Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Tout savoir sur l'économie

Les mécanismes de l'économie 2

50 idées reçues déchiffrées

 

Économie BTS

100% BTS

Les grands débats économiques

 

La grande saignée économique

 

Comprendre la dette

 

Dictionnaire révolté d'économie

Les mécanismes de l'économie

 

Le capitalisme en clair

Les marchés financiers en clair

Concours commun IEP 2020

Concours commun IEP 2019

Concours commun IEP 2017

Concours commun IEP 2016

Concours commun IEP 2015

Mondialisation-IEP.jpg

Concours commun IEP 2014

Travail et culture

Concours commun IEP 2011

63548

Concours commun IEP 2010

iep

Recherche

28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 11:27

 

 

L'heure de la rentrée vient de sonner ! Comme à mon habitude, j'ai profité de l'été pour lire (et relire !) de nombreux livres d'économie, de philosophie, d'histoire, de sociologie et même des romans. Certaines de ces lectures m'ont du reste donné des idées intéressantes de cours et conférences. Je n'ai pas pour autant oublié l'écriture, puisque j'ai publié sur mon blog plusieurs billets : Démocratie, citoyenneté et vote, les cotisations sociales, l'endettement des ménages, la justice sociale, Quand l'économie s'oppose à la démocratie.

 

Cette année, je poursuivrai mes recherches universitaires sur la monnaie et plus particulièrement les monnaies locales, avec pour objectif de publier un article académique. Je continuerai à donner quelques conférences grand public, qui m'offrent l'occasion de transmettre ma passion de l'économie et à tout le moins de donner aux auditeurs des clés pour comprendre les mécanismes économiques. Pour l'année universitaire 2020/2021, j'ai prévu des interventions dans plusieurs villes, dont je vous parlerai au fur et à mesure de l'année lorsque les dates seront arrêtées définitivement. La première conférence aura lieu au Cercle Edmond About de la MJC de Dieuze, le samedi 3 octobre à 17h30, et la suivante à l'Université Populaire de Forbach (UPT), le mardi 6 octobre 2020 de 19h00 à 20h30.

 

Mais aujourd'hui, je souhaite vous parler de la cafet'éco que j'ai créé il y a plus de dix ans à l'Université Populaire de Sarreguemines (UPSC) ! À l'origine, les cours avaient lieu dans la cafétéria du Pôle école de Sarreguemines, mais en raison de nombre important d'auditeurs, j'ai été contraint de choisir une salle à l'étage. En moyenne, la cafet'éco se tient un mercredi dans le mois à 18h30. D'une durée d'1h30, l'ambiance de travail est comme à mon habitude décontractée et en rien scolaire : grâce au document récapitulatif que je fournis au début de chaque séance, chacun peut choisir de prendre quelques notes, participer en posant des questions, ou simplement écouter !

 

Aucun prérequis n'est nécessaire pour suivre mes cours d'économie. Au reste, depuis plus de dix ans, j'ai rencontré à la cafet'éco des auditeurs de tous horizons, grands débutants ou non, mais toujours désireux de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Et très humblement, ma plus grande satisfaction est de constater qu'ils en ressortent avec une bonne compréhension des mécanismes économiques principaux.

 

Les thèmes sont bien entendu amenés à évoluer avec l'actualité, c'est pourquoi l'année dernière je n'ai cessé de modifier mes sujets afin d'aborder la crise des gilets jaunes, la politique monétaire, la réforme des retraites, les monnaies locales, le pouvoir d'achat des classes moyennes, les cryptomonnaies, le fonctionnement des prestations sociales, la dette publique, les impôts et la redistribution, l'étalon-or, l'économie de la santé en France, la concurrence au sein de l'Union européenne, etc. Je mets toujours un point d'honneur à fournir aux auditeurs, débutants ou non, les derniers développements sur la question, afin qu'ils puissent aborder les grands débats économiques avec le recul et les outils nécessaires.

 

 

Les inscriptions, dans la limite des places disponibles, se font auprès de l'UPSC entre le 31 août et le 18 septembre 2020 :

 

Université Populaire Sarreguemines Confluences

Place Jeanne d'Arc

57200 Sarreguemines

  Tél : 03 87 09 39 81

Email : upsc@wanadoo.fr

Partager cet article

Repost0
10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 13:48

 

 

Au-delà des effets d'annonce, les plans d'aide mis en œuvre dans les diverses régions du monde ont plus une dimension économique que sociale, comme en témoigne l'absence de vrais débats sur la justice sociale, la démocratie et la souveraineté nationale. Il apparaît désormais clairement que l’objectif des gouvernements consiste avant tout à sauver le système existant sans poser les bases d'un véritable changement. C'est dans ce contexte, que je souhaiterais évoquer brièvement aujourd'hui le trilemme de Rodrik, un concept important pour analyser la situation au sein de l'UE notamment.

 

Le trilemme de Rodrik

 

Dani Rodrik est un célèbre économiste de la John F. Kennedy School of Government de l'Université Harvard, dont les travaux portent sur l'économie internationale, l'économie du développement l'économie politique. Ses positions critiques sur la mondialisation en font un économiste de premier plan pour comprendre les mutations actuelles.

 

Dans son livre Nations et mondialisation, publié en 2008, il a développé le concept de triangle d’incompatibilité - inspiré du célèbre triangle d’incompatibilité de Robert Mundell - dont la conclusion peut être formulée de la manière suivante : dans le cadre d'un pays (ou d'un ensemble intégré plus grand), il n'est pas possible de combiner ensemble les trois dimensions suivantes :

 

 * l'intégration économique ou hypermondialisation ;

 

 * la démocratie ;

 

 * la souveraineté nationale.

 

Dans la mesure où il n'est possible de conserver que deux dimensions, on peut en déduire trois régimes institutionnels :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

Quelles conséquences pratiques pour l'UE ?
 

On en déduit donc que poursuivre l'intégration économique au sein de l'Union européenne nécessiterait soit de renoncer à la souveraineté nationale en transférant le pouvoir de décision aux institutions européennes (fédéralisme), soit de renoncer à la démocratie en passant outre la volonté du peuple… Pour l’instant, au vu de l'évolution récente de l'UE, c'est la souveraineté nationale qui a été abandonnée au nom d'un hypothétique fédéralisme. Au reste, ce choix risque fort d'entrer en contradiction avec les aspirations nées pendant la crise sanitaire, même si le battage médiatique lié au plan d'aide européen cherche à faire croire que les États membres ont franchi le cap de la coopération vertueuse...

 

En même temps, l'option de la « camisole dorée »  (golden straightjacket selon Rodrik), qui consiste à sacrifier la démocratie sur l'autel de l'hypermondialisation économique me semble déraisonnable, à moins de voir dans la Chine capitalistico-communiste un modèle enviable de société... Enfin l'option appelée « compromis de Breton Woods » entre en conflit immédiat avec l'intégration économique placée au cœur même du projet européen.

 

Une zone euro en berne

 

À force de vouloir répertorier à tout prix les réussites réelles ou supposées de la construction européenne, les dirigeants politiques ont été incapables de voir que le ralentissement économique dans la zone euro avait commencé dès la fin de l'année 2018. Et je ne parle même pas de la crise sociale, tout simplement noyée sous une avalanche de chiffres censés prouver la solidité de l'économie européenne.

 

Bien entendu, la situation économique au sein de la zone euro n'est pas indépendante du ralentissement mondial de la production industrielle et du commerce international. En outre, les très nombreuses incertitudes liées à la guerre commerciale qui oppose les États-Unis à la Chine pèsent très fortement sur l'économie européenne. Certes, la zone euro avait profité d’une conjonction de facteurs favorables à la demande : un euro relativement faible, un niveau très bas des taux d’intérêt et des prix du pétrole raisonnables au début de l’année.

 

Mais, ces facteurs conjoncturels se sont partiellement retournés et on aperçoit désormais les énormes problèmes structurels de l'économie européenne (absence de marge de manœuvre dans la politique budgétaire, très faible de circulation des capitaux entre pays membres, pays étranglés par leur dette publique, absence de coopération économique, concurrence fiscale délétère, impossibilité de corriger les problèmes de compétitivité-coût, régulation bancaire inachevée, banques européennes parfois fragiles sans compter les fusions démentielles entre des géants bancaires en piteux état comme Deutsche Bank et Commerzbank, etc.). Maintenant que la croissance de la zone euro n'est plus tirée par les pays du cœur (Allemagne, France, Italie), seuls demeurent les PECO et les pays du sud de l'Europe où la croissance tenait encore avant la pandémie de Covid-19...

 

Depuis, hélas, les prévisions sont bien sombres, tant en matière de croissance (1re colonne), d'inflation (2e colonne) et de chômage (3e colonne) :

 

 

[ Source : Commission européenne ]

 

La forme institutionnelle de l'UE sera-t-elle en capacité de répondre à la crise économique et sociale qui vient ? Rien n'est moins sûr...

 

P.S. L'image de ce billet provient de cette émission de France Culture.

Partager cet article

Repost0
21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 15:56

 

 

Justice sociale : voilà une expression sur toutes les lèvres, en particulier celles des politiques. Ce faisant, elle se retrouve nécessairement galvaudée au point de désigner parfois l'exact contraire de son sens original, façon novlangue orwellienne. Dans ce billet, il n'est pas question de faire de longs développements comme j'en avais fait pour la démocratie et la citoyenneté, mais plutôt de donner aux lecteurs quelques clés qui lui donneront envie d'approfondir le sujet.

 

Verbatim

 

Voici quelques déclarations et discours concernant la justice sociale, qui montrent combien la notion est malléable !

 

 * feu le Premier ministre Edouard Philippe

 * les gilets jaunes, mouvement sur lequel j'avais beaucoup écrit (voir ici ou )

Parmi ceux qui appellent de leurs vœux la justice sociale, l'on pourrait également citer Tony Blair, Emmanuel Macron, François Fillon, François Hollande, Angela Merkel et même Donald Trump (parfois)... Rappelons que dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique. Et si le Parti unique prenait désormais la forme de la bien-pensance ?

 

La justice sociale

 

La notion de justice sociale apparaît dans le débat politique au XIXe siècle, dans un monde dominé par la notion de classes sociales, sous la plume notamment de John Stuart Mill ("la société doit traiter également bien tous ceux qui sont également bien mérité d'elle"), et désigne l'association de la justice et de la solidarité. Alfred Fouillé (L’idée de justice sociale d’après les écoles contemporaines), Léon Bourgeois (Solidarité) et Émile Durkheim poseront des jalons importants dans la construction de l'État social moderne.

 

Mais ces concepts se retrouvent bien entendu depuis l'aube de l'humanité. Ainsi, Aristote avait déjà compris qu'au-delà du couple justice commutative (à chacun la même part) et distributive (à chacun selon son dû), la Cité ne pouvait survivre sans une forme de réciprocité proportionnelle (Éthique à Nicomaque) : "c'est en effet parce que l'on retourne en proportion de ce que l'on reçoit que la Cité se maintient". Vision qui n'est pas sans rappeler ce célèbre sermon de Bossuet intitulé De l'éminente dignité des pauvres, dans lequel on pouvait lire : "Quel est le fardeau des pauvres ? C’est le besoin. Quel est le fardeau des riches ? C’est l’abondance".

 

Les néolibéraux, quant à eux, iront jusqu'à nier l'existence même de la justice sociale au nom de la liberté individuelle et du marché libre ! Ainsi, Hayek écrivait-il dans Le mirage de la justice sociale que ce concept est inspiré par "une nostalgie nous rattachant aux traditions du groupe humain des origines, mais qui a perdu toute signification dans la Société Ouverte des hommes libres". Bref, la justice sociale ne serait en fin de compte qu'un fantasme d'hommes incapables de comprendre que "les seuls liens qui maintiennent l'ensemble d'une Grande Société sont purement économiques"...

 

 

Un tantinet moins provocateur, mais toujours très attaché à l'homo œconomicus, l'on trouve la théorie de la justice de John Rawls, qui déduit de la fiction du "voile d'ignorance" deux principes fondamentaux : le principe de liberté et le principe de différence, ce dernier légitimant les inégalités sociales sous certaines conditions.

 

 

Dans tous les cas, on reste dans l'abstraction (individuelle) - alors que la justice sociale est par nature une construction morale et politique, donc collective - et l'on ignore splendidement l'histoire des conquêtes sociales !

 

La force d'une idée

 

Pour finir, je me devais de citer Alain Supiot, spécialiste de la justice sociale. On lui doit notamment un passionnant petit livre intitulé fort intelligemment La force d'une idée, dans lequel il préface le texte d'Alfred Fouillé cité plus haut en brossant à grands traits - mais avec une grande rigueur intellectuelle - l'évolution du concept de justice sociale. 

P.S. L'image de ce billet provient du blog FO retail distribution.

Partager cet article

Repost0
30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 13:59

 

 

Durant ces dix derniers mois, j'ai suivi de l'intérieur une campagne électorale dans l'une de ces nombreuses villes de taille moyenne, qui souffrent entre autres de la désindustrialisation. Ce fut l'occasion d'observer le fonctionnement concret de la citoyenneté et de la démocratie, mots qui sont (trop) souvent mal compris galvaudés tant par les électeurs que les candidats. Avec cet article, je souhaite donc clarifier quelques points, car comme l'aurait peut-être écrit Albert camus, "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"... Et c'est peu dire que la démocratie est actuellement en lambeaux tout comme la citoyenneté ! Mais que le lecteur se rassure, plutôt que de rentrer dans tous les méandres de la science politique, je privilégierais les problématiques concrètes sans sacrifier la rigueur. 

 

Du pouvoir du roi au pouvoir du peuple et de la nation

 

Étymologiquement, la démocratie est un régime politique dans lequel le pouvoir (kratos en grec) est exercé par le peuple (dèmos) souverain. Sous l'Ancien régime, le corps politique du royaume se confondait pour l'essentiel avec le roi et la souveraineté (du latin superus, qui signifie supérieur), en tant que construction juridico-mythologique instituant une autorité suprême, permettait au roi de légitimer son pouvoir face au pape. Dans son traité Les Six livres de La République, Jean Bodin définit ainsi la souveraineté comme un attribut essentiel de l'État ("la souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République"), ce qui permet de justifier la puissance de l'État, donc du roi.

 

Du peuple, il n'est guère question... C'est avec des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau (Du Contrat social, 1762), que le peuple commence enfin à être vu en France comme la source unique du pouvoir et, donc, le seul détenteur légitime de la souveraineté. Autrement dit, pour Rousseau, chaque citoyen est titulaire d'une infirme partie de la souveraineté, qui ne peut néanmoins s'exprimer que de façon collective par ce qu'il qualifie de "volonté générale". C'est ce que Lincoln aurait traduit par cette phrase célèbre : "la démocratie, c'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple".

 

En 1789, les députés de la période révolutionnaire ont considéré que la souveraineté n'appartenait pas au peuple comme somme des individus, mais à la nation représentant le peuple dans son ensemble (Cf. Qu'est-ce que le tiers-état ?, Sieyès, 1789). C'est pourquoi l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dispose : "Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément". Notons que Robespierre tentera bien, en 1793, d'imposer un concept de souveraineté populaire basé sur une vision unifiée et homogène du peuple, mais qui débouchera sur la dictature (terreur) que l'on sait...

 

La Constitution de la Ve République de 1958 mêle les principes de la souveraineté nationale avec une petite dose de souveraineté populaire, puisque l'article 3 dispose que "La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution".

 

Démocratie directe vs démocratie indirecte

 

Une telle définition de la souveraineté nationale, parce qu'elle fait concomitamment de l'État la personnification juridique de la nation, ouvre ainsi la porte à une représentation du peuple par des élus chargés de faire fonctionner cet État, ce que Hans Kelsen appelle une démocratie indirecte plutôt que représentative, basée sur une souveraineté nationale indivisible, inaliénable et imprescriptible. Celle-ci s'oppose à la démocratie directe telle que souhaitait par Rousseau et telle qu'elle pouvait exister au moment des réformes de Clisthène à Athènes (508 avant J.C), qui en remodelant la Constitution de Solon permirent aux citoyens athéniens de participer aux débats au sein de l'assemblée (ecclesia) et de voter.

 

La philosophe Simone Weil montrait comment dans le Contrat social de Rousseau, l'on trouve énoncé toutes les conditions d'existence de notre idéal républicain basé sur la volonté générale. Pour le dire simplement, sous certaines conditions, l'expression du peuple peut être conforme à la justice, parce que les hommes sont censés partager la même raison qui leur permet donc de converger en opinion sur la justice et la vérité. Or, ce sont précisément ces conditions qui sont le plus souvent passées sous silence, en particulier lorsqu'elles ne sont plus remplies :

 

 * il faut qu'il n'y ait aucune passion collective qui s'empare du peuple au moment où il doit s'exprimer, sinon il peut facilement voter pour les pires politiques comme l'a démontré l'accession au pouvoir de criminels par la voie légale ; 

 

 * le peuple doit pouvoir s'exprimer sur des problèmes concrets et précis de la vie publique, et non faire seulement un choix entre plusieurs candidats dont on a pu voir qu'ils ne respectaient pas toujours, c'est un euphémisme, leur programme ; 

 

Et le moins que l'on puisse dire est qu'actuellement aucune de ces deux conditions n'est respectée. 

 

L'abbé Sieyès, évoqué ci-dessus, exprime quant à lui clairement sa préférence pour le système de représentation  dans un célèbre discours : "La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi, n’est pas douteux parmi nous. D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; ils doivent donc se borner à se nommer des représentants [...]". Mais en 1789 on est encore loin d'un suffrage universel et d'un parlementarisme où toutes les tendances politiques trouvent à s'exprimer.

 

Le danger d'une démocratie formelle

 

En pratique, il est difficilement envisageable d'instaurer une démocratie directe intégrale à l'échelle d'une grande commune ou d'un pays, ne serait-ce qu'en raison de la nécessité de réunir régulièrement dans un même lieu beaucoup de personnes et de leur permettre ensuite de débattre librement. Le constat est d'ailleurs amer : de nos jours, lorsque les citoyens sont trop souvent appelés à s'exprimer et à débattre, leur motivation à se déplacer s'émousse alors même qu'il en va de l'avenir de la res publica. Mais cela ne doit pas empêcher d'injecter une certaine dose de démocratie directe en consultant directement les citoyens sur certaines questions avec avis exécutoire.

 

La problématique de l'expression populaire directe a d'ailleurs refait surface lors de la crise des gilets jaunes en 2018-2019,  lorsque l'élite politique fut accusée à juste titre de s'accrocher à la chimère d'un monde gouverné par des règles économiques universelles immuables, qui rendent inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie.

 

Pire, de nombreux citoyens ont la désagréable impression que les campagnes politiques se succèdent et se ressemblent, en ce que seules quelques vagues problématiques sont abordées à l'exclusion de toute thématique politique de fond, qui obligerait à prendre de vrais engagements auprès des Français. Exit par conséquent l'échange verbal musclé et le débat animé, nécessairement perçus comme une agression insupportable ("cessez de m'agresser verbalement" est devenu l'arme des minus habens réduits à quia) dans notre société post-moderne ; place au consensus mou sur des lois politico-économiques réputées universelles, sous peine de passer pour un extrémiste.

 

Les limites et dangers inhérents à la démocratie moderne sont bien connus au moins depuis Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840). Ce dernier voyait en la démocratie une sorte de processus providentiel caractérisé par « l’égalité des conditions », portant en germe le risque de l’individualisme dont le seul remède est une participation à la chose publique au niveau local. Tocqueville mit également en lumière le danger d'un despotisme doux dans une société démocratique, qui consiste pour les citoyens à s'en remettre à un État tout-puissant : "au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux". Troublant d'actualité...

 

Il est aussi bon de rappeler que si les premiers socialistes marxistes voyaient dans le vote un expédient utile à la révolution, les anarchistes comme Proudhon percevaient le système démocratique tel qu'il fonctionnait au XIXe siècle (parlementarisme + droit de vote limité) comme une simple mascarade bourgeoise servant à jeter un voile à peine pudique sur les inégalités de classes.  Beaucoup plus à droite sur l'échiquier politique, la démocratie parlementaire fut très souvent accusée de donner le pouvoir à une élite coupée du peuple, ce qui débouchera dans certains cas extrêmes sur des abominations caractérisées par l'incarnation des aspirations du peuple par un chef unique (fascisme, nazisme... Cf. Carl Schmitt). Démocratie réelle contre démocratie formelle, tout en évitant l'incarnation du pouvoir par un seul chef, voilà encore un débat d'actualité ! Et si, au fond, ce qui caractérise le mieux la démocratie, c'était l'existence et la protection des libertés (réelles) comme le pensait Raymond Aron ?

 

Régis Debray, dans l'obscénité démocratique, fait quant à lui une différence entre démocratie anglo-saxonne et République, cette dernière étant le fruit de la Révolution française qui combine liberté, raison, tolérance, souci de la chose publique (res publica) et recherche de l'universel. Selon Debray, alors qu’en  démocratie l'État se contente de faire plus ou moins bien coexister des communautés, "en République l’État  surplombe  la  société". D'où une école républicaine qui apprend à raisonner, c'est-à-dire à faire usage de sa pensée critique, alors que dans les démocraties anglo-saxonnes l'école se met de plus en plus à ressembler à la société avec tous ses travers (compétitivité, productivité, zapping, amusement...).

 

Mandat impératif et règle du jeu démocratique

 

D'emblée, si la démocratie implique que les élus représentent le peuple, alors l'on serait tenté de dire qu'ils doivent prendre des décisions conformes à celles que le peuple réuni dans son intégralité en assemblée aurait prises. Bref, les représentants seraient ainsi liés par le mandat que les citoyens leur confient et auraient l'obligation de respecter le programme sur lequel ils ont été élus, sous peine d'être révoqués.

 

Ce type de mandat, appelé impératif, pose à l’évidence un problème pour trouver un compromis, base même de l'idéal démocratique. En effet, comment concilier deux points de vue diamétralement opposés, si chaque élu doit respecter un mandat impératif ? C'est pourquoi depuis la Révolution française, les députés représentent la Nation tout entière et non les électeurs de leur circonscription. L’article 27 de la Constitution de 1958 dispose précisément que « tout mandat impératif est nul », ce qui signifie que les députés se déterminent librement dans l’exercice de leur mandat pour servir l'intérêt général et ne sont pas tenus d'agir comme le réclameraient éventuellement certains électeurs. D'où l'expression de "démocratie indirecte" employée par Hans Kelsen plutôt que "démocratie représentative". L'organisation périodique et rapprochée de scrutins est donc une nécessité, afin d'obliger les élus à tenir compte de la volonté du peuple-électeur, même si c'est a minima.

 

Ainsi, si le peuple n'exerce pas aujourd'hui le pouvoir lui-même, il se doit d'obéir aux lois que ses représentants élus ont votées, puisque le peuple est réputé avoir consenti collectivement à donner ce pouvoir en toute connaissance de cause. C'est parfois difficilement acceptable lorsque les choix faits par les représentants sont très éloignés des engagements de ceux-ci, mais c'est le principe de fonctionnement de notre démocratie indirecte, qui avait conduit Rousseau à déclarer : "le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement". Le grand juriste Carré de Malberg avait du reste bien compris que le régime parlementaire permettait de substituer la souveraineté des élus à celle du peuple... Il n'est donc pas inutile de réfléchir à y intégrer des possibilités de consultations directes des citoyens sur certaines questions avec avis exécutoire. Bien entendu, tout cet édifice suppose que les candidats soient un minimum intègres et portés à rechercher l'intérêt général, car sinon c'est la crise sociale qui surgit à défaut de révolution, ce qu'Aristote avait parfaitement compris...

 

Scrutin proportionnel vs scrutin majoritaire

 

La différence entre les deux modes de scrutin est la suivante :

Souvent, l'on considère le scrutin proportionnel comme plus démocratique dans la mesure où même un petit parti peut obtenir des sièges du simple fait d'avoir eu un assez bon résultat. Bref, ce mode de scrutin représente assez fidèlement les rapports de pouvoir et les choix du peuple, ce dernier étant loin d'être constitué de citoyens homogènes avec une âme unique comme l'imaginait Robespierre ; au contraire, le peuple est avant tout un ensemble de sous-divisions et de communautés. Un tel scrutin peut donc conduire à une fragmentation excessive empêchant ensuite de trouver une majorité stable pour gouverner, puisque ce sont les partis qui une fois les sièges distribués doivent former une coalition de gouvernement.

 

Nous touchons là à un point essentiel du fonctionnement démocratique, pourtant très mal compris : toutes les opinions légales ont le droit de concourir à une élection, même si elles nous semblent être farfelues, dangereuses ou contraires à nos valeurs. Cela découle de cette sentence matérialiste de Protagoras, citée par Platon dans son Théétète : "L’homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont, du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas". Dès lors, dire que les électeurs ont eu tort ou pire, qu'ils ont mal voté, c'est méconnaître la règle du jeu démocratique, même si à titre personnel on a le droit de penser que certaines opinions valent moins que d'autres (et c'est certainement le cas sur le plan politique mais aussi moral) et qu'en l'absence de transcendance le fonctionnement démocratique peut conduire à des catastrophes dont l'histoire politique regorge.

 

Le tirage au sort

 

Face aux défauts inhérents à chaque mode de scrutin, à la professionnalisation de la politique, au pouvoir de l'argent dans une campagne électorale et au fossé qui s'est créé depuis quelques années entre élus et peuple, certains proposent de revenir au tirage au sort dont Bernard Marin a montré qu'il faisait historiquement partie de la boîte à outils de la démocratie :

La question de la représentation se pose avec d'autant plus d'acuité que, depuis l'élection d'Emmanuel Macron, l'Assemblée nationale avec ses 577 députés est devenue encore moins représentative en termes socioprofessionnels :

 

 

[ Source : Assemblée nationale ]

 

Démocratie, citoyenneté et vote


Trop nombreux sont ceux qui résument la citoyenneté au vote et la démocratie au droit de choisir son maître tous les 5 ou 6 ans, en paraphrasant Rousseau. Or, l'histoire multiplie les exemples où la citoyenneté était liée au rang social et n'avait que peu à voir avec le droit de vote. L’article 17 de l’ordonnance du 21 avril 1944 donna aux femmes le droit de vote et d’éligibilité dans les mêmes conditions que les hommes. Faut-il alors en déduire qu'elles ne sont devenues des citoyennes qu'à ce moment de l'histoire ? C'est évidemment absurde ! Il ne faut pas confondre citoyenneté et exercice de la citoyenneté, cette dernière ne se résumant à l'évidence pas - répétons-le ! - au seul vote.

 

Dans nos sociétés démocratiques modernes, la citoyenneté est aussi trop souvent associée à la contingence de naître dans un pays plutôt qu'un autre. Pour le dire autrement, à mon sens, on ne naît pas français on le devient du moment où l'on s'implique pour ce pays de quelque façon que ce soit (politiquement, culturellement...), c'est-à-dire qu'un citoyen est partie prenante de la société dans laquelle il vit et c'est pourquoi il doit penser au-delà de ses propres intérêts et viser l'intérêt général pour peu que l'on se donne la peine de le définir collectivement. Et que dire du reste de l’hérésie consistant à vendre une nationalité à des personnes très riches moyennant finances, opportunément appelée Golden Visa.

 

Pour en revenir au vote, tout un chacun a du reste déjà pu expérimenter en pratique combien la formule "chaque voix compte pour l'avenir de la commune ou du pays" est d'une bêtise confondante si elle emporte l'idée de peser individuellement sur le destin d'une commune ou d'un État. En effet, prise individuellement, la voix de l’électeur lambda est certes comptabilisée, mais pour qu'elle pèse réellement il faut encore qu'elle rencontre celle d'un très grand nombre d'autres électeurs, puisque c'est la règle de la majorité qui s'applique. Et que dire lorsqu'aucune proposition électorale ne nous convient ? Faut-il comptabiliser les bulletins blancs dans les urnes, promesse qui s’évanouit après chaque élection nationale, mais qui permettrait entre autres de ne pas voter contre quelqu'un ? Faut-il forcer les citoyens à voter comme en Belgique pour éviter une abstention record comme celle connue aux élections municipales du 28 juin 2020 ?

 

Quoi qu'il en soit, pour l'instant c'est le vote majoritaire qui domine les scrutins. Il est en effet simple à comprendre et crée, a priori, le moins de contestation possible dans la mesure où une majorité de citoyens ont fait le même choix après libre examen et discussion des positions concurrentes, ce que Kant appelait l'usage public de la raison et que Habermas étendra aux sociétés démocratiques. Certes, le danger de la tyrannie de la majorité déjà évoquée par Tocqueville nous guette : "Les démocraties sont naturellement portées à concentrer toute la force sociale dans les mains du corps législatif. Celui-ci étant le pouvoir qui émane le plus directement du peuple, est aussi celui qui participe le plus de sa toute-puissance. On remarque donc en lui une tendance habituelle qui le porte à réunir toute espèce d’autorité dans son sein. Cette concentration des pouvoirs, en même temps qu’elle nuit singulièrement à la bonne conduite des affaires, fonde le despotisme de la majorité”.

 

Bien entendu, il serait absurde de croire qu'à chaque élection ou décision démocratiques, la règle de la majorité conduit à une situation optimale ou juste. Qu'il suffise de relire la pièce de théâtre de Henrik Ibsen Un ennemi du peuple pour s'en convaincre... Au fond, il n'y a guère que les démagogues et les filous pour affirmer avoir obtenu l'adhésion de tout un peuple à un programme par le seul fait d'un vote majoritaire. Simone Weil avait parfaitement compris que si une passion collective s'empare du peuple au moment du vote, alors l'élection peut conduire au pire en ce que aveuglés par cette passion les électeurs sont capables de donner leur voix à n'importe quel hamster, poisson rouge, chameau candidat se prévalant des idées du moment. D'où mon inquiétude lorsque j'entends parler de vagues, qu'elle soit rouge, rose, orange ou verte...

 

En tout état de cause, ce n'est pas pour rien que des garde-fous ont été imaginés dans le fonctionnement démocratiques, sous peine de donner à une majorité le pouvoir d'opprimer une minorité comme on le voit par exemple en Russie ou en Hongrie. Le respect - réel - des droits fondamentaux (liberté de conscience, liberté de la presse, droit de pétition, droit à la justice...) est donc un préalable à l'établissement d'une société démocratique digne de ce nom. Grèves, manifestations de mécontentement et autres pétitions sont également des formes d’expression légales, sous certaines conditions, de l'opinion publique en démocratie. Et dans le pire des cas, les révolutionnaires de 1793 avaient prévu à l'article 35 de leur Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs"...

 

Au terme de cet article, voilà la définition de la démocratie que je vous propose : régime politique basé sur la liberté de conscience, l'égalité de droit (en particulier de se présenter à une élection) et la pluralité des opinions, qui peuvent être confrontées publiquement (d'où l'importance d'une presse libre) afin de trouver un compromis acceptable et sans violence. Tout un programme en soi, qui faisait dire à Winston Churchill que la démocratie, malgré tous ces défauts, reste "le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres".

 

P.S.1 Au vu de la longueur de ce billet, il ne m'a pas été possible de développer en détail le rôle des partis politiques en démocratie, qui sont des acteurs très importants en ce qu'ils regroupent des personnes partageant des idées très proches et peuvent servir de contre-pouvoirs. Dans un livre pionnier de 1910 (Sociologie du parti dans la démocratie moderne), le sociologue Robert Michels mettait en exergue sa fameuse loi d'airain qui veut que toute organisation tende à devenir une oligarchie, même lorsqu'elle s'affirme démocratique. De manière radicale, Simone Weil, dans une courte note publiée de manière posthume en 1950, appelait à leur suppression parce qu'ils fabriquent dangereusement de la passion collective : "le mal des partis politiques saute aux yeux, ne sont-ils pas même du mal à l'état pur ou presque ?".

 

P.S.2 l'image de billet provient de cet article de Libération sur la post-démocratie.

Partager cet article

Repost0
24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 13:17

 

 

Dans un billet récent, j'avais analysé l'évolution prévisible de l'endettement public à la suite de l'épidémie de Covid-19. J'avais par ailleurs analysé la dégradation des comptes de la Sécurité sociale et le rôle de la Caisse d'Amortissement de la Dette Sociale (Cades). Aujourd’hui, je vous propose de jeter un œil du côté de l'endettement des ménages, d'autant que la crise économique et sociale qui s'annonce va à l'évidence avoir un impact majeur sur leurs revenus.

 

La dette des ménages

 

Afin de permettre des comparaisons européennes, l'OCDE désigne par dette des ménages "tous les engagements des ménages et des institutions sans but lucratif au service des ménages nécessitant un ou plusieurs paiements d'intérêts ou de principal par un ménage à son créancier à une ou plusieurs dates dans le futur". En pratique, il s'agit donc de la somme des crédits (immobiliers et à la consommation) et autres comptes à payer, que l'on rapporte au revenu disponible net des ménages (RDN) pour plus de simplicité. 

 

Qui s'endette ?

 

D'après un document de travail du Conseil d'orientation des retraites, la proportion de ménages endettés à titre privé est ventilée de la façon suivante selon l'âge :

 

 

[ Source : COR ]

 

Comme le précise le document, la lecture de ce graphique est la suivante : en 1998, par exemple, 49,42 % des 17-34 ans étaient endettés en France pour des motifs privés ou mixtes.

 

Les montants empruntés sont globalement en hausse entre 1998 et 2014, ce qui s'explique certainement pour une grande partie par la hausse des prix de l'immobilier :

 

 

[ Source : COR ]

 

Comparaisons internationales

 

Sur la base de la définition vue plus haut, voici la situation de l'endettement des ménages en 2019 :

 

Dette des ménages en  2019

 

 

[ Source : OCDE ]

 

Pour la France, ce chiffre s'élève à 121 % du revenu disponible net des ménages, contre 42 % en Hongrie et 95 % en Allemagne, mais 280 % au Danemark... Mais ce qui est encore plus important, c'est l'évolution de l'endettement des ménages français en comparaison avec d'autres pays :

 

Évolution de la dette des ménages entre 1999 et 2019

 

 

[ Source : OCDE ]

 

L'on constate la tendance haussière de l'endettement des ménages français, contrairement aux ménages allemands. Mais surtout, il est à noter l'évolution impressionnante de la dette des ménages dans les pays nordiques ! L'on pourrait du reste montrer que les ménages de la plupart des pays du sud de la zone euro ont fait un énorme effort (forcé) de désendettement depuis la dernière crise de 2007.

 

Pour l'instant, à l'image de l'homme qui tombe de 30e étage et qui se dit en passant devant le 10e que jusqu'ici tout va bien, le gouvernement a beau jeu de déclarer la situation économique sous contrôle. Hélas, il y a fort à craindre qu'après l'extinction des mesures de chômage partiel et autres aides temporaires (création de fonds, report de loyers en Espagne...), les ménages se retrouvent à affronter un mur d'endettement au moment où leurs revenus sont en berne, si tant est qu'ils en aient encore en raison de l'envolée du chômage. Dans ces conditions, si la croissance ne revenait pas, tout cela pourrait déboucher sur une crise sociale majeure, doublée d'une crise bancaire lorsque les impayés augmenteront...

 

Un tel constat ne doit surtout pas devenir un prétexte pour revenir au monde d'avant. Bien au contraire, il devrait être vu comme l'occasion de décoloniser l'imaginaire pour construire un monde d'après viable, qui ne fasse plus de la croissance l'alpha et l’oméga de toute politique économique !

 

P.S. L'image de ce billet provient de cet article de l'Express.

Partager cet article

Repost0
15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 11:15

 

 

C'est peu dire que les comptes de la Sécurité sociale seront dans le rouge à la suite de la crise du coronavirus. L'effet de ciseau est bien connu : la baisse de l'activité conduit inévitablement à une baisse des recettes liées aux cotisations sociales, tandis que les dépenses d'indemnisation augmentent. Dans ce contexte, on comprend mieux à quoi servent les cotisations sociales, même s'il est vivement recommandé de s'interroger sur le service rendu et son efficacité. Mais de là à réclamer leur baisse généralisée au nom de la compétitivité des entreprises, il n'y a qu'un pas... de trop !

 

Qu'est-ce que les cotisations sociales ?

 

De manière simple, on appelle cotisations sociales des versements, calculés en pourcentage du salaire et répartis entre le salarié et l’employeur, qui donnent droit au salarié à des prestations sociales si celui-ci devait faire face à la maladie, au chômage, à un accident du travail…

 

 

[ Source : ACOSS ]

 

Ces cotisations, prélevées au profit des organismes de protection sociale, sont trop souvent qualifiées à tort de "charges sociales" par ceux qui les ravalent au rang de simple ligne négative dans un compte de résultat, alors qu’elles constituent par nature une rémunération différée (versement d'allocations, pensions de retraite...), qui accessoirement soutient aussi la demande et donc l'activité globale en particulier durant les récessions. 

 

La petite vidéo ci-dessous explique clairement comment l'on passe du salaire superbrut au salaire net :

Qui cotise ?

 

Au total, en 2018, l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale (Acoss) a fourni les chiffres suivants :

 

 

[ Source : Rapport annuel ACOSS 2018 ]

 

Par ailleurs, les cotisants en 2018 sont :

 

 

[ Source : ACOSS ]

 

Le déficit de la Sécurité sociale

 

La baisse de l'activité liée à la crise sanitaire (confinement strict) et la suspension massive des dettes fiscales/sociales décidée par le gouvernement pour éviter la faillite des entreprises conduisent inévitablement à une baisse des recettes liées aux cotisations sociales, tandis que les dépenses d'indemnisation (chômage, santé) augmentent. Il en résulte inévitablement un déficit abyssal des comptes de la Sécurité sociale :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Face à cette situation de crise, le Haut Conseil pour le financement de la protection sociale (HCFiPS) suggérait que l'endettement issu des mesures prises pour lutter contre le Covid-19 soit assuré par l'État, d'autant que ce dernier a la possibilité de s'endetter à des taux très bas et tout état de cause plus bas que ceux de la Sécurité sociale. Cela aurait permis à la Sécu de ne pas obérer encore plus son budget, duquel 17 milliards d'euros sont déjà prélevés chaque année pour amortir la dette sociale au travers de la Caisse d'Amortissement de la Dette Sociale (Cades).

 

 

[ Source : Cades ]

 

Hélas, on s'achemine a priori vers une reprise des déficits cumulés entre 2020 et 2023 par la Cades, dont la durée de vie est de facto prolongée de 13 ans... D'un côté, le gouvernement veut un Ségur de la santé (sic) pour améliorer entre autres les conditions d'exercice dans le secteur (et se refaire une virginité électorale pour 2022...), tandis que de l'autre il met la tête de la Sécu sous l'eau avec l'endettement.  On retrouve la politique des caisses vides, traduction euphémisée de la politique néolibérale « starve the beast » (« affamer la bête ») , comme le rappelle avec brio Bruno Amable.

 

En pratique, c'est le traditionnel argument du trou de la Sécu, qui permet de faire passer dans l'opinion publique la nécessité d'une réponse forte et courageuse consistant à réduire les dépenses tout en baissant parallèlement les recettes (les cotisations et impôts), car les prélèvements obligatoires sont réputés inutiles. Bref, on affame la bête jusqu'au point où elle n'est plus capable d'avancer. Il devient alors facile de justifier la mise en coupe réglée ou la privatisation de la Sécu, en affirmant qu'il s'agit là du seul viatique... Voilà comment on met à mort une construction sociale majeure, la Sécurité sociale, en s'attaquant méticuleusement à chaque branche (comme la retraite dont j'avais parlé ici et dont la réforme fait déjà son grand retour...) tout en faisant accroire qu'il s'agit d'un progrès ! 

 

Supplément pour le lecteur intéressé : pourquoi faire baisser les cotisations sociales sur les bas salaires ?

 

Éliminons d'emblée l'argument qui consiste à déclarer le montant global des cotisations trop élevé, car ce serait négligé le choix politique et social fait de longue date en France consistant à centraliser les prélèvements et prestations sociales, jacobinisme oblige...

 

Le rapport Gallois sur la compétitivité rendu en 2012, n'a été que le énième d'une longue série : rapport Malinvaud sur l'allégement des charges en 2001, rapport du Conseil d'Analyse Économique sur la réduction du temps de travail en 1998, rapport Charpin sur les baisses de charges au niveau du SMIC en 1992, rapport Maarek sur le coût du travail en 1994, rapport sur le droit du travail de Michel de Virville en 2004, etc.

 

À chaque fois l'idée était la même : le coût du travail au niveau du SMIC serait trop élevé au regard de la productivité de ces salariés, ce qui provoque une hausse du chômage notamment dans l'industrie. Et la préconisation toujours la même : à défaut de pouvoir réduire le montant net du SMIC (encore que l'idée est dans l'air...), l'on réduit les cotisations sur les bas salaires afin d'inciter les employeurs à embaucher, quitte à plonger les salariés dans une trappe à bas salaire et partant à pauvreté. C'est ce que feront hélas tous les gouvernements successifs depuis Balladur en 1993, en particulier François Hollande avec le CICE et le Pacte de responsabilité. Le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), au bilan si peu flatteur, a été remplacé, le 1er janvier 2019, par un allégement de cotisations patronales.

 

Le graphique ci-dessous, édifiant, présente la baisse des cotisations sociales patronales au niveau du SMIC, sachant que l'objectif est bien d'arriver à zéro cotisation au niveau du SMIC :

 

 

[ Source : Les chiffres clés de la Sécurité sociale 2015 ]

 

Désormais, les dispositifs de baisse du coût du travail, pas seulement au niveau du SMIC, atteignent des chiffres vertigineux pour des gains de compétitivité bien relatifs :

 

 

[ Source : OFCE ]

 

Insistons : le principal effet pervers d'une réduction de cotisations sociales patronales sur les bas salaires est qu'il devient inutile de former les salariés peu qualifiés, puisque leur faible productivité est compensée par l'État. Ce faisant, on retarde la montée en gamme de l'économie française, ce qui partant pèse sur la compétitivité alors même que les dispositifs successifs ont été mis en place dans ce but ! Cela a nécessairement ensuite des conséquences sur la balance commerciale, ce fameux chiffre surveillé comme le lait sur le feu par le gouvernement au nom de la compétitivité extérieure...

 

De surcroît, les gouvernements successifs ont ainsi créé une trappe à bas salaire, l'employeur n'étant plus incité à embaucher à des niveaux de salaires très élevés, sous peine de perdre le bénéfice de l’exonération. Pis, ces réductions de cotisations sociales reviennent de manière schématique à prélever aux salariés une partie de leur rémunération différée, avec le risque de transformer ainsi à terme le système d'assurance sociale basé sur les cotisations en une simple prestation uniforme (et universelle) de montant modique...

 

En résumé, les cotisations sociales constituent les briques de l'État social. Que l'on s'interroge sur les services rendus, leur qualité et leur efficacité me semble absolument indispensable en République. Mais faire passer une baisse généralisée des cotisations sociales, sans débat, pour un progrès m'apparaît comme pure folie, car cela affaiblit l'État social au moment où la crise du coronavirus - et la crise économique majeure qui en découle - nous prouve son absolue nécessité !

P.S : l'image de ce billet provient de cet article du site Le coin du salarié.

Partager cet article

Repost0
4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 13:39

 

 

Après avoir donné quelques clés pour comprendre les monnaies locales dans mon dernier billet, certains de mes lecteurs m'ont demandé d'en faire de même avec la monnaie légale. Le sujet est souvent contre-intuitif, ce qui en fait tout son intérêt !

 

Une monnaie, c'est quoi ?

 

L'économie standard a une vision utilitariste de la monnaie, que l'on appelle aussi fonctionnaliste en ce qu'elle décrit la monnaie à travers les fonctions économiques mises à jour par Aristote :

* fonction de facilitation des échanges : cela signifie qu'elle permet de payer ses achats lors d'une transaction sans recourir au troc ;

* fonction de réserve de valeur : la monnaie peut être épargnée sans perdre de sa valeur (en excluant l'inflation et la perte de cours légal comme pour le Franc en 2002) ; elle permet donc de reporter du pouvoir d'achat dans le temps ;

* fonction d'étalon : la monnaie permet de jauger la valeur d'un produit quelconque.

Cependant, la monnaie peut aussi avoir des fonctions politiques et sociales, au moins aussi importantes que ses fonctions économiques, sinon plus, et hélas trop souvent négligées.
En effet, la monnaie est constitutive du lien social et sans elle il n’y aurait tout simplement pas de société marchande...

 

Dans l’histoire, la monnaie a pris différentes formes : monnaie marchandise, monnaie métallique (pièces en métaux précieux), monnaie fiduciaire (billets de banque), monnaie scripturale (soldes créditeurs des comptes à vue gérés par les institutions financières), monnaie électronique, cryptomonnaie... Aujourd'hui, selon la Banque de France, plus de 90 % des règlements se font avec de la monnaie scripturale, la monnaie fiduciaire au sens large (billets + pièces) ne représentant tout au plus que 10 %.

 

Comment est créée la monnaie ?

 

Contrairement à une idée reçue, l'essentielle de la création monétaire n'est pas le fait de la Banque centrale, mais des banques commerciales qui, sans aucune contrepartie (on dit ex nihilo dans le jargon), créent de la monnaie simplement en accordant un crédit à un client. Autrement dit, la création de monnaie résulte d’un processus de monétisation des créances non monétaires :

La quantité de monnaie en circulation

 

On appelle masse monétaire le volume total de monnaie en circulation à un moment donné dans une économie donnée. Certains actifs sont considérés comme suffisamment liquides pour être considérés comme de la monnaie en termes de liquidité, d'où la possibilité de calculer plusieurs agrégats monétaires notés M1, M2 et M3, sachant que M3 est celui surveillé plus spécifiquement par la BCE (ici le cas de la masse monétaire en France) :

 

 

[ Source : Banque de France ]

 

Présentés autrement, les agrégats monétaires sont en quelque sorte des poupées gigognes (russes ou matriochkas pour faire plus culturel) :

 

 

 

Les chiffres les plus récents font état de plus de 13 000 milliards d'euros en circulation (agrégat M3) dans la zone euro en mars 2020 :

 

 

[ Source : BCE ]

 

En définitive, la question pendante est la suivante : toute cette monnaie est-elle bien utilisée ?

Partager cet article

Repost0
26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 13:31

 

 

Il y a quelques jours, j'ai été invité à m'exprimer sur les monnaies locales dans le cadre d'une émission sur Facebook live, produite par Les colibris, Cyclone, la MAEC, Metz Marche pour le climat et MOTRIS. J'ai partagé le temps de parole avec une bénévole du Florain, la monnaie locale citoyenne et complémentaire de l’aire de vie nancéienne. Vous trouverez cette vidéo à la fin de ce billet, mais avant je souhaiterais présenter quelques éléments clés sur les monnaies locales.

 

Qu'est-ce qu'une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale est une monnaie complémentaire de la monnaie officielle, c'est pourquoi on l'appelle aussi monnaie locale complémentaire (et citoyenne). Légalement limitée aux adhérents d'une association, elle ne peut être utilisée que sur un territoire restreint pour l'achat d'un nombre restreint de biens et services.

 

La loi du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire (loi Hamon) a donné une base légale aux monnaies locales complémentaires. Son article 16 dispose :

 

 

 

Comment fonctionne une monnaie locale ?

 

Une monnaie locale, qui ne peut pas être épargnée par principe, ne peut être mise en circulation qu'à la condition d'être couverte par une contrepartie en euros :

 

 

[ Source : http://epinal-en-transition.fr/2013/monnaie-locale ]

À quoi sert une monnaie locale ?

Les monnaies locales en circulation

 

La carte ci-dessous est une vue d'ensemble des monnaies locales, qui circulent en France en 2017 :

 

 

[ Source : L'âge de faire ]

 

D'autres monnaies locales ont vu le jour depuis 2017, comme le Florain dans le bassin de Nancy dont les bénévoles m'ont apporté une grande aide pour mes travaux de recherche :

Et pour finir, voici la vidéo de l'émission à laquelle j'ai participé :

P.S : l'image de ce billet provient de cet article de La Tribune.

Partager cet article

Repost0
19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 13:08

Il y a un an, je donnais une conférence à l'UPT de Forbach sur les inégalités, car c'est un sujet majeur pour l'avenir de nos sociétés trop souvent négligé. Lors de la crise des gilets jaunes, j'avais par ailleurs commis un billet sur les inégalités criantes attachées au système fiscal (impôt sur le revenu, CSG, ISF...). Aujourd'hui, je souhaite faire un gros plan sur les inégalités de patrimoine, car je m'inquiète de lire encore trop souvent - même sous des plumes prestigieuses - que celles-ci résultent avant tout du travail acharné et du talent...

 

Les inégalités de patrimoine dans le monde

 

Commençons par la part des 1 % les plus aisés dans le patrimoine net des ménages :

 

 

[ Source : WID ]

 

Au jeu du pire, la Russie fait même mieux que les États-Unis, puisque les 1 % les plus aisés détenaient, en 2015, 43 % du patrimoine net total des ménages contre 22 % deux décennies plus tôt ! À l'évidence, l'explication est à chercher du côté des privatisations sauvages qui ont suivi la transition de l'économie socialiste vers l'économie de marché. Quant aux États-Unis, tout a été fait depuis le tournant néolibéral des années Reagan pour que cette concentration du patrimoine perdure et s'amplifie.

 

De son côté, l'ONG Oxfam marque chaque année les esprits avec la publication de son rapport sur les inégalités le jour même de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos. Leur méthodologie peut être lue à cette adresse, mais toujours est-il que le chiffre choc est le suivant :

 

 

[ Source : France Bleu ]

 

Heureusement qu'il reste des graphiques comme celui ci-dessous pour rassurer sur l'origine des fortunes, liée au travail acharné et au talent comme il se doit, mais aussi à l'héritage (explication que certains préfèrent oublier, surtout en France où prolifère le capitalisme d'héritiers) :

Statistique: Nombre de milliardaires dans le monde en 2018, selon l'origine de leur fortune | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista

Par ailleurs, les économistes du WID pointent du doigt le fait que cette hausse du patrimoine net privé est hélas parallèle à une baisse du patrimoine net public, autant dans les pays développés qu'émergents. Cela signifie que les privatisations ont considérablement réduit le patrimoine public, au point où il devient même négatif au Japon et aux États-Unis et à peine tangent à 0 en Allemagne et en France :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

Encore quelques années et les États seront définitivement privés de tous moyens d'appliquer une politique économique, puisque la valeur de leurs engagements (dettes publiques) sera supérieure à celle de leurs rares actifs non privatisés (actifs financiers, terrains, ponts, barrages, bâtiments, etc.) !

 

Les inégalités de patrimoine en France

 

Le patrimoine moyen des ménages français se décompose de la manière suivante :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Sur long terme, l'on notera que ce n'est pas la Révolution française qui a réduit les inégalités de patrimoine, mais la Première Guerre mondiale et son cortège de fléaux économiques pour les grandes fortunes... Remarquons également l'inflexion dans les années 1980, fruit des réformes néolibérales !

 

 

[ Source : WID ]

 

Philosophie et inégalités de patrimoine

 

Sans entrer dans un long argumentaire philosophique sur les inégalités de richesse, je souhaiterais juste soumettre à votre sagacité deux extraits de textes philosophiques :

 

 * Deuxième Traité du gouvernement civil, John Locke (1690)

 

Au commencement, tout le monde était comme une Amérique, et même beaucoup plus dans l'état que je viens de supposer, que n'est aujourd'hui cette partie de la terre, nouvellement découverte. Car alors on ne savait nulle part ce que c'était qu'argent monnayé. Et il est à remarquer que dès qu'on eut trouvé quelque chose qui tenait auprès des autres la place de l'argent d'aujourd'hui, les hommes commencèrent à étendre et à agrandir leurs possessions.


Mais depuis que l'or et l'argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l'homme, par rapport à la nourriture, au vêtement, et à d'autres nécessités semblables, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard ; il est clair, par une conséquence nécessaire, que le même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu'on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu'on lui fait tort, plus de choses qu'on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen c'est l'or et l'argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre les mains d'un homme, sans que ce qu'il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d'une personne qui, avec des espèces d'argent, agrandit, étend, augmente ses possessions, autant qu'il lui plaît.

 

Je pense donc qu'il est facile à présent de concevoir comment le travail a pu donner, dans le commencement du monde, un droit de propriété sur les choses communes de la nature ; et comment l'usage que les nécessités de la vie obligeaient d'en faire, réglait et limitait ce droit-là : en sorte qu'alors il ne pouvait y avoir aucun sujet de dispute par rapport aux possessions. Le droit et la commodité allaient toujours de pair. Car, un homme qui a droit sur tout ce en quoi il peut employer son travail, n'a guère envie de travailler plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien. Ainsi, il ne pouvait y avoir de sujet de dispute touchant les prétentions et les propriétés d'autrui, ni d'occasion d'envahir et d'usurper le droit et le bien des autres. Chacun voyait d'abord, à peu près, quelle portion de terre lui était nécessaire ; et il aurait été aussi inutile, que malhonnête, de s'approprier et d'amasser plus de choses qu'on n'en avait besoin.

 

En résumé, selon Locke, en introduisant la monnaie métallique (or et argent) dans nos sociétés, les Hommes ont implicitement consenti à la constitution de patrimoines individuels fort différents d'un individu à l'autre, ce qui revient à légitimer les inégalités de patrimoine au nom du travail plus ou moins acharné des individus et de leur capacité de gestion.

 

 * Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)

 

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: «Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne». Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.

 

Rousseau voit dans la propriété privée l'origine pratique de la naissance de la société civile.

 

[...]

 

Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talents eussent été égaux, et que, par exemple, l'emploi du fer et la consommation des denrées eussent toujours fait une balance exacte ; mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue ; le plus fort faisait plus d'ouvrage ; le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus ingénieux trouvait des moyens d'abréger le travail ; le laboureur avait plus besoin de fer, ou le forgeron plus besoin de blé, et en travaillant également, l'un gagnait beaucoup tandis que l'autre avait peine à vivre. C'est ainsi que l'inégalité naturelle se déploie insensiblement avec celle de combinaison et que les différences des hommes, développées par celles des circonstances, se rendent plus sensibles, plus permanentes dans leurs effets, et commencent à influer dans la même proportion sur le sort des particuliers.

 

Rousseau montre dans ce paragraphe que sous les conditions énoncées, la propriété privée débouche sur la concentration des terres entre les mains d'une minorité de riches, situation qui laisse la majorité dans la misère.

 

[...]

 

Les riches surtout durent bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais et dans laquelle le risque de la vie était commun et celui des biens, particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que sur un droit précaire et abusif et que n'ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: « C'est moi qui ai bâti ce mur ; j'ai gagné ce terrain par mon travail ». — « Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au-delà de la vôtre ? »

 

[...]

 

Telle fut, ou dut être, l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.

 

Selon Rousseau, les riches créent un pacte social avec des lois à leur avantage, qui légalisent les inégalités de richesse. Rousseau distingue le pacte d'association du pacte de gouvernement, le second étant subordonné au premier : Il est donc incontestable, et c'est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c'est afin qu'il nous préserve d'avoir un maître.

 

[...]

 

Mais ces détails seraient seuls la matière d'un ouvrage considérable dans lequel on pèserait les avantages et les inconvénients de tout gouvernement, relativement aux droits de l'état de nature, et où l'on dévoilerait toutes les faces différentes sous lesquelles l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour et pourra se montrer dans les siècles selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amènera nécessairement. On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des précautions mêmes qu'elle avait prises contre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait l'oppression s'accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l'arrêter. On verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s'éteindre peu à peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux.

 

Troublant d'actualité... C'est d'ailleurs ce qui poussera Thomas Paine à proposer, en 1797, la création "d'un fonds national, duquel sera payée à chaque personne, parvenue à l’âge de 21 ans, la somme de 15 livres sterling, en compensation partielle, pour la perte de son héritage naturel, par l’introduction du système de propriété foncière". À méditer.

Partager cet article

Repost0
11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:50

 

 

En ces premiers jours du déconfinement, mes lecteurs les plus attentifs auront reconnu dans le titre de ce billet un emprunt à Antonio Gramsci, qui affirmait que "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Vous l'aurez compris, les propositions et idées pour un nouveau monde sont légion, mais elles elles ne font pas encore système tant les intérêts personnels d'une minorité demeurent puissants... D'où ce billet pour insister sur ce qu'il est possible de faire, avec entre autres l'appel coup de poing de Vincent Lindon et la tribune de Nicolas Hulot, en espérant que tout cela vous donnera envie de contribuer au déconfinement de notre imaginaire économique !

 

Les conditions préalables à un nouveau monde

 

Pour changer de système socio-économique, encore faut-il s'entendre sur les principaux changements à opérer. Sans prétendre à l'exhaustivité, je considère qu'il faudrait prioritairement s'atteler à :

 

 * réduire les inégalités les plus criantes ;

 

 * lutter efficacement contre la pauvreté ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés et redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * redonner du sens au travail et adapter l'activité aux enjeux de l'époque (transition énergétique, écologie, etc.)

 

 * réduire la financiarisation de l'économie, qui n'est que la forme parasitaire de la finance, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production, d'autant que Zygmunt Bauman nous a alertés sur le coût humain de la mondialisation ;

 

 * remettre à plat la fiscalité pour la rendre plus claire, plus juste et plus efficace.

 

L'appel de Vincent Lindon

 

Une fois n'est pas coutume, plutôt que de citer un économiste, j'ai plaisir à évoquer le magnifique texte enregistré lors du confinement par Vincent Lindon. Il souhaitait tout à la fois pousser un coup de gueule contre  la manière dont fut traitée la crise sanitaire (manque cruel de moyens, mensonges du gouvernement...) et appeler à faire évoluer les mentalités et le système socio-économique. Je vous laisse juger sur pièces :

La tribune de Nicolas Hulot

 

Bien que l'on se demande encore ce que Nicolas Hulot était venu faire au gouvernement d'Emmanuel Macron, sa dernière tribune contient quelques éléments intéressants :

Les forces réactives

 

Qu'on le veuille ou non, pour faire avancer une société démocratique, il faut impérativement en conserver d'abord son âme, pour ensuite s'entendre entre citoyens sur un avenir commun. En effet, prémunissons-nous en premier lieu contre les vendeurs à la sauvette de progrès (technique, social, économique et même humain avec le transhumanisme...), qui au nom d'une idéologie détruisent les fondements mêmes de la vie en commun.

 

J'avais expliqué dans ce billet que certains s'étaient fait une spécialité de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité le froid idéal calculateur et individualiste. Et je prends le pari que ces enchanteurs-communicateurs sont déjà à l’œuvre pour nous empêcher de penser librement... Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Ainsi, nous explique-t-on déjà pendant la crise que si le déficit public va se creuser, il faudra que les Français fassent des efforts pour combler le trou. Il est même question d'accéder à l'éternelle revendication du Medef en travaillant plus pour gagner moins... Quant à la transition énergétique et écologique, on croit rêver en lisant cette tribune écrite par de grands patrons d'entreprises parmi les plus polluantes, qui appellent de leurs vœux à une relance verte (Greenwashing, quand tu nous tiens...) ! Quant aux inégalités, la situation actuelle en révèle les aspects les plus invisibles ou les moins médiatisés jusqu'à présent, ce qui pourrait conduire à une crise d'autant que le gouvernement semble en faire très peu cas.

 

En définitive, lorsque l'imaginaire des dirigeants économiques et politiques - trop souvent interchangeables - est encore autant colonisé par l'idéologie néolibérale et le totem du grand marché mondial autorégulateur, on ne peut que craindre le pire. Et si au fond, c'était la question politique qui avait été la grande oubliée de la crise ?

 

P.S : l'image de ce billet provient de cet article du Monde.

Partager cet article

Repost0

Archives