), "distanciation sociale" (traduction mot à mot de l'expression anglaise social distancing), etc.

 

Une démocratie d'opinion

 

Rien d'étonnant avec tout cela que les sondages, qui sont devenus la boussole des gouvernements dans une démocratie dirigée par l'opinion, montrent une désaffection croissante des sondés pour la parole gouvernementale ! En effet, la communication politique à outrance, en raison de sa simplification des problèmes qui confine désormais à la caricature et permet de parler de tout sans rien en connaître, fait glisser notre démocratie - si tant est qu'elle existe encore malgré les apparences - vers une doxocratie comme l'appelle Jacques Julliard, c'est-à-dire un régime politique où l’opinion influence directement les décisions du pouvoir.

 

Ainsi pour chaque problème politique, plutôt que de gouverner, ce qui suppose de prendre des décisions mûrement réfléchies suivant le principe de la délégation de souveraineté, les gouvernants préfèrent sonder l'opinion publique dont ils se persuadent à tort qu'elle représente le phare d'une nation. Et désormais, le gouvernement compose aussi avec les avis des scientifiques, eux-mêmes liés à l'opinion publique dans le cas du très médiatique professeur Raoult, sans que l'on sache très bien si la science sert de conseillère ou de caution au politique...

 

Ce faisant, sous couvert d'entendre le menu peuple qu'il a pourtant méprisé depuis sa venue aux affaires, le gouvernement privilégie explicitement l'instantanéité à la réflexion, les passions à la raison, la superficialité à la profondeur, le préjugé au raisonnement, la joute oratoire stérile au débat politique fécond... En effet, l'opinion publique n'est souvent rien d'autre que la somme des idées dominantes et des préjugés du moment, ce qui on en conviendra fait d'elle une très mauvaise boussole pour prendre des décisions engageant l'État à long terme.

 

Et je ne parle même pas des théories du complot qui pullulent sur les réseaux sociaux et transforment notre société en démocratie des crédules, comme l'a magnifiquement démontré Gérald Bronner. Il est vrai que sur ces réseaux (a)sociaux, les plus ignorants sont aussi ceux qui s'expriment le plus avec la certitude d'en savoir beaucoup, conformément à l'effet Dunning-Kruger :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

La novlangue du management

 

Il faut garder à l'esprit que la communication gouvernementale repose de manière (trop) visible sur une idéologie managériale mortifère, dont l'objectif est de dénier les graves problèmes rencontrés par les salariés et les non-salariés au travail en usant d'une novlangue positive. Ce faisant, comme pour la com gouvernementale, l'on gomme toutes les aspérités pour ne conserver que des termes vides de sens :

 

        Avant on disait...               Maintenant on dit...
Employé Collaborateur
licencier Remercier
Être au chômage Être en transition professionnelle
Mon chef Mon N+1
Rendre compte Faire un retour
Le personnel Les ressources humaines

 

Vous noterez que pour donner le sentiment d'une normalité à ces mots, c'est-à-dire renforcer l'illusion que si tout le monde les utilise ils correspondent nécessairement à une réalité tangible, ils sont le plus souvent écrits en anglais :

 

En français on disait... En franglais on dit...
le plus tôt possible                   ASAP                    
Diriger une entreprise Manager une business unit
Réfléchir Brainstormer
Voir ce que font les concurrents Benchmarker

 

Et je n'ai aucun doute qu'avec les souffrance qui résultent de cette crise (pertes d'êtres chers, souffrances psychiques et physiques, pertes d'emplois, etc.), les minus habens de la communication politique et managériale sont déjà en train d'imaginer les prochains éléments de langage pour sauver le monde ancien qui leur permet de se graisser sur le dos de la bête...

 

Orwell nous avait prévenus

 

Dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique.

 

Laissons la parole à Orwell pour nous décrire la vie intellectuelle en Océania : "il existait toute une suite de départements spéciaux qui s'occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d'astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur."

 

Dans son roman d'anticipation, Orwell avait vu juste dès 1948, puisque après le sport, les faits divers et les sujets ayant trait à la psychologie de bazar ("ma vie au travers des selfies", "pourquoi je suis débordé", "comment lâcher prise", et désormais "comment survivre au confinement", "comment perdre les kilos en trop après le confinement", etc.), nos journaux sont désormais remplis de pages entières consacrées aux résultats de la loterie, à l'astrologie et à la météo de la semaine.

 

Et je prends le pari qu'après la fin de la pandémie, l'on verra fleurir la titraille suivante, sur papier mais surtout sur les supports numériques qui sont devenus l'obsession des propriétaires de presse : "le retour à la liberté", "l'unité européenne a vaincu la crise", "la paix et la sécurité retrouvées", etc. Bref, autant de titres vides de sens et sans réalité sous-jacente, mais qui invitent implicitement les lecteurs à oublier de demander des comptes pour la mauvaise gestion de cette crise et à remiser toute velléité de bâtir un nouveau monde. Vite, une dose de tittytainment !

 

Le Tittytainment

 

Dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Climats, 1999), Jean-Claude Michéa analyse de façon pertinente le monde du divertissement dans lequel nous sommes entrés depuis les années 1980, tournant du siècle qui a marqué la victoire de l'idéologie néolibérale dans toutes les disciplines, à commencer par l'économie. À l'analyse critique émancipatrice que l'école cherchait à apprendre à nos parents pour en faire des citoyens actifs (Cf. Condorcet), succède un enseignement de l'ignorance indispensable pour éviter la révolte au sein du système capitaliste actuel et sa chute. Et l'enseignement à distance - e-learning pour faire dans le vent -, la classe inversée, les activité pédago-ludiques et autres fadaises n'en sont malheureusement que le dernier avatar.

 

Il base une partie de sa démonstration sur le concept de tittytainment, mot-valise employé par Zbigniew Brzezinski lors d'une conférence qui s'est tenue en 1995 sous l’égide de la fondation Gorbatchev. Il s'agissait de fournir une réponse à une évolution perçue comme inévitable par les leaders politiques et économiques : 80 % de l'humanité deviendra inutile au système capitaliste, car les 20 autres pour cent suffiront à maintenir l'activité économique mondiale ; comment gouverner les Hommes dans ces conditions ? Par le tittytainment bien sûr - version moderne de l’expression romaine Panem et circenses - c'est-à-dire par un savant "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète".

 

D'où l'enseignement de l'ignorance dans nos écoles, le développement d'émissions de télévision abrutissantes et des journaux télévisés sans contenu informationnel ! Bref, un retour à la société du spectacle décrite avec brio par Guy Debord en 1967. De Juvénal à nos jours, le moyen de faire perdurer une société déclinante (décadente ?) est par conséquent toujours le même, mais il n'empêche pas l'effondrement final. À bon entendeur, salut !

 

 

En définitive, l'histoire nous montre que lorsque les mots ne recouvrent plus aucune réalité, la civilisation s'effondre. Comment pourrait-il en être autrement, puisque dès lors plus aucune discussion, plus aucun débat - qui sont pourtant à la base de la démocratie - ne sont possibles ? Le péril actuel, largement méconnu, est que l'élite politique demeure accrochée à la chimère d'un monde gouverné par des règles économiques universelles immuables, qui rendent inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. Appauvrir le langage et faire dire aux mots ce que l'on veut permet certes de diriger la foule... Mais seulement durant une courte période !

 

Dans les Temps difficiles, ouvrage publié en 1854, Charles Dickens expliquait fort à propos que la réalité finit toujours par s'imposer par-delà les beaux discours : "économistes utilitaristes, maîtres d’école décharnés, délégués aux Faits, incroyants distingués de force credo éculés, vous aurez toujours des pauvres avec vous. Tandis qu’il en est temps encore, cultivez en eux toutes les grâces de l’imagination et du sentiment pour orner leurs vies si dénuées d’ornements, sinon, au jour de votre triomphe, lorsque le goût du merveilleux aura été à tout jamais chassé de leurs âmes, et qu’ils se retrouveront face à face avec leur existence dénudée, la Réalité se changera en loup et vous dévorera".

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