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25 juin 2019 2 25 /06 /juin /2019 13:22

 

 

Ces derniers mois, j'ai consacré de nombreux billets à la situation économique de la France, de l'Allemagne, des États-Unis et de la zone euro. Il était grand temps que je vous propose d'aller jeter un œil sur le continent asiatique, précisément au Japon, où les politiques qui y sont menées constituent un véritable laboratoire conjuguant flexibilité et interventionnisme. Par ailleurs, malgré l'épisode caniculaire, je compte bien poursuivre mon travail d'analyse économique, mais à un rythme plus réduit durant l'été, d'autant que je serai en colloque universitaire à Lille au début du mois de juillet pour y présenter mes travaux sur la monnaie.

 

La croissance et la démographie en berne

 

La croissance a sérieusement ralenti au Japon et tangente désormais la barre du zéro :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Il est vrai que la natalité est très mal orientée au Japon depuis de nombreuses années :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

La population est vieillissante, même si les compétences de la population active sont élevées :

 

 

[ Source : IndexMundi ]

 

Autant d'éléments qui pèsent in fine sur la croissance potentielle du pays, d'autant que le partage des revenus se fait au détriment des salariés, comme dans la zone euro, mais à une échelle bien plus large, ce qui augmente les profits des entreprises bien au-delà du niveau nécessaire pour leurs investissements et termine sur les marchés financiers :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Pourtant, le degré de robotisation du pays est élevé comme le nombre de brevets déposés. Par ailleurs, l'industrie est de grande taille, avec un positionnement haut de gamme, tandis que les services domestiques emploient beaucoup, de sorte que le pays est proche du plein-emploi même si l'emploi à vie se réduit comme peau de chagrin et fait place aux contrats courts.

 

Un taux d'endettement public stratosphérique

 

Le graphique ci-dessous résume tout :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Pour l'instant, la dette publique japonaise,à plus de 240 % du PIB (sic !), n'est pas un problème trop grave, puisqu'elle est très largement détenue par les Japonais eux-mêmes. En effet, en simplifiant un peu, l’épargne des ménages et des entreprises se dépose dans les banques, qui l'utilisent pour acheter des obligations d'État. Cependant, cette situation est précaire, car les résidents pourraient très bien dans les prochaines années préférer des actifs étrangers bien plus rémunérateurs. Conjuguée à la détention massive d'obligations par les institutions bancaires japonaises, elle oblige la Banque centrale à maintenir désormais même le taux d’intérêt à 10 ans entre 0 et 10 points de base par accroissement de la taille de son bilan (resic !) pour éviter une crise de la dette publique et une crise bancaire :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Il faut comprendre que, comme nous l'avons vu plus haut, face à des travailleurs privés d'augmentation salariale, la demande intérieure s'est affaiblie et le gouvernement japonais n'a pu que se résigner à mener une politique budgétaire systématiquement expansionniste... d'où l'augmentation du taux d'endettement public ! Autre versant de ce partage des revenus défavorable aux salariés, les salaires n'augmentent plus et en tout état de cause l'inflation ne peut alors provenir que d'une dépréciation du yen ou de l'importation de produits étrangers plus chers. Chemin faisant, la Banque centrale du Japon n'arrive jamais à faire réellement repartir le taux d'inflation, qui de toute façon aurait un effet catastrophique comme nous l'avons vu.

 

Bref, tout cela ressemble fort à une usine à gaz économique ! Mais certains citent le Japon comme exemple d'application de la nouvelle théorie monétaire (MMT), qui n'est pas nouvelle mais refait surface aux États-Unis notamment dans les discours enflammés de la jeune élue de New York Alexandria Ocasio-Cortez. Pour en résumer la teneur, il serait possible de mener une politique budgétaire expansionniste pour arriver au plein-emploi, sans risque de voir les taux d’intérêt augmenter et la solvabilité budgétaire se dégrader, pour peu que les déficits publics soient financés par la création monétaire. Mais le Japon prouve au contraire que si l'inflation n'est pas revenue, c'est avant tout parce que les salariés ont payé le prix d'une telle politique économique, en voyant les salaires stagner et leur pouvoir de négociation au sein des entreprises réduit à néant. 

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18 juin 2019 2 18 /06 /juin /2019 14:59

 

 

Après de nombreux billets sur les problèmes structurels de la zone euro et une incursion outre-Atlantique pour évoquer la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, il m'a semblé indispensable de revenir sur la question des taux d'intérêt. En effet, lors de mes conférences et interventions j'ai pu constater combien cette situation de taux d'intérêt extrêmement bas semblait être devenue la norme pour nombre de personnes. Or, à moins de vouloir se bercer d'illusions, phénomène très à la mode j'en conviens, il faudra bien un jour que les taux d'intérêt représentent à nouveau quelque chose de concret, comme je l'ai expliqué dans mon dernier livre, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’économie (Ellipses)... 

 

Pourquoi les taux d'intérêt à court et long termes sont-ils si faibles ?

 

Que le lecteur se rassure, je ne compte pas lui faire de grands développements mathématiques, mais juste lui expliquer comment les économistes ont depuis longtemps pensé la relation entre inflation et taux d'intérêt. Selon Irving Fisher, le taux d'intérêt nominal est égal à la somme du taux d'intérêt réel (celui qui se forme sur le marché des biens et services) et du taux d'inflation anticipée. Autrement dit, selon cette vision, les deux causes de variations du taux d'intérêt nominal sont la variation du taux d'intérêt réel et la variation du taux d'inflation (anticipée).

 

Dès lors, regardons l'évolution du taux d'inflation réalisée, qui sert aux agents économiques pour faire leur prévision :

 

 * en France

 

 

[ Source : INSEE ]

 

 * dans la zone euro

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Le taux d'inflation reste donc globalement faible, ce qui conduit les agents économiques à anticiper a priori des taux d'intérêt faibles toutes choses égales par ailleurs.

 

De plus, avec le ralentissement de la croissance dans la zone euro, le risque d'une nouvelle crise et les problèmes structurels de la zone euro, la BCE n'a aucune raison de remonter ses taux directeurs, elle qui avait fait le choix de laisser son principal taux directeur à zéro, contrairement à la Banque centrale américaine (Fed) :

 

Principal taux d'intérêt directeur de la BCE

 

 

[ Source : Bloomberg ]

 

Ainsi, les taux d'intérêt à court terme sont très faibles dans la zone euro, ce qui a priori se transmet aux taux d'intérêt à long terme et rend donc ces derniers faibles, toutes choses égales par ailleurs. En outre, l’épargne très abondante au sein de la zone euro exerce une pression à la baisse sur les taux d'intérêt à plus long terme.

 

Ces derniers peuvent du reste être vus, en première approche, comme la somme du taux d'intérêt sans risque d'un État et d'une prime de risque. Or, les taux souverains demeurent globalement faibles dans la zone euro. Dans certains pays comme l'Allemagne, on arrive même à une situation absurde où les taux d'intérêt nominaux deviennent négatifs, ce qui revient à dire que les investisseurs acceptent de payer pour avoir le droit de prêter des fonds à l'État allemand !

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Rien d'étonnant dans ces conditions que les taux sur le marché de l'immobilier soient parfois très faibles, comme c'est le cas en France sous certaines conditions :

 

 

[ Source : https://www.meilleurtaux.com ]

 

Les conséquences des taux d'intérêt faibles

 

Pour ne pas alourdir ce billet, voilà quelques conséquences possibles :

 

 * les banques, dont le métier est a priori de faire de la transformation de ressources à court terme en crédits à long terme, sont très embarrassées par l'aplatissement de la courbe de taux d'intérêt qui réduit leur marge d'intérêt. Rappelons que cette courbe est une représentation graphique de la relation entre la valeur des taux d'intérêt et leurs termes, c'est-à-dire le rendement annuel offert pour une même obligation à des maturités différentes :

 

Courbe de taux pour la France

 

 

[ Source : Boursorama ]

 

 * les prix de l'immobilier vont continuer à être soutenus par des taux d'emprunt extrêmement faibles, ce qui peut conduire à la formation d'une bulle ou tout simplement à l'exclusion de nombreux ménages de l'accession à la propriété d'autant que les salaires sont loin de suivre le mouvement ;

 

 * l'euro ne pourra pas s'apprécier face au dollar, malgré l'État des balances courantes dans les deux zones ;

 

 * les entreprises, même les moins efficaces, peuvent survivre à la faveur de cette baisse de taux sur les emprunts, phénomène très bien documenté en Chine avec ce que l'on convient d'appeler les entreprises zombies.

 

En définitive, contrairement à une idée reçue, lorsque les taux d'intérêt bas restent aussi bas pendant une si longue période, cela est indubitablement le symptôme d'une économie malade ! Gare à la crise qui vient...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du site http://www.loeildelimmobilier.com

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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 19:18

 

 

La crise sociale et politique que traverse actuellement la France a des racines profondes, nul ne peut le nier. J'en ai rendu compte dans de très nombreux billets, dans lesquels j'ai par ailleurs montré le rôle central tenu par l'idéologie néolibérale d'où l'Homme est justement le grand absent, donc le grand perdant ! Ce n'est donc pas un hasard si l'on reparle tant de la classe moyenne ces dernières semaines, catégories dans laquelle tout le monde semble vouloir se retrouver, pauvres comme riches. Et ce d'autant plus qu'elle représente depuis très longtemps un idéal (Cf. Tocqueville) dans une société française qui continue d'avoir l'aspiration à l'égalité chevillée au corps.

 

Malheureusement, l'ascension sociale vers la classe moyenne est devenue très difficile voire inaccessible, ce qui conduit à briser un rêve et débouche inévitablement à une crise... Ce billet s'appuiera sur un très instructif rapport de l'OCDE concernant les classes moyennes de cet ensemble de 36 pays dont font partie beaucoup des pays les plus avancés, mais aussi des pays émergents comme le Mexique, le Chili et la Turquie.

 

La classe moyenne : un concept flou

 

Le concept de classe moyenne est plus sociologique qu'économique, comme en témoigne la riche littérature académique qui porte sur les classes sociales (groupe de personnes ayant le même statut socio-économique), depuis Karl Marx jusqu'à nos jours. Pourtant, d'une manière générale, on entend souvent dire qu'elle est constituée des personnes qui ne sont ni riches ni pauvres, c'est-à-dire de ceux qui sont trop riches pour pouvoir prétendre à des aides sociales et trop pauvres pour espérer vivre de leurs rentes. Sans surprise, deux  tiers  des personnes vivant dans les pays de l’OCDE se  considèrent  comme  appartenant  à  la classe  moyenne...

 

Mais cela ne nous avance guère... Il faut donc admettre qu'il s’agit là d'un concept flou et que toute définition comporte inévitablement sa part d’arbitraire. Ainsi, si les économistes utilisent très souvent le revenu pour définir la classe moyenne, les sociologues préfèrent s'appuyer sur la situation socioprofessionnelle des individus, sans négliger pour autant le capital économique, social et culturel (Cf. Bourdieu).

 

Dans ce billet, qui n'a pas vocation à devenir une publication académique de haut niveau, mais juste de fournir au lecteur quelques éléments de réflexion, nous adopterons une définition large qui permet des comparaisons internationales dans les rapports de l'OCDE : la classe moyenne (appelée « catégorie des revenus intermédiaires » en jargon OCDE) est constituée des personnes qui vivent dans  des  ménages  dont  les  revenus  représentent  entre  75 %  et  200 %  du  revenu  médian national, ce dernier représentant le revenu qui partage la population en deux groupes, ceux qui ont plus et ceux qui ont moins. De là découle la notion de classe moyenne inférieure (75 % à 100 %  du revenu  médian) et de classe moyenne supérieure  (150 % à 200 %  du  revenu  médian).

 

Selon l'INSEE, en France, le revenu médian par unité de consommation s'élevait à 1 785 euros en 2015. Ainsi, en prenant la définition ci-dessus, cela place la classe moyenne française dans la fourchette [1340 ; 3570]. Mais pour des comparaisons internationales, on utilise plus volontiers les seuils en dollars US corrigés  des  différences  internationales  en  parités  de  pouvoir d’achat :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

La classe moyenne se vide de sa substance

 

En moyenne, dans  les  pays  de  l’OCDE,  la  part  des personnes  vivant dans  des  ménages  de la classe moyenne telle que définie ci-dessus est passée de 64 % au milieu des années 1980 à 61 % au milieu des années 2010. Pis, les revenus de la classe moyenne n’ont quasiment pas augmenté et ont même stagné dans certains pays depuis trente ans, contrairement à ceux des 10 % les plus riches :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

C'est très grave, car de très nombreuses études montrent qu'une classe moyenne nombreuse est synonyme de prospérité, de croissance et de développement soutenable. Hélas, vivre correctement même sans luxe est devenu de plus en plus difficile, ne serait-ce qu'en raison de la précarisation de l'emploi, de la baisse des salaires et de la hausse des prix de l'immobilier (l'accession à la propriété est pourtant souvent vu comme le symbole d'appartenance à la classe moyenne), de la santé et de l'éducation :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

En France, en particulier, les prix de l'immobilier se sont déconnectés des revenus de la plupart des ménages et entraînent des catastrophes économiques (surendettement...) et sociales (impossibilité d'aspirer à la propriété légitime, exclusion...) :

 

 

[ Source : CGEDD ]

 

Peu de chances d'accéder à la classe moyenne

 

D'après les éléments vus ci-dessus, les chances d'accéder à la classe moyenne s'amenuisent de génération en génération :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Dans le détail, le rapport de l'OCDE montre qu'il faut désormais un niveau  de  compétences  plus  élevé  pour  espérer faire  partie  de  la classe moyenne, ce qui est à rapprocher de la destruction des emplois intermédiaires.

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Le problème est évidemment que si le salaire ne suit pas le nombre d'années d'études, ce qui est très largement le cas dans de nombreux pays dont la France, alors on crée un énorme sentiment de frustration chez ceux à qui on a chanté les louanges de la méritocratie et qui ont travaillé dur pour décrocher un diplôme réputé être de qualité... Par ailleurs, il devient de plus en plus souvent nécessaire d'avoir deux  revenus dans un ménage pour  faire  partie  de  la classe moyenne, ce qui soulève d'autres questions sociales comme la garde des enfants, leur éducation, la qualité de vie, etc.

 

L'ascenseur social en panne dans l'hexagone

 

Le graphique ci-dessous résume à lui tout seul le problème de l'ascenseur social. En effet, il montre le nombre de générations qu'il faudrait aux descendants d'une famille située dans le décile inférieur (10 % les plus pauvres) pour atteindre le revenu moyen dans la société :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Oui, vous avez bien lu : il faut plus de 6 générations en France à une personne du bas de la distribution des revenus pour en atteindre la moyenne !

 

À cela s'ajoute un système éducatif qui lui aussi est en panne, certains s'étant même évertués à le détruire sous couvert de faire réussir tout le monde. D'où un nombre impressionnant d'élèves avec de très graves lacunes scolaires (lecture, écriture, calcul...), alors que seule une instruction de haute qualité transmise par des professeurs de haute volée dans leur discipline est à même de faire redémarrer l'escalier social pour les moins riches, qui ne disposent pas du capital culturel et social propre à une certaine bourgeoisie. En France, les études sur le sujet sont pourtant sans appel : les performances scolaires sont très fortement liées au milieu social. Qu'il me soit permis d'ajouter que la solution ne se situe certainement pas dans la suppression de l'ENA, qui à n'en pas douter sera remplacée très vite par une autre caste.

 

Et quand on pense aux sommes astronomiques qui sont englouties dans la formation professionnelle en France ("le pognon de dingue" c'est bien sûr une autre histoire), alors que l'on sait qu'en l'état actuel le système de formation professionnelle ne corrige que très peu les inégalités surtout chez les moins qualifiés, qui du reste ont peu de chances d'obtenir une formation :

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

En outre, le résultat global de la formation professionnel est médiocre si on en juge par le score de compétences professionnelles des adultes :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Enfin, comme le montre Laurence Boone, Chef économiste de l’OCDE, dans une note de synthèse, en France "le système de redistribution corrige des inégalités les plus criantes mais bénéficie peu aux classes moyennes". Et après tout cela, vous vous demandez encore pourquoi il y a eu la crise des gilets jaunes ? La question aurait dû être : comment se fait-il qu'elle ne se soit déclenchée qu'en 2018 ?

 

En définitive, nous venons de voir que la constitution d'une classe moyenne importante est indispensable à une société soutenable (harmonieuse ?) politiquement et économiquement. Pourtant, le rêve d'accéder à la classe moyenne s'évanouit un peu plus de génération en génération et les gouvernements semblent décider à mener des politiques qui poussent à la roue. En France, après la réussite mesurée à l'aune de la montre portée au poignet sous l'un des mandats précédents, le président Macron a fait des gains chiffrés en milliards l'étalon de la nouvelle réussite sociale. Naguère, pourtant, on se contentait d'appartenir de manière stable à la classe moyenne de père en fils...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du site La finance pour tous.

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4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 11:03

 

 

Il n'aura échappé à personne que Donald Trump a une vision bien à lui des négociations commerciales. Ainsi, a-t-il décidé au nom de la sécurité nationale de taxer les importations étrangères - pour l'instant surtout chinoises - et d'exclure certaines entreprises comme Huawei du grand marché de la 5G. Ce faisant, Trump exhibe son tropisme pour le combat, persuadé que cela contribue à l'intérêt des États-Unis. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que doté du "privilège exorbitant du dollar", le gouvernement américain est en effet en mesure de faire avaler des couleuvres à ses partenaires commerciaux !

 

Le déficit commercial des États-Unis avec la Chine

 

Un graphique en dira plus long que des mots :

 

 

[ Source : La Tribune ]


 

En tout état de cause, la Chine est un partenaire commercial majeur des États-Unis :

Infographie: La Chine, premier partenaire commercial des États-Unis | Statista Vous trouverez plus de infographies sur Statista

Le déficit extérieur global des États-Unis

 

Il est cependant bon de rappeler que les États-Unis ont un déficit commercial global chronique :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Et même en intégrant les services, revenus et les transferts pour obtenir la balance courante, qui montre la capacité d’un pays à financer ses activités économiques, le déficit extérieur demeure chronique :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Les États-Unis font d'ailleurs face à ce que les économistes qualifient de déficits jumeaux (déficit extérieur et déficit public) :

 

 

[ Source : Wikipedia ]

 

La surtaxation des importations chinoises

 

Face à ce manque patent de compétitivité à l'export de l'économie américaine, Donald Trump a au contraire considéré que le problème était entièrement de la faute des Chinois.  Certes le gouvernement chinois n'est pas exempt de critiques sur la manipulation de sa monnaie, l'espionnage industriel et les cyberattaques, mais déclarer ouvertement la guerre commerciale à un partenaire commercial majeur comme la Chine n'est certainement pas une bonne idée, surtout lorsque la production locale américaine n’est plus en mesure de se substituer aux importations...

 

Toujours est-il que les menaces de Trump, à savoir relever de 10 à 25 % les droits de douane sur l'équivalent monétaire de 200 milliards de dollars une liste de produits chinois importés, ont été mises à exécution en raison officiellement du peu d'empressement dont aurait fait preuve le gouvernement chinois, malgré quelques vagues promesses d'acheter du gaz américain et des matières agricoles :

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Droit dans ses bottes, Trump exige toujours de la Chine l'ouverture réelle du marché des services, la fin des manipulations sur le yuan, l'arrêt des transferts de technologie, une limitation des aides publiques aux entreprises et la protection des brevets. Et pour obtenir gain de cause, il semble prêt à un bras de fer de longue durée, quitte à surtaxer la totalité des importations chinoises, d'autant que l'économie américaine est loin du cataclysme tant annoncé...

 

Les conséquences d'un tel protectionnisme

 

Politiquement, le coup a porté et peut être mis au crédit de Trump pour les prochaines élections ; économiquement, c'était probablement la pire chose à faire au vu de la segmentation de la chaîne de valeur dans l'industrie américaine. En effet, au vu des différentiels de coûts salariaux unitaires, il est improbable que des droits de douane puissent conduire à la relocation de pans entiers de la production industrielle aux États-Unis.

 

Théoriquement, tout dépend en fait de la sensibilité au prix des importations chinoises aux États-Unis et de la substituabilité entre produits chinois et produits américains : si les importations sont fortement sensibles à leurs prix et qu'il existe des produits américains de substitution, alors la surtaxation des importations va réduire les importations chinoises aux États-Unis. Trump et son administration semblent persuadés que c'est le cas.

 

Bien entendu, Pékin n'est pas resté les bras croisés et a décidé de surtaxer dès le 1er juin 5400 produits américains, représentant 60 milliards de dollars d'importations. Et contrairement aux optimistes béats, je ne crois pas que l'UE réussira à sortir son épingle de ce jeu de massacre entre les États-Unis et la Chine, car les chaînes de valeurs sont désormais mondiales. Au contraire, je crains fort que les pays membres de l'UE, à commencer par l'Allemagne, ne soit des victimes collatérales de cette guerre commerciale...

 

La situation économique des États-Unis

 

Malgré quelques points faibles, l'économie américaine reste florissante et ne semble pas pour l'instant proche de l'abîme annoncé ad nauseam par de nombreux commentateurs depuis l'élection de Trump. Le taux de chômage est très faible, même si cela ne présume en rien de la qualité des emplois occupés :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Au reste, la mise en place d'une politique budgétaire expansionniste au plein-emploi, pour surprenante qu'elle paraisse, se conjugue à une politique monétaire expansionniste malgré le récri de Donald Trump. Et le pire est que contrairement à l'idée selon laquelle cela favoriserait l'inflation, aux États-Unis cela conduit à une augmentation des gains de productivité et du taux d'emploi, donc de la croissance de la croissance potentielle !

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Pour conclure, rappelons que les États-Unis jouissent d'un statut particulier sur la scène économique mondiale, au travers du "privilège exorbitant du dollar", qui leur permet de financer un déficit "sans pleurs" pour reprendre le mot de Jacques Rueff. On pourrait ajouter qu'ils jouissent également d'un statut particulier sur le plan politique, en tant que première puissance mondiale. Et visiblement, Donald Trump le sait !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de Challenge.

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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 13:21

 

 

J'ai consacré de très nombreux billets à la situation économique et sociale de la France, qui ne cesse de se dégrader contrairement à une idée reçue. Ainsi ai-je évoqué le recours massif aux contrats très courts et la pauvreté, apporté des précisions sur le temps de travail en France, analysé ce que la restitution du grand débat ne disait pas sur la fiscalité et les dépenses publiques, et enfin évoqué les causes économiques de la crise sociale en France. Mais au fond, qui se souvient encore de la stratégie économique d'Emmanuel Macron, avant que le mouvement des gilets jaunes ne vienne lui barrer la route à traverser au sens littéral comme figuré ? C'est précisément l'objectif de ce billet, d'autant que les élections européennes sont passées par là...

 

Le plébiscite raté de Macron

 

Dès le début de la campagne, Emmanuel Macron avait confisqué le débat sur les Européennes, en ramenant le scrutin à une opposition entre "progressistes et nationalistes", entendez LREM vs RN. Les éléments de langage des ministres et parlementaires distillés dans les médias ne laissaient d'ailleurs planer plus aucun doute sur le caractère désormais national que le président comptait donner à ce scrutin : "le Rassemblement national ne doit pas devenir le premier parti de France !". Le roi lui-même n'a-t-il pas déclaré qu'il mettrait "toute [s]on énergie pour que le Rassemblement national ne soit pas le premier parti de France" ? Quelques jours avant le scrutin, Emmanuel Macron avait même donné un entretien reproduit dans quasiment tous les quotidiens régionaux., sortant ainsi du rôle d'arbitre que lui reconnaît la Constitution. Seuls Le Télégramme et La Voix du Nord ont refusé les conditions de l'Élysée, à savoir une relecture de l'entretien par les conseillers du président afin d'en lisser probablement les aspérités.

 

Donc en résumé :

 

  1. Macron a personnalisé à outrance et de manière absurde les élections européennes, au point d’en faire un plébiscite national sur sa politique (personne ?) en pleine crise sociale dans le pays et au détriment des questions européennes ;
  2. Le plébiscite a mal tourné pour lui, comme le montrent les résultats nationaux, l'abstention, mais aussi les résultats dans les départements de la fameuse « France périphérique » si longtemps ignorée par le gouvernement ;
  3. Le gouvernement nie cet échec et annonce qu’il ne changera pas son cap.

 

C’est l’exemple même du sophisme à moins que ce ne soit tout simplement la démonstration par l’absurde du mépris politique… Et après, on se demande pourquoi il y a une montée de la violence et un rejet massif des urnes !

 

Le cercle vertueux escompté par sa politique économique

 

Pour le dire d'un mot, avant le mouvement des gilets jaunes, Emmanuel Macron cherchait à redresser la compétitivité de France S.A., tout en restaurant les finances publiques, en baissant le taux de chômage et en augmentant les compétences et salaires. Bref, une martingale, qui devrait permettre de continuer à réformer sans cesse dans l'avenir selon les préceptes managériaux du type roue de Deming :

 

 

La situation réelle

 

Hélas, il en va des martingales comme des licornes : elles n'existent que dans les rêves ! Dès lors, le pari macronien à défaut de jupitérien reposait en partie sur le fait que les salariés accepteraient docilement de payer pour restaurer la compétitivité de leur boîte, ce qui a déjà commencé par la flexibilisation des emplois entendez leur précarisation :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Il est vrai que le coût salarial unitaire (c'est-à-dire le coût salarial par unité de valeur ajoutée produite) a augmenté en France, mais aussi en Italie et même en Allemagne depuis l'entrée dans l'euro en 1999 :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Il ne faudrait surtout pas perdre de vue que le salarié est également un consommateur (et aussi un citoyen même si les gouvernements semblent l'oublier...), et que si les salaires sont maintenus bas pour gagner en compétitivité-coût, il ne faudra pas espérer tirer la croissance par le traditionnel moteur de la consommation.

 

En outre, la légère embellie sur le front du chômage cache mal les disparités, en particulier la situation épouvantable des plus de 50 ans, qui payent en France un lourd tribut non seulement à la crise, mais aussi à toutes ces politiques économiques qui excluent plus ou moins ouvertement les plus âgés :

 

 

[ Source des données : INSEE ]

 

La productivité par tête n'est pas non plus à la fête :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Enfin, la désindustrialisation n'est plus une simple vue de l'esprit comme vient encore de le confirmer Ascoval, ce qui pèse également sur la balance des échanges extérieurs et les parts de marché à l'exportation :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

En définitive, pourquoi ai-je présenté la stratégie d'Emmanuel Macron au passé, puisque ni le vrai-faux grand débat, qui a donné lieu à une vraie-fausse restitution, ni ces élections perdues n'auront conduit à un changement de cap ? C'est le propre de l'arrogance politique que de s'obstiner lorsque la crise sociale atteint cette ampleur, désormais doublée d'une crise de la représentation démocratique. Gageons que Thatcher ne soit pas sa seule référence, car le modèle néolibéral appliqué au Royaume-Uni depuis trois décennies a conduit le pays à la catastrophe...

 

Quoi qu'il en soit, la politique économique d'Emmanuel macron consiste toujours à flexibiliser à outrance l'emploi, quitte à le rendre non salarié et ainsi à faire porter tous les risques aux travailleurs, et donc à faire payer à ces derniers la facture pour tenter de restaurer la compétitivité de leur boîte ! Le cercle vertueux tant espéré ne tardera alors pas à se muer en cercle vicieux, qui conduira l'économie vers une nouvelle crise économique et sociale majeure...

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21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 16:50

 

 

Lors de sa conférence de presse du 25 avril dernier, qui fut un échec patent tant sur la forme que sur le fond, le président de la République a prononcé cette affirmation sentencieuse : « La France travaille en moyenne beaucoup moins que ses voisins : on commence plus tard, on part plus tôt et on travaille moins dans l’année ». Dans mon billet d'analyse des annonces faites à ce moment, j'avais promis de revenir sur cette question du temps de travail en France, d'où cet article !

 

Le nombre annuel d'heures travaillées

 

L'OCDE fournit des statistiques sur le nombre moyen d'heures annuelles travaillées, c'est-à-dire le nombre total d'heures effectivement travaillées divisé par le nombre moyen de personnes ayant un emploi. Pour éviter toute confusion, précisons que ces chiffres prennent en compte les heures de travail ordinaires des travailleurs à plein temps, à temps partiel et saisonniers, les heures supplémentaires rémunérées ou non, et les heures de travail consacrées à des emplois complémentaires. On obtient alors le graphique ci-dessous :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Dans la "pensée trop complexe" d'Emmanuel Macron, comparer la France à "ses voisins" laisse fallacieusement penser qu'il s'agit de l'Allemagne, du Danemark ou des Pays-Bas, autant de références qu'il aime généralement à citer pour justifier sa politique néolibérale. Pourtant, le nombre d’heures par travailleur s’élève à 1 526 par an en France, soit 12 % de plus que nos voisins allemands (1 356), 8 % que les Danois (1 408), 6 % de plus que les Néerlandais (1 433)... Caramba, c'est raté !

 

Certes, il aurait pu affirmer que les travailleurs français ont un volume annuel très inférieur à l'Italie (1 723) ou à la Hongrie (1 740). Mais tant qu'à faire, pourquoi ne pas comparer la France à la Turquie (1 832), à la Corée (2 024) ou au Mexique (2 258) ?  Le lecteur a bien entendu compris que le plus important n'est pas le nombre d'heures travaillées, mais ce qui est produit durant ce temps de travail. Or, la productivité des travailleurs français est parmi les plus élevées au monde :

Et si pour finir cette partie, je vous citais la mise en garde de l'OCDE quant à l'interprétation de ses chiffres : "ces données visent à effectuer des comparaisons de tendances dans le temps ; à cause de la disparité des sources et des méthodes de calcul, elles ne permettent pas de comparer les volumes moyens d'heures travaillées d'une année donnée". Zut, caramba de integro !

 

La durée hebdomadaire de travail

 

Malgré les obstacles statistiques et méthodologiques à une comparaison du temps de travail, la DARES a cherché à étudier l'évolution de la durée habituelle hebdomadaire moyenne de travail en 2016. Et le moins que l'on puisse dire est que la France n'a pas à rougir face à ses voisins :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Mais il est fort probable qu'Emmanuel Macron avait en tête cette carte, lorsqu'il parlait de travailler plus longtemps :

Infographie: Le temps que les Européens passeront à travailler | Statista Vous trouverez plus de infographies sur Statista

Mais est-ce un mal que de passer un peu moins de temps de sa vie au travail et de profiter ensuite d'une retraite plus longue, ce qui résulte du fait que les Français font en moyenne des études plus longues et partent plus tôt en retraite ? Certains affirment que travailler plus longtemps n'est que la conséquence naturelle d'une augmentation de la durée de vie. Outre que ces clercs parleurs sont en général les mêmes qui n'ont pas à se soucier de leur retraite, ce sophisme néglige juste que pour la retraite, le seul indicateur pertinent est le temps qui y est passé en bonne santé... Et c'est là que se cachent les inégalités les plus criantes !

 

En tout état de cause, on ne voit pas très bien ce que viennent faire les 35h dans cette affaire, car la durée légale de travail n'a rien à voir avec la durée effective de travail. Les vrais problèmes de la France, comme nous allons le voir, sont plutôt le chômage de masse et un faible taux d'emploi.

 

Le taux d'emploi faible en France

 

Dans un sens très large, le taux d'emploi est la proportion de personnes disposant d'un emploi parmi celles en âge de travailler (15 à 64 ans). S'il est élevé, cela signifie donc qu'une économie est capable d'utiliser ses ressources en main-d'œuvre, ce qui à l'instar des gains de productivité est une excellente chose pour la croissance potentielle. Or, sur ce plan, la France fait moins bien que ses voisins proches :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Il en est de même au niveau de l'OCDE :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Le chômage très élevé en France

 

La décrue du chômage est très lente en France, probablement parce que sa part structurelle est très élevée :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Et par rapport à la situation qui prévaut dans les autres pays européens, la France fait hélas plutôt pâle figure :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

S'il est certain que la baisse du taux de chômage et la hausse du taux d'emploi nécessitent des changements dans les structures mêmes de l'économie, il ne faudrait pas en déduire que le modèle macronien de flexisécurité - plus flexible que sécuritaire - soit la bonne réponse. En effet, il conduit à faire travailler beaucoup de monde, donnant l'impression d'une prospérité, mais à des conditions dégradées souvent en dehors des protections offertes par le salariat. D'où une hausse de la pauvreté ou de la précarité (ou non exclusif) dans de nombreux pays qui ont cédé aux sirènes de la flexibilité, fléaux que les gouvernements préfèrent du reste considérer comme passagers avant de s'y habituer.

 

En définitive, augmenter le temps de travail de ceux qui ont un emploi est un contresens face à une situation de chômage endémique. Il est de loin préférable d'augmenter le taux d'emploi en créant des emplois stables et rémunérateurs. À moins que l'objectif à peine voilée du président de la République ne soit de baisser les salaires, plus généralement le coût du travail, en faisant travailler les gens plus longtemps sans réelle compensation salariale et dans des conditions ultra-flexibles donc sans protections contre les risques de la vie (professionnelle)... Un vrai programme néolibéral avec tout ce que cela implique de casse sociale !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de L'Express.

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14 mai 2019 2 14 /05 /mai /2019 14:53

 

 

Le niveau insignifiant des débats durant cette campagne électorale pour les Européennes, achève de démontrer que rares sont les politiques capables d'émettre un diagnostic pertinent sur la situation économique de la zone euro. Pourtant, il crève désormais les yeux qu'une crise économique est en vue et qu'il sera très difficile d'y faire face tant les problèmes structurels sont nombreux dans la zone euro. Dans ce billet, nous nous intéresserons au dogme de la libre concurrence qui règne sans partage au sein des institutions européennes. Pour ce faire, nous verrons comment la concurrence fut érigée en principe cardinal dès le Traité de Rome en 1957, puis nous élargirons notre propos à la concurrence entre entreprises et entre pays (de la zone euro).

 

La concurrence érigée en principe cardinal

 

Dès l'origine, en 1957, le Traité de Rome disposait :

 

 * article 85 : "Sont incompatibles avec le marché commun et interdits tous accords entre entreprises, toutes décisions d'associations d'entreprises et toutes pratiques concertées, qui sont susceptibles d'affecter le commerce entre États membres et qui ont pour objet ou pour effet d'empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence à l'intérieur du Marché commun, et notamment ceux qui consistent à :

a) fixer de façon directe ou indirecte les prix d'achat ou de vente ou d'autres conditions de transaction ;

b) limiter ou contrôler la production, les débouchés, le développement technique ou les investissements ;

c) répartir les marchés ou les sources d'approvisionnement ;

d) appliquer, à l'égard de partenaires commerciaux, des conditions inégales à des prestations équivalentes en leur infligeant de ce fait un désavantage dans la concurrence ;

e) subordonner la conclusion de contrats à l'acceptation, par les partenaires, de prestations supplémentaires qui, par leur nature ou selon les usages commerciaux, n'ont pas de lien avec l'objet de ces contrats" ;

 

 * article 110 : "En établissant une union douanière entre eux, les États membres entendent contribuer, conformément à l'intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des barrières douanières. La politique commerciale commune tient compte de l'incidence favorable que la suppression des droits entre les États membres peut exercer sur l'accroissement de la force concurrentielle des entreprises de ces États" ;

 

 * article 112 : "Sans préjudice des engagements assumés par les États membres dans le cadre d'autres organisations internationales, les régimes d'aides accordées par les États membres aux exportations vers les pays tiers sont progressivement harmonisés avant la fin de la période de transition, dans la mesure nécessaire pour éviter que la concurrence entre les entreprises de la Communauté soit faussée".

 

Bref, avec l'Europe économique, les entreprises - quelle que soit leur taille - font leur entrée dans le monde cauchemardesque de la concurrence à outrance ! Et actuellement, c'est encore plus explicite, puisque l’article 3 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) confère une compétence exclusive à l’Union européenne en matière d’établissement des règles de concurrence. C'est précisément ce que l'on appelle la politique de concurrence de l'UE et qui part d'un principe vicié comme on peut hélas le lire sur le site de la Représentation française auprès de l'UE : "dans une économie de marché, la concurrence est la situation dans laquelle les acteurs peuvent librement échanger. Dans ce cadre, la politique de concurrence est un moyen d’accroître les richesses et d’atteindre un niveau de prix optimal". Les mots ont un sens et l'humain est à l'évidence le grand absent de cette politique...

 

Bien entendu, nul n'est contre une certaine dose de concurrence afin d'éviter lorsque c'est nécessaire les monopoles et oligopoles, bref les pouvoirs de marché. D'où l'intérêt de l'article 101 TFUE, qui énonce que certaines ententes qui seraient de nature à entraver la libre concurrence sont interdites et l'article 102 qui interdit l'exploitation abusive d'une position dominante par une entreprise. Mais faut-il pour autant créer les conditions de la guerre de tous contre tous (Bellum omnium contra omnes, comme aurait dit Hobbes) ? Entre les deux extrêmes il y a pourtant de la marge...

 

Maurice Allais et le "laissez-fairisme"

 

Pour comprendre combien ce principe de libre-concurrence est réputé indiscutable au sein de l'Union européenne, il suffit de garder à l'esprit que Maurice Allais, grand économiste titulaire du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, n'a quasiment jamais été appelé à s'exprimer dans les grands médias depuis qu'il dénonçait les méfaits de cette politique de libéralisation à outrance basée sur la concurrence parfaite.

 

Seul le journal l'Huma lui avait concédé une longue et pertinente entrevue publiée pendant la campagne pour la Constitution européenne de 2005, qui mérite vraiment le détour. En effet, il expliquait avec brio comment le mot libéralisme est devenu synonyme de "laissez-fairisme" et pourquoi le projet de Constitution européenne (rejeté par référendum en France), en fait de protéger contre les excès du libéralisme, "institutionnalise la suppression de toute protection des économies nationales de l’Union européenne". Avec pour résultante la destruction de l'industrie et le chômage de masse !

 

Anticipant la réalité de ce que serait la concurrence commerciale avec des pays à très faibles coûts de la main-d’œuvre comme la Chine ou l'Inde, Maurice Allais rappelait fort à propos qu'une "mondialisation généralisée des échanges, entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes, ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable". Il ajoutait même que la mondialisation ne profitait au fond qu'aux multinationales, ce que nombre de chefs de petites entreprises ont depuis compris à leurs dépens.

 

Quant à ceux qui répétaient déjà en ce temps-là (2005) que la France n'a pas d'avenir sans l'UE, Maurice Allais répondait de manière intelligente : "il est bien certain que la France ne peut avoir d’avenir que dans le cadre européen, mais ce cadre ne saurait se réduire ni à la domination illimitée et irresponsable des nouveaux apparatchiks de Bruxelles, ni à une vaste zone de libre-échange mondialiste ouverte à tous les vents, ni à une domination de fait des États-Unis, eux-mêmes dominés par le pouvoir plus ou moins occulte, mais très puissant, des sociétés multinationales américaines". Le nouveau président de la République française, tout acquis à la mondialisation heureuse, devrait peut-être prendre le temps d'y réfléchir d'autant que les gilets jaunes viennent de lui rappeler les conséquences humaines désastreuses du "laissez-fairisme"...

 

La concurrence entre pays de la zone euro

 

Au-delà du principe de concurrence entre les entreprises, qui les empêche notamment de fusionner (pour le meilleur comme pour le pire...) au moment même où les dirigeants européens ne cessent d'appeler à la création de champions européens, il est important d'insister sur la concurrence en matière de fiscalité et de coût du travail que se livrent les pays au sein même de la zone euro !

 

Naguère, les problèmes de compétitivité-coût entre nations se réglaient par des dévaluations, bref par des modifications des prix extérieurs liés aux taux de change. Le passage a une monnaie unique ne permet évidemment plus d'utiliser cet instrument de politique économique, bien que les différentiels de compétitivité demeurent très importants entre les États membres de la zone euro. La meilleure solution pour corriger l'hétérogénéité des économies de la zone euro consisterait à disposer d'un mécanisme de transferts de revenus entre États, ce qui revient à parler de fédéralisme européen, c'est-à-dire de l'Arlésienne.

 

Dès lors, l'absence d'ajustement par les taux de change oblige dans les faits les gouvernements à pratiquer des dévaluations internes lorsque leur balance extérieure est trop déséquilibrée. Cette dévaluation interne, ou ajustement nominal, consiste en une baisse de coûts salariaux et des prix dans le but d'améliorer la compétitivité d'un pays. En théorie, comme les prix et les salaires baissent parallèlement, les salaires réels ne varient pas et la compétitivité s'améliore à l'export. Mais, ce remède de cheval conduit le plus souvent à court terme  l'effondrement de la demande des ménages en raison de la baisse des salaires réels. Cela débouche alors sur une compression de l'activité et donc sur une hausse du chômage. Autrement dit, un pays qui pratique la dévaluation interne regagne en compétitivité à l'export au détriment des ménages de son pays et des pays partenaires...

 

Quant à la concurrence fiscale, son principal champ de bataille est le taux d'imposition des profits des entreprises :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Et désormais, certains dirigeants politiques ont réussi à faire croire au bon peuple que son intérêt était de voir baisser les cotisations sociales, afin de rendre les entreprises plus compétitives. Ce faisant, les salariés se voient hélas privés d'une partie de leur salaire différé, ce qui revient à dire que les travailleurs seront moins couverts contre les risques de la vie. L'un dans l’autre, la concurrence fiscale ampute sérieusement les recettes fiscales de l'État et sert de justification a posteriori à toutes les politiques de déconstruction de l'État social au travers notamment des coupes aveugles dans les dépenses publiques.

 

Le résultat d'une telle concurrence entre les pays par la fiscalité et les coûts salariaux est donc l'appauvrissement des salariés, leur précarisation et la destruction de la Sécurité sociale. En clair, la compétitivité est obtenue au prix de l'insécurité et de la précarité ! Tant qu'à faire, enfonçons des portes ouvertes et réaffirmons très fort que la coopération européenne est le seul moyen de faire de la zone euro autre chose qu'un grand marché froid de biens et de services. Même un minimum de coordination entre les politiques économiques des États membres, lorsque celles-ci génèrent des externalités comme c'est le cas de la fiscalité, pourrait être bénéfique à la zone euro. Face au naturalisme économique, qui cherche à faire croire à l'existence d'un chemin unique vers le progrès (lequel ?), ne perdons jamais de vue que toute construction sociale ou politique est le fruit d'un compromis. Ainsi, d'autres choix existent, mais changer les choses implique du courage politique, que peu semblent avoir...

 

Je crains alors fort que nous ne soyons entrés dans l'ère du chacun pour soi - situation amplifiée par le comportement des technocrates politiciens européens -, à moins que ce ne soit tout simplement l'ère du vide !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de Ça m'intéresse !

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 13:35

 

 

Eu égard aux prochaines élections européennes, je poursuis aujourd'hui mon analyse des problèmes économiques de la zone euro, après une série de billets sur la crise des gilets jaunes et les mauvaises réponses apportées par le gouvernement. Ainsi, après avoir évoqué la situation économique de l'Allemagne, les prévisions de croissance en berne dans la zone euro et l'absence d'unification du marché du travail dans la zone euro, nous allons nous demander globalement où en est l'Europe économique.

 

La confiance des ménages structurellement en berne

 

Structurellement, la confiance des ménages dans la zone euro est faible :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

L'hétérogénéité de la zone euro se voit déjà dans la différence de perception entre pays de la situation de l'économie européenne :

 

 

[ Source : Eurobaromètre 2018 ]

 

La croissance potentielle très faible

 

La croissance potentielle est définie comme celle réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles. C'est donc en quelque sorte le maximum de croissance qu'un pays puisse espérer à long terme en l'état actuel de ses caractéristiques économiques. Hélas, en raison du ralentissement des gains de productivité et du vieillissement démographique, la croissance potentielle est très faible dans la zone euro :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Le partage des revenus défavorable aux salariés dans la zone euro

 

De manière assez simple, si le salaire n'augmente pas au même rythme que sa productivité, alors il y a déformation du partage des revenus au détriment des salariés. Dès lors, on peut déduire du graphique ci-dessous, que le partage des revenus au sein de la zone euro se déforme structurellement en faveur des entreprises et donc au détriment des salariés :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

La dégradation de la qualité des emplois

 

Celle-ci se traduit par une baisse substantielle des emplois industriels très productifs plutôt bien rémunérés, et la création d'emplois dans les services souvent plus précaires et mal payés :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

La désindustrialisation de la zone euro

 

Le graphique ci-dessous montre que la désindustrialisation se poursuit et l'on ne peut que craindre le pire si l'Allemagne se retrouvait en difficulté avec son industrie automobile comme je l'ai expliqué dans ce billet :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

L'endettement total très élevé

 

Bien sûr, il y a la dette publique, qui atteint des niveaux très élevés dans de nombreux pays européens :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

Mais il y a aussi l'endettement privé, dont le niveau est devenu très élevé laisse à penser que la consommation et l'investissement reposent en fin de compte pour une grande partie sur du sable :

 

Dette des agents non financiers privés (en % du PIB)

 

 

[ Source : Banque de France ]

 

Conséquemment, l'endettement total (public et privé) est devenu très élevé, et le moins que l'on puisse dire est que la financiarisation croissante de l'économie et les politiques monétaires très expansionnistes menées par BCE y ont grandement contribué :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Quant aux autres problèmes structurels de la zone euro dont j'ai très souvent parlé sur ce blog (faible circulation des capitaux entre pays membres, concurrence entre pays membres, impossibilité de corriger simplement les problèmes de compétitivité-coût, régulation bancaire inachevée, etc.), ils ne sont pas près d'être réglés. Rien d'étonnant alors de voir resurgir des formes de nationalismes économiques (et politiques), comme je l'ai expliqué dans ce billet. Certes, le repli sur soi-même est loin d'être la bonne solution pour un pays, mais il est difficile de trouver un juste milieu lorsque l'idéologie dominante prône au contraire la compétition (concurrence) à outrance via la libéralisation au détriment de la coopération.

 

Mais par les bons temps qui courent, il est de bon ton de laisser croire que tous les problèmes de la zone euro se régleront bien un jour... pour peu que les plus pauvres et les classes moyennes ne se révoltent pas avant !

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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 14:44

 

 

Après des mois de vrais-faux débats, qui ont donné lieu à une vraie-fausse restitution de la part du Premier ministre, il ne restait plus qu'à attendre Godot l'allocution du président de la République, seul véritable maître du jeu politique, en capacité (on l'espère du moins) de mettre un terme à la grave crise sociale. Hélas, "l'effet waouh" tant attendu par les ministres - et dont la seule formulation donne à montrer le niveau infantile atteint en politique - n'est pas arrivé. Pis, l'on peut même dire que l'exercice fut un échec patent, tant sur la forme que sur le fond...

 

Nous avons en effet eu le droit à une heure de discours trop généraliste, qui sentait d'ailleurs le réchauffé de l'allocution reportée en raison de l'incendie de Notre-Dame de Paris. S'ensuivirent des questions pendant une heure et demie - pas toujours très pertinentes - posées par une minorité des 320 journalistes présents, avec des réponses du président qui oscillaient entre grande pompe et flou artistique. En tout état de cause, l'ensemble donnait l’impression désagréable d'un président ancré dans ses certitudes et incapable d'avoir le ton et la mesure qui lui permettraient de renouer la confiance avec le peuple. Ce billet cherchera ainsi à présenter les principales annonces, en démêlant les informations vagues, les approximations voire les contre-vérités...

 

La conférence de presse du jeudi 25 avril 2019

 

Emmanuel Macron redoutait l'exercice et il avait bien raison, car ils étaient nombreux derrière leur écran à attendre de vraies propositions pour sortir de la crise. Voici le résultat en version extensive (2h24 de vidéo) :

Les principales annonces du président

 

Pour les lecteurs qui n'auraient pas envie, à raison, de s'infliger la totalité de la conférence de presse, l'infographie ci-dessous résume l'essentiel des annonces présidentielles :

 

 

[ Source : France 24 ]

 

Au-delà d'un refus catégorique d'entendre parler du référendum d’initiative citoyenne dont j'avais détaillé les tenants et aboutissants dans ce billet, le président bon prince a concédé un abaissement du seuil pour déclencher un référendum d’initiative partagée de peu d'utilité en pratique, et un droit de pétition local sorte de vague réminiscence de l'Ancien Régime... Le vote blanc n'a pas non plus était retenu pour des raisons peu crédibles, tandis que la dose de proportionnelle envisagée outre qu'elle reste modeste ne s'appliquera qu'à une échéance trop lointaine pour régler les problèmes graves d'aujourd'hui !

 

Et je ne parle même pas du Conseil économique, social et environnemental (CESE) dont les pouvoirs sont extrêmement limités, avec ou sans la proposition du président de tirer au sort 150 personnes pour y siéger. Quant à l'écologie, la taxe carbone semble avoir échaudé Emmanuel Macron pour longtemps, puisqu'il se contente de déclarations à peu de frais comme le tirage au sort (décidément !) de 250 personnes pour imaginer des solutions à l'indispensable transition énergétique.

 

Enfin, en matière économique, vous l'aurez compris, Emmanuel Macron garde son cap, considéré comme "juste", et n'est au fond prêt qu'à concéder un changement de méthode, comme il le dit si bien dans les deux minutes de vidéo ci-dessous :

Autrement dit, le président a toujours raison, et si vous n'êtes pas d'accord c'est que vous n'avez rien compris aux lois universelles de l'économie ; le gouvernement, magnanime, fera alors preuve de pédagogie pour vous l'expliquer. Fermer le ban !

 

Des annonces qui n'ont pas convaincu

 

Les résultats du sondage « Opinion en Direct », réalisé par ELABE en partenariat avec BFMTV suite à la conférence de presse télévisée d’Emmanuel Macron, montre que ni le président ni ses annonces n'ont convaincu les sondés :

En résumé, 65 % des sondés n'ont pas trouvé le président convaincant et 78 % ne pensent pas que ses annonces permettront une sortie de la crise sociale que traverse la France depuis novembre 2018. La deuxième partie du quinquennat s'annonce à l'évidence sous de mauvais auspices...

 

La baisse des impôts

 

Le président a certes concédé qu'il y avait en France un problème d'injustice fiscale (voir mon billet pour les détails sur ce point), mais pour s'empresser de fermer la porte à toute hausse d'impôts pour les plus riches. Exit donc le retour de l'ISF, la création de tranches supplémentaires pour l'impôt sur le revenu, la fusion d'impôts, etc. Bref, il rappelle avec force qu'il est avant tout le président du "bloc bourgeois" pour reprendre l'expression de l'excellent livre de Bruno Amable, ce que j'avais pour ma part plus prosaïquement rendu dans ce billet par l'expression président des riches.

 

Ainsi, à l'instar de son Premier ministre - qu'en d'autres temps un président qualifié de collaborateur -, il en a conclu par un subtil glissement sémantique que les Français souhaitaient avant tout des baisses d'impôts. Et bien entendu, celles-ci seraient financées à périmètre budgétaire constant par des baisses de dépenses publiques mâtinées d'une suppression de quelques niches fiscales pour les entreprises. Bref, revoilà le concept zombi appelé théorème de Schmidt, selon lequel si les dépenses publiques baissent, alors il est possible de diminuer concomitamment les impôts prélevés en particulier ceux des entreprises, d'où l'enclenchement d'un cercle vertueux suivant : baisse des impôts et cotisations sur les entreprises => hausse des marges => hausse de l'investissement => hausse des emplois. Hélas, l'économie réelle ne veut décidément pas fonctionner ainsi, mais à l'image des Shadoks, il faut continuer à appliquer cette politique économique même si elle ne donne aucun résultat, car "plus ça rate et plus on a de chances que ça marche un jour"...

 

Toujours est-il que le président de la République a donc annoncé 5 milliards d'euros de baisses d'impôts pour les classes moyennes qui travaillent, sans que l'on se sache très bien qui sont lesdites classes moyennes laborieuses. Tout au plus, a-t-on appris par la voix très autorisée de Bruno Le Maire, qu'il s'agit de se concentrer sur les deux premières tranches de l'impôt sur le revenu au moyen des systèmes de décote afin de faire baisser l'IR pour 15 millions de foyers fiscaux : 350 euros en moyenne pour les foyers fiscaux qui sont dans la tranche à 14 % et 180 euros pour ceux dans la tranche à 30 %.

 

Hélas, outre que les plus riches bénéficieront a priori aussi de cette réduction (sic !), les classes moyennes financeront in fine elles-mêmes ces baisses d'impôts par la baisse de dépenses publiques, c'est-à-dire la suppression de nouveaux services publics. C'est donc le pire cadeau fiscal que la classe moyenne puisse imaginer ! Dans ces conditions, il y a du cynisme à évoquer un objectif de lutte contre l'évasion fiscale qui "mine l’adhésion à l'impôt" (resic !), d'autant que la suppression du verrou de Bercy présenté comme une réussite personnelle du président occulte en réalité l'hostilité dont le gouvernement avait fait montre sur cette question !

 

Et quant à ceux qui m'objecteront que les services publics seront préservés, puisque le président a suggéré la création d'une "maison France Services", qui regrouperait dans un même lieu pour chaque canton les services publics, il faut garder à l'esprit que les maisons de services au public (MSAP) existent déjà depuis 2014 (idée de Manuel Valls) et qu’elles souffrent d'un sous-financement criant...

 

Le temps de travail des Français

 

« La France travaille en moyenne beaucoup moins que ses voisins : on commence plus tard, on part plus tôt et on travaille moins dans l’année ». Voilà typiquement le genre de sentence qui se dément très vite, surtout si le président cherche à comparer les travailleurs en France à ceux de l'Allemagne, du Danemark ou des Pays-Bas, comme le montre le graphique ci-dessous :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Je consacrerai un prochain billet au temps de travail, c'est pourquoi je ne développerai pas plus sauf pour dire qu'au vu de la productivité par emploi en France, il n'est pas utile d'augmenter le temps de travail de ceux qui ont un emploi. Il serait bien préférable de créer des emplois de qualité, protecteurs et bien rémunérés pour que le plus grand nombre en ait un et puisse ainsi contribuer au développement économique (même si le travail rémunéré n'est pas la seule source de création de richesses, tant s'en faut) !

 

Par ailleurs, le président de la République souhaite à l'évidence ménager la chèvre et le chou sur la question de l'âge de départ en retraite, d'où des annonces alambiquées qui cachent très mal le fait qu'il faudra désormais travailler plus longtemps pour toucher une retraite pleine :

Quant à la réindexation des pensions de retraite sur l'inflation - d'abord pour celles inférieures à 2000 € en 2020, puis toutes les autres en 2021 -, ce n'est qu'un simple retour dans un passé récent, car jadis elles étaient même indexées sur l'évolution des salaires. Au demeurant, je ne peux résister au plaisir de rappeler que la sous-indexation des pensions de retraite prévue dans le budget de la Sécurité sociale pour 2019 fut censurée par le Conseil constitutionnel... Emmanuel Macron se contentera donc de faire appliquer la loi sous couvert d'avoir fait un geste envers les retraités !

 

En tout état de cause, même s'il ne l'a pas admis explicitement, le président de la République sait très bien que c'est en raison des gilets jaunes qu'il a été contraint à deux reprises - en décembre et maintenant - de revoir sa copie. Hélas, à chaque fois ses annonces furent à contretemps, très imprécises voire parfois même volontairement ambiguës, et toujours présentées à tort comme de grandes avancées sociales, alors qu'il ne s'agit en fin de compte que de rustines destinées à éviter de remettre en cause un système néolibéral d'où l'Homme est le grand absent... donc le grand perdant !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de Libé.

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 13:50

 

 

Après avoir évoqué les souffrances endurées par les plus de 50 ans au chômage, le recours massif aux contrats très courts, le partage des revenus qui se fait au détriment des salariés de la zone euro et la pauvreté en France, je vous propose aujourd'hui de nous intéresser au très mal nommé marché du travail européen. En effet, outre que la notion même de marché du travail est contestée par de nombreux économistes à la suite de Keynes, nous allons montrer que c'est l'hétérogénéité qui domine en la matière au sein de la zone euro et que celle-ci charrie des catastrophes humaines et sociales.

 

La critique radicale du marché du travail selon Keynes

 

Lorsqu'il écrit sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (publiée en 1936), Keynes veut en découdre avec la domination toute puissante de l'économie néoclassique qui, à l'image de notre époque, a pourtant prouvé son incapacité à rendre compte de la crise.

 

Dès lors, Keynes montre que le fonctionnement du marché du travail, tel que le voient les néoclassiques, est une analyse "supposée simple et évidente qui a été fondée, pratiquement sans discussions, sur deux postulats fondamentaux". Il lui porte ensuite l'estocade en déclarant  : "il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer que toutes les difficultés sont résolues" !

 

Keynes réfute l'idée même qu'il existerait un marché du travail comme le présentent les néoclassiques, c'est-à-dire avec une demande de travail des entreprises qui augmente lorsque le salaire réel diminue (fonction décroissante), et une offre de travail des salariés qui augmente lorsque le salaire réel augmente (fonction croissante).

 

Pour lui, même s'il admet qu'à l'équilibre le salaire est égal au produit marginal du travail, la demande de travail ne résulte pas d'un mécanisme aussi simple que celui décrit par les néoclassiques, en particulier parce que les salariés et les patrons ne sont pas des agents économiques libres et égaux. Cela revient en fait à dire que Keynes avait bien perçu, contrairement à François Rebsamen, que sur le marché du travail les salariés étaient loin d'être en position de force dans les négociations (voir ce billet que j'avais écrit sur le partage des revenus), et qu'il fallait tenir compte de ce système hiérarchisé pour analyser le marché du travail.

 

Du côté de l'offre de travail, Keynes récuse l'idée qu'elle augmenterait avec le salaire réel. Sa principale explication tient au fait que salariés et patrons s'engagent sur la base du salaire nominal, car l'inflation n'est pas connue au moment de la signature (la notion d'inflation est-elle seulement comprise par la majorité des salariés et des patrons ?). Par ailleurs, il confronte la théorie néoclassique à ses propres contradictions, puisque si cette théorie était valide, les salariés devraient réduire leur offre de travail lorsque les prix à la consommation (= inflation) augmentent, leur salaire réel (=salaire nominal - inflation) diminuant. Or ce n'est pas le cas...

 

La divergence des coûts salariaux unitaires dans la zone euro

 

Le graphique ci-dessous nous montre comment a évolué le coût salarial unitaire (c'est-à-dire le coût salarial par unité de valeur ajoutée produite) en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne, depuis l'entrée dans l'euro en 1999 :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Il est bon de rappeler qu'un salarié est également un consommateur (et aussi un citoyen même si les gouvernements semblent l'oublier...), et que si les salaires sont maintenus bas pour gagner en compétitivité-coût, il ne faudra pas espérer tirer la croissance par le traditionnel moteur de la consommation. Pire, les contestations sociales vont devenir de plus en plus nombreuses et importantes, comme en témoigne le mouvement des gilets jaunes. En outre, il est impossible de rester longtemps compétitifs face aux salaires pratiqués par les pays de l'Est, ce d'autant plus que les gains de productivité s'affaiblissent dans les pays du cœur évoqués ci-dessus :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

 

La dévaluation interne pour compenser la perte de compétitivité-coût

 

Certains pays, à l'instar de l'Allemagne au début des années 2000 et de l'Espagne en 2009, se lancent alors dans des politiques de dévaluation interne - également appelée ajustement nominal -, qui consistent en une baisse de coûts salariaux et des prix dans le but d'améliorer la compétitivité d'un pays. Bref, il s'agit d'imiter les effets d'une dévaluation monétaire dans une zone où la monnaie est unique.

 

Selon la théorie, comme les prix et les salaires baissent parallèlement, les salaires réels ne varient pas et la compétitivité s'améliore à l'export. Mais, ce remède de cheval, contrairement aux attentes, conduit le plus souvent (au moins à court terme) à l'effondrement de la demande des ménages en raison de la baisse des salaires réels. Cela débouche alors sur une compression de l'activité à court terme et donc sur une hausse du chômage.

 

En définitive, parler dans ces conditions de marché du travail européen est un vœu pieux, qui sert surtout une vulgate néolibérale tendant à accréditer l'idée qu'au fond tout finit par s'arranger lorsque le marché est libre. L'union des marchés du travail nationaux, avec une indemnisation du chômage des pays en difficulté assurée partiellement par ceux au plein-emploi, un niveau du salaire minimum fixé par rapport au salaire médian et autres idées pas forcément mauvaises, bute hélas sur une tendance au repli national dans presque tous les pays. Qu'il suffise pour s'en convaincre d'entendre les thèmes abordés dans la campagne électorale pour les Européennes...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de la Croix.

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