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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 13:50

 

 

Après avoir évoqué les souffrances endurées par les plus de 50 ans au chômage, le recours massif aux contrats très courts, le partage des revenus qui se fait au détriment des salariés de la zone euro et la pauvreté en France, je vous propose aujourd'hui de nous intéresser au très mal nommé marché du travail européen. En effet, outre que la notion même de marché du travail est contestée par de nombreux économistes à la suite de Keynes, nous allons montrer que c'est l'hétérogénéité qui domine en la matière au sein de la zone euro et que celle-ci charrie des catastrophes humaines et sociales.

 

La critique radicale du marché du travail selon Keynes

 

Lorsqu'il écrit sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (publiée en 1936), Keynes veut en découdre avec la domination toute puissante de l'économie néoclassique qui, à l'image de notre époque, a pourtant prouvé son incapacité à rendre compte de la crise.

 

Dès lors, Keynes montre que le fonctionnement du marché du travail, tel que le voient les néoclassiques, est une analyse "supposée simple et évidente qui a été fondée, pratiquement sans discussions, sur deux postulats fondamentaux". Il lui porte ensuite l'estocade en déclarant  : "il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer que toutes les difficultés sont résolues" !

 

Keynes réfute l'idée même qu'il existerait un marché du travail comme le présentent les néoclassiques, c'est-à-dire avec une demande de travail des entreprises qui augmente lorsque le salaire réel diminue (fonction décroissante), et une offre de travail des salariés qui augmente lorsque le salaire réel augmente (fonction croissante).

 

Pour lui, même s'il admet qu'à l'équilibre le salaire est égal au produit marginal du travail, la demande de travail ne résulte pas d'un mécanisme aussi simple que celui décrit par les néoclassiques, en particulier parce que les salariés et les patrons ne sont pas des agents économiques libres et égaux. Cela revient en fait à dire que Keynes avait bien perçu, contrairement à François Rebsamen, que sur le marché du travail les salariés étaient loin d'être en position de force dans les négociations (voir ce billet que j'avais écrit sur le partage des revenus), et qu'il fallait tenir compte de ce système hiérarchisé pour analyser le marché du travail.

 

Du côté de l'offre de travail, Keynes récuse l'idée qu'elle augmenterait avec le salaire réel. Sa principale explication tient au fait que salariés et patrons s'engagent sur la base du salaire nominal, car l'inflation n'est pas connue au moment de la signature (la notion d'inflation est-elle seulement comprise par la majorité des salariés et des patrons ?). Par ailleurs, il confronte la théorie néoclassique à ses propres contradictions, puisque si cette théorie était valide, les salariés devraient réduire leur offre de travail lorsque les prix à la consommation (= inflation) augmentent, leur salaire réel (=salaire nominal - inflation) diminuant. Or ce n'est pas le cas...

 

La divergence des coûts salariaux unitaires dans la zone euro

 

Le graphique ci-dessous nous montre comment a évolué le coût salarial unitaire (c'est-à-dire le coût salarial par unité de valeur ajoutée produite) en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne, depuis l'entrée dans l'euro en 1999 :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Il est bon de rappeler qu'un salarié est également un consommateur (et aussi un citoyen même si les gouvernements semblent l'oublier...), et que si les salaires sont maintenus bas pour gagner en compétitivité-coût, il ne faudra pas espérer tirer la croissance par le traditionnel moteur de la consommation. Pire, les contestations sociales vont devenir de plus en plus nombreuses et importantes, comme en témoigne le mouvement des gilets jaunes. En outre, il est impossible de rester longtemps compétitifs face aux salaires pratiqués par les pays de l'Est, ce d'autant plus que les gains de productivité s'affaiblissent dans les pays du cœur évoqués ci-dessus :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

 

La dévaluation interne pour compenser la perte de compétitivité-coût

 

Certains pays, à l'instar de l'Allemagne au début des années 2000 et de l'Espagne en 2009, se lancent alors dans des politiques de dévaluation interne - également appelée ajustement nominal -, qui consistent en une baisse de coûts salariaux et des prix dans le but d'améliorer la compétitivité d'un pays. Bref, il s'agit d'imiter les effets d'une dévaluation monétaire dans une zone où la monnaie est unique.

 

Selon la théorie, comme les prix et les salaires baissent parallèlement, les salaires réels ne varient pas et la compétitivité s'améliore à l'export. Mais, ce remède de cheval, contrairement aux attentes, conduit le plus souvent (au moins à court terme) à l'effondrement de la demande des ménages en raison de la baisse des salaires réels. Cela débouche alors sur une compression de l'activité à court terme et donc sur une hausse du chômage.

 

En définitive, parler dans ces conditions de marché du travail européen est un vœu pieux, qui sert surtout une vulgate néolibérale tendant à accréditer l'idée qu'au fond tout finit par s'arranger lorsque le marché est libre. L'union des marchés du travail nationaux, avec une indemnisation du chômage des pays en difficulté assurée partiellement par ceux au plein-emploi, un niveau du salaire minimum fixé par rapport au salaire médian et autres idées pas forcément mauvaises, bute hélas sur une tendance au repli national dans presque tous les pays. Qu'il suffise pour s'en convaincre d'entendre les thèmes abordés dans la campagne électorale pour les Européennes...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de la Croix.

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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 12:32

 

 

Après une série de billets consacrés à la crise sociale en France - dont vous trouverez un récapitulatif ici -, au chômage des plus de 50 ans et à la pauvreté, il m'a semblé intéressant de jeter un œil de l'autre côté du Rhin pour voir comment se porte l'économie allemande. Et contre toute attente, l'horizon est bien sombre... Ceux qui sont allergiques aux graphiques pourront très bien se contenter de lire seulement mon analyse, les sources servant essentiellement à montrer sur quoi je me suis appuyé dans mon argumentation. 

 

Un ralentissement cyclique important

 

La croissance de l'Allemagne n'aura guère dépassé 1,5 % en 2018, contre 2,2 % en 2017 et en 2016 :

 

[ Source : Destatis ]

 

Si l'on fait à présent un zoom sur l'évolution de l'activité par trimestre, on voit encore plus nettement le ralentissement allemand (courbe en rouge), l'activité s'étant même contractée au troisième trimestre 2018 :

 

 

[ Source : Destatis ]

 

Le ralentissement risque fort d'être très important, si l'on en croit le net repli des enquêtes économiques :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Comparaison avec la France

 

Comme il est d'usage lorsqu'on parle de l'Allemagne, nous allons comparer ces chiffres avec ceux de la France :

 

 * croissance annuelle

Statistique: Évolution par rapport à l'année précédente du Produit Intérieur Brut (PIB) en volume en France de 2000 à 2017 | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista

 * activité trimestrielle

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Le ralentissement cyclique allemand se retrouve également en France, et plus généralement au sein de la zone euro :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

J'ai souvent répété sur ce blog que la zone euro a profité d’un alignement des planètes favorable à la demande : un euro relativement faible, un niveau très bas des taux d’intérêt et des prix du pétrole raisonnables. Mais cela ne pouvait durer, car nombreuses sont les forces qui poussent à la remontée de l'euro notamment face au dollar (balance courante excédentaire de la zone euro, etc.) et à la hausse des prix du pétrole (demande soutenue, offre de moins en moins excédentaire, etc.). Quant aux problèmes structurels de la zone euro, ils deviennent de plus en plus visibles et ceux de l'Allemagne en particulier...

 

Des faiblesses structurelles

 

Dans l’industrie, bastion traditionnel de la puissance économique allemande, le ralentissement est important, ce qui n'augure rien de bon dans un pays où le poids de l’industrie manufacturière avoisine les 22 % du PIB contre 10 % en France et 12 % en Espagne :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Cela résulte du reflux important de la demande mondiale de produits industriels, lui-même lié au passage à une économie de services. Quant à l'industrie automobile, elle subit déjà les assauts des normes environnementales européennes - comme l'ont montré les scandales en cascade dans l'émission de gaz -, et un éventuel passage à la voiture électrique entraînerait des pertes massives en Allemagne ne serait-ce qu'en raison du quasi-monopole de fabrication des batteries électriques détenu par les pays asiatiques (Japon, Chine, Corée) :

 

 

[ Source : http://evobsession.com ]

 

À partir de 2003, le chancelier Gerhard Schröder a choisi d’adosser la croissance allemande au commerce extérieur, transformant de la sorte l’Allemagne en « bazar industriel du monde » pour reprendre les mots de l’économiste Hans-Werner Sinn. Pour ce faire, dans une optique de segmentation des emplois entre industrie et services, les réformes Hartz devaient flexibiliser à outrance les emplois dans les services et en faire baisser les coûts salariaux, dans le but de gagner en compétitivité-prix à l'export pour les produits industriels, ce qui n'était rien d'autre qu'une désinflation compétitive a priori interdite par les traités européens...

 

Mais ce type de stratégie non-coopérative finit tôt ou tard pas se heurter aux revendications des salariés, qui en ont assez de subir pareille austérité pour servir les intérêts de la seule industrie où les rémunérations sont demeurées élevées :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

De sorte que la compétitivité-coût de l'Allemagne est désormais sérieusement entamée, ce qui se traduit par un recul des profits des entreprises allemandes depuis 3 ans et plus récemment un affaiblissement des exportations :

 

 

[ Source : Destatis ]

 

Venons-en au fort taux d'épargne de la nation allemande, qui résulte d'un niveau très élevé d’épargne des ménages allemands et d'un excédent budgétaire de l'État :

 

 

[ Source : http://www.cor-retraites.fr ]

 

Certains se sont persuadés qu'un tel taux d'épargne de la nation était nécessairement une bonne nouvelle pour l'Allemagne, oubliant ce faisant que cette épargne ne finance même pas des investissements dans le pays - et même très peu au sein de la zone euro ! -, mais sert essentiellement à acheter des obligations à l’étranger (avec un rendement faible au demeurant...). D'où un énorme excédent de la balance extérieure de l'Allemagne parallèlement à des infrastructures dans un état pitoyable, symptomatique d'une économie malade mais qui se croit en bonne santé :

 

 

[ Source : OCDE ]

 

En ce qui concerne la productivité par tête, elle ralentit même dans l’industrie, ce qui conjugué au manque de main-d’œuvre qualifiée laisse entrevoir un sérieux affaiblissement de la croissance de long terme :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

En résumé, les facteurs favorables à l'économie allemande au mitan des années 2000 sont devenus des faiblesses structurelles une décennie plus tard, ce que les politiques admettent à mots couverts. Rien d'étonnant donc à ce qu'Angela Merkel ne manifeste pas une grande ardeur à suivre Emmanuel Macron dans son désir de redynamiser une zone euro qui s'enfonce dans la crise ; elle considère que sa priorité est avant tout l'économie de son pays (n'est-ce pas au fond pour cela qu'elle est chancelière ?), ce que confirme sur le plan juridique la cour de Karlsruhe à chaque fois qu'il s'agit d'engager l'Allemagne dans un traité européen.

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9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 14:12

 

 

L’allocution du Premier ministre a enfin mis un terme au grand débat national, qui paraissait interminable. Il est vrai qu'entre les réunions locales, les contributions en ligne, les contributions libres, les conférences thématiques et les one man shows d'Emmanuel Macron face aux maires, cette parenthèse dans la vie politique française occupait l'espace médiatique depuis le début de l'année. Désormais, nous entrons dans le cœur du problème, à savoir ce qu'en retiendra l'exécutif et quelles réponses il apportera à ces revendications. Hélas, nous allons montrer que sur la base d'éléments discutables, le gouvernement vient fallacieusement d'en tirer des conclusions propres à confirmer le cap économique qui a pourtant conduit à cette crise...

 

La genèse du grand débat national

 

Il n'est pas inutile de commencer par rappeler la genèse de ce grand débat national, même si dans sa restitution le Premier ministre a feint de ne pas se souvenir de la révolte des gilets jaunes. Tout à son désir de personnaliser le pouvoir exécutif, Emmanuel Macron avait en effet fait le choix de mettre les corps intermédiaires sur la touche dès le début de son mandat, même s'ils étaient déjà eux-mêmes en difficulté. Dès lors, lorsque avait éclaté cette crise, toutes les rancœurs et rancunes s'étaient inévitablement cristallisées contre la seule personne du président de la République.

 

Mis en incapacité pratique de gouverner, il ne lui restait plus qu'à se rapprocher des seuls élus disposant encore d'un peu de crédit aux yeux des citoyens : les maires. D'où l'idée opportune, soufflée selon toutes vraisemblances par Nicolas Sarkozy, de lancer un grand débat national pour tenter de calmer la colère. Et voilà comment nous sommes entrés dans une période de grande parlotte nationale :

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Le grand déba(llage) national

 

Pour avoir participé à plusieurs de ces débats, sous la forme de grands raouts mondains ou de petits ateliers civiques communaux, il m'est possible de témoigner de l'extrême difficulté d'en faire des réunions constructives. En effet, comment se faire entendre lorsqu'on ne dispose parfois que de deux minutes de temps de parole ?

 

En fin de compte, dans le plus pur style orwellien, on doit se rendre à l'évidence qu'il y a eu confusion des mots, savamment entretenue par les organisateurs eux-mêmes. Comment, en effet, a-t-on pu appeler débat, c'est-à-dire l'action d'examiner contradictoirement une question avec des interlocuteurs, des réunions où l'enjeu consistait le plus souvent à exprimer seulement très fort ses revendications (parfois très individualistes) pour qu'un panel de scribes en prenne bonnes notes ? En fait de confrontation des points de vue sur une question précise, on est en rendu à une simple juxtaposition de points de vue plus ou moins argumentés, ce qui n'est autre qu'un cahier de doléances orales !

 

J'ai ainsi souvenir d'un débat où l'animateur-bateleur commença la soirée en précisant qu'il n'était pas question de débattre entre nous, mais simplement de faire des propositions sur les quatre thèmes retenus, ce qui revenait à annihiler toute possibilité de débat au profit d'un grand défouloir. Quant à ces ateliers de réflexion collective, ils démontrent que s'il est indispensable de demander leur avis aux citoyens, encore faut-il leur donner toutes les clés pour le faire en particulier lorsqu'il s'agit de sujets ardus comme la fiscalité. Comment certains élus ont-ils pu croire (l'ont-ils seulement cru ou était-ce du cynisme ?) que des citoyens pouvaient en une heure trouver des solutions lumineuses à des questions qui font débat depuis des décennies ? N'aurait-il pas mieux valu leur faire entendre des spécialistes avec des points de vue différents et ensuite les laisser faire leur miel ? L'Irlande, notamment, aurait pu servir de modèle en matière d'assemblée de citoyens tirés au sort pour réviser la Constitution...

 

Et que dire de ces très nombreuses réunions où à chaque fois que le ton montait un peu - situation saine au demeurant dans une discussion passionnée -, l'animateur répéter ad nauseam qu'il fallait respecter la charte et être bienveillant ? Au fond, le grand débat national n'aura été de ce point de vue que la déclinaison au niveau local du monde aseptisé des institutions nationales : pas de vagues et surtout pas de bruit, qui serait immanquablement assimilé à de la violence verbale. 

 

Quoi qu'il en soit, et beaucoup d'observateurs l'avaient fait remarquer, les conditions d'un vrai débat démocratique n'étaient à l'évidence pas réunies :

 

 * dans sa lettre aux Français, Emmanuel Macron posait déjà lui-même les questions du débat - souvent de façon biaisée pour les dépenses publiques et la fiscalité, avec un panachage de questions fermées et d'autres ouvertes -, ce qui n'est pas le meilleur moyen pour répondre aux préoccupations concrètes des citoyens ; c'est le reproche que lui a fait Chantal Jouanno, qui a dénoncé un "débat faussé" et une méthode propice à une "opération de communication". Et dire qu'en France nous disposons d'une Commission nationale du débat public (CNDP), dont l'indépendance eût été un gage pour assurer une expression libre sur tous les sujets - pas seulement ceux choisis par le gouvernement - et un suivi en toute transparence des propositions faites par les citoyens après le 15 mars...

 

 * il n'existe même plus un minimum de confiance entre les élus et les citoyens, et ce n'est pas les phrases incantatoires du type "plutôt débattre que se battre" qui changeront la donne surtout lorsqu'elles sont prononcées par un ministre sourd aux maux mots des citoyens chaque samedi ;

 

 * une passion collective, au sens de Simone Weil, s'est emparée du peuple et il n'est donc plus possible de débattre sans avoir au préalable fait retomber cette fièvre, ce qui passera nécessairement par l'un des outils politiques offerts par la Ve République (dissolution de l'Assemblée nationale, changement de gouvernement, référendum ou même démission du président de la République en dernier recours) ;

 

 * le gouvernement avait sciemment omis de préciser comme il se saisirait du résultat de ce grand débat, qui par certains aspects prenait la forme d'une consultation puisque les membres du gouvernement y participaient eux aussi (la question de la légalité du Macron-tour, qui ressemblait furieusement à une campagne électorale pour les Européennes reste pendante) ; et je ne parle même pas d'un(e) Secrétaire d'État qui s'en est allé ridiculiser sa fonction dans un show télévisé à grande audience, démontrant la panique qui doit régner au gouvernement !

 

La non-représentativité des participants

 

OpinionWay, chargée du traitement des données recueillies sur le site du grand débat créé par la société Cap Collectif, rappelle d'emblée que "les questions ont été rédigées par la mission interministérielle en charge du Grand Débat National, pilotée par le ministre chargé des collectivités territoriales Sébastien Lecornu et la secrétaire d’État auprès du ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire Emmanuelle Wargon et placée sous l’autorité du Premier ministre". Cela ne fait que confirmer mon point précédent sur les critique concernant le manque de neutralité du questionnaire, alors qu'il eût été facile de faire appel à une institution réellement indépendante...

 

Quitte à enfoncer des portes ouvertes, réaffirmons avec force que le grand débat national n'est donc en rien représentatif du corps social français, comme l'ont rappelé les garants nommés par le gouvernement et même à demi-mot le Premier ministre. Il n'était du reste pas possible d'affirmer le contraire, lorsqu'on sait que les contributions en ligne ont surtout été le fait de personnes vivant dans les régions Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes et Occitanie, le plus souvent de communes issues d'une unité urbaine de 100 000 habitants et plus. Cela n'aura néanmoins pas empêché les députés de la majorité de répéter en continu sur toutes les chaînes de télévision, qu'au vu des chiffres de la seule participation en ligne, le grand débat fut déjà un succès :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Sauf que si l'on regarde le nombre de répondants uniques en ligne, les chiffres sont encore plus modestes, surtout si on les met en regard des 45 millions de personnes inscrites sur les listes électorales :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

À ces contributions en ligne, il faut bien entendu ajouter les cahiers de doléances en mairie, les courriers, courriels et les réunions locales évoquées plus haut, mais l'ensemble n'est toujours pas une représentation fidèle ni même approchée de l'opinion française (existe-t-elle seulement ?) et demeure de taille très modeste contrairement aux dires de certains :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Même si ce n'est pas l’objet de ce billet, il est bon de garder à l'esprit toute la complexité méthodologique suivie pour exploiter les données finalement recueillies. Elles ont en effet nécessité des regroupements de mots, des catégorisations et autres traitements plus ou moins complexes pour faire parler des contributions diverses et variées.

 

Les Français pour la justice fiscale et le rétablissement de l'ISF

 

Ainsi, sur la base de données non représentatives de la société française, le Premier ministre en a conclu par un subtil glissement sémantique que "les Français veulent que les impôts baissent plus vite" :

La ficelle est un peu grosse, surtout lorsqu'on se réfère aux 530 300 contributions en ligne sur la thématique "fiscalité et dépenses publiques" provenant de 412 419 personnes. Il faut cependant distinguer les contributions libres et les questions fermées dont le biais était évident, puisque baisse d'impôts, réduction de la dette et dépenses publiques étaient sournoisement liées. Quoi qu'il en soit, c'est la baisse de la TVA, en particulier sur les produits de première nécessité, qui emporte les suffrages :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Quant à "la tolérance fiscale zéro" évoquée par le Premier ministre, il a feint de ne pas comprendre qu'il s'agissait avant tout d'une demande impérieuse de justice fiscale et non d'une simple baisse, ce que j'avais expliqué dans ce billet. Il lui était en effet probablement impossible de commenter les chiffres ci-dessous, qui montrent que dans les contributions spontanées en ligne - les seules non soumises à des biais -, les propositions s'orientent clairement vers une hausse de la taxation des plus riches (suppression des niches fiscales et rétablissement de l'ISF...) :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Pourtant même dans les contributions libres issues des cahiers citoyens, des courriels et autres, le rétablissement de l'ISF (voir mon billet pour en savoir plus cet impôt) apparaît en bonne position :

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Et si pour une fois, à l'instar des communicants de l'Élysée, on jetait un œil sur le dernier sondage réalisé par l'IFOP avec le JDD, qui s'intéresse aux attentes des Français en matière de réforme fiscale ? Le résultat est sans appel : les sondés veulent plus de justice fiscale et, quant à l'ISF, même ceux qui se déclarent proches du parti macroniste sont majoritairement pour son rétablissement ! Caramba comme dirait l'autre...

 

 

[ Source : IFOP ]

 

La position d'Emmanuel Macron sur le totem ISF devient donc intenable, financièrement car la suppression de l'ISF et son remplacement par l'IFI privent l'État d'environ 3 milliards d'euros de recettes fiscales chaque année, et bien sûr politiquement puisque même dans son camp on est prêt à le rétablir pour ramener le calme dans le pays.

 

La réduction de la dépense publique ?

 

À entendre le Premier ministre, les Français auraient parfaitement compris que pour réduire les impôts, il n'existe d'autre solution que de couper dans les dépenses publiques. Mais outre que cette affirmation s'appuie sur la réponse à une question biaisée ("afin de réduire le déficit public de la France, qui dépense plus qu'elle ne gagne, pensez-vous qu'il faut avant tout...") qui élimine d'office la possibilité de taxer mieux - en particulier les plus riches qui sortent magnifiquement leur épingle du jeu fiscal comme je l'ai montré dans ce billet - et de dépenser mieux, elle entretient dans l'esprit des Français l'idée insidieuse que le budget d'un État est au fond semblable à celui d'un ménage ou d'une entreprise.

 

 

[ Source : https://granddebat.fr/pages/syntheses-du-grand-debat ]

 

Or, ceci est entièrement faux  ! Les dépenses publiques n'ont rien à voir avec les dépenses d'un ménage, car elles sont avant tout le fruit d'un compromis social entre des citoyens qui veulent œuvrer à l'intérêt général. En particulier, elles ne se résument pas au train de vie de l'État comme d'aucuns le laissent à dessein entendre. Les administrations publiques ne s’enrichissent pas elles-mêmes en dépensant, au contraire, elles contribuent à augmenter la capacité de production de richesses futures de l’ensemble de l’économie par des investissements porteurs, des subventions bienvenues ou des dotations suffisantes. Dès lors, s'il est indispensable de s’interroger sur la nature et l'efficacité des dépenses publiques, il faut néanmoins se garder de vouloir les couper à tout prix, sous peine de plonger l'économie dans un tourbillon récessif. À moins que l'objectif ultime ne soit de privatiser subrepticement les services publics après les avoir asséchés et désorganisés, afin de faire d'une pierre deux coups pour le profit d'une minorité : réduction des dépenses publiques et gain pour les investisseurs privés...

 

Il est certain que l'on ne peut échapper à une réflexion sur l'articulation entre le secteur privé et le secteur public, afin de fixer les missions que les citoyens français veulent confier à la puissance publique. Hélas, le grand débat national sauce Macron n'a pas prévu une telle discussion, qui aurait nécessité beaucoup plus de temps pour un rendement politique quasi-nul, d'autant que le président de la République a déjà sa religion sur la question appelée théorème de Schmidt. L'idée est que si les dépenses publiques baissent, alors il est possible de diminuer concomitamment les impôts prélevés en particulier ceux des entreprises, d'où l'enclenchement d'un cercle vertueux suivant : baisse des impôts et cotisations sur les entreprises => hausse des marges => hausse de l'investissement => hausse des emplois. Hélas, comme je l'expliquais dans ce billet, ce théorème n'a que très rarement fonctionné dans nos économies (c'est le charme des sciences sociales qui se prennent pour des sciences dures), au point qu'on avait fini sinon par l'oublier au fil des ans au moins par le mettre au placard des curiosités économiques, pour mieux le retrouver ces derniers mois comme tous les concepts "zombie".

 

Il n'est pas possible de comprendre les choix d'Emmanuel Macron sans en revenir à l'idéologie néolibérale qu'il défend, proche de celle décrite par Walter Lippmann. Celle-ci prend appui sur la chimère d'un monde gouverné par des experts, seuls capables de comprendre les règles économiques universelles immuables, qui rendent de facto inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires dans le cadre de l'agon, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. Ce grand débat biaisé jusque dans sa dénomination est là pour le prouver !

 

À ce stade, on se demande ce qu'Emmanuel Macron va annoncer, lui qui a habitué les Français à la poudre de Perlimpinpin. Faut-il rappeler que la France est sens dessus dessous depuis 22 semaines (sic !), que cette crise sociale est déjà certaine de faire son entrée dans les livres d'histoire, que nos partenaires étrangers se demandent si le pays est encore gouverné,  et que pendant ce temps le président de la République - littéralement haï par une grande partie de la population -, refuse catégoriquement d'infléchir sa politique économique ? Pire, chaque samedi, en lieu et place d'une politique économique, il nous offre une politique de l'ordre menée par un ministre fêtard, qui attise encore plus la haine et les divisions au sein d'un peuple qui n'a jamais autant eu besoin de s'unir depuis 70 ans !

 

Au fond, comme je le craignais, sachant que plusieurs membres du gouvernement avaient répété à l'envi dès le mois de décembre 2018 que le cap économique serait maintenu, ce grand débat n'aura servi qu'à renouer avec le concept de ligne de masse si cher à Mao dans les années 1950, où à la fin de la consultation la masse arrive toujours aux mêmes conclusions que le Chef, ce qui revient seulement à valider malhonnêtement le cap fixé par le grand timonier...

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 16:47

 

 

Après avoir évoqué les souffrances endurées par les plus de 50 ans au chômage, le recours massif aux contrats très courts et le partage des revenus qui se fait au détriment des salariés de la zone euro, il m'a semblé indispensable de faire un point sur la pauvreté. Ce d'autant plus que les gilets jaunes et leurs légitimes revendications fiscales, sociales et politiques, ont rappelé au gouvernement que l'on peut avoir un travail et ne pas réussir à boucler ses fins de mois. 

 

Dans ce billet, nous analyserons les chiffres de la France en les mettant en regard avec d'autres pays européens, puis nous évoquerons les aides sociales et les inégalités, pour montrer que seul un travail bien rémunéré et effectué dans des conditions décentes est à même de sortir les ménages de la trappe à pauvreté.

 

La pauvreté : un phénomène multidimensionnel

 

Pour commencer, il est bon de rappeler que l'éradication de la pauvreté fait partie des 17 objectifs du développement durable de l'ONU :

 

 

[ Source : https://www.cnis.fr ]

 

En France, peu de personnes savent que nous disposons d'un Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), créé par la loi d’orientation n°98-657 du 29 juillet 1998, et dont les missions sont les suivantes :

 

 * rassembler les données relatives aux situations de pauvreté, de précarité et d’exclusion jusqu’alors dispersées, sous-exploitées et difficilement accessibles au public.

 

 * contribuer au développement de la connaissance de ces phénomènes, notamment dans des domaines mal couverts par les études et les statistiques existantes.

 

 * faire réaliser des travaux d’études, de recherche et d’évaluation en lien étroit avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).

 

 *diffuser l’ensemble des informations recueillies sous la forme d’un rapport annuel sur la pauvreté et ses évolutions à destination du Premier ministre, du Parlement et de l’ensemble du public.

 

Bref, en France on ne sait pas résoudre le problème de la pauvreté, mais on sait mesurer assez précisément l'étendue du problème ! Et dire que jadis face au manque de pétrole on semblait bien moins désarmés, au point d'avoir un trop-plein d'idées...

 

Mais comment mesure-t-on la pauvreté, sachant qu'elle est loin de se résumer à son seul aspect monétaire ? Cette infographie du Monde, issue des travaux de Nicolas Duvoux, nous donne les principaux indicateurs de pauvreté, qui n'ont aucune raison de se recouper, ce qui revient à dire qu'une personne pauvre selon l'un de ces critères ne l'est pas forcément selon un autre :

 

 

[ Source : Le Monde ]

 

Nous allons donc examiner successivement ces différents indicateurs de pauvreté : la pauvreté en conditions de vie, la pauvreté monétaire, la pauvreté administrative et le sentiment de pauvreté.

 

La pauvreté en conditions de vie

 

La pauvreté en conditions de vie mesure la part de ménages qui déclarent connaître au moins huit restrictions parmi 27 répertoriées conventionnellement. Ces restrictions sont regroupées en quatre domaines : consommation, insuffisance de ressources, retards de paiement, difficultés de logement. Et comme le montre le graphique ci-dessous, c'est l’insuffisance de ressources qui demeure le problème essentiel :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

La pauvreté monétaire

 

C'est certainement l'indicateur le plus connu, mais qui présente le défaut majeur de ramener la pauvreté à un simple seuil chiffré. Un individu est en effet considéré comme pauvre, au sens monétaire, lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, généralement fixé à 60 % de la médiane des niveaux de vie, ce qui en 2016 correspond à 1 026 euros par mois pour une personne seule (1 015 en 2015 dans la petite vidéo ci-dessous). Les autres seuils à 60 % sont les suivants :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

L'infographie suivante présente du reste une échelle des revenus en France qui me semble très parlante :

 

 

[ Source : Le Figaro ]

 

Si l'on s'intéresse à présent à l'évolution de ce taux de pauvreté monétaire dans un pays aussi riche que la France, l'inquiétude est de mise, puisque 8,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire en 2016, soit 14 % de la population :

 

 

[ Source : Observatoire des inégalités ]

 

Au reste, les disparités régionales sont nombreuses :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Dans le détail, on peut montrer que les enfants, les jeunes adultes de 18-24 ans et les familles monoparentales sont les plus touchés par la pauvreté :

 

 

[ Source : ONPES ]

 
La pauvreté administrative (titulaires de minima sociaux)

 

Par définition, les minima sociaux visent à assurer un revenu minimal à une personne (ou à sa famille) en situation de précarité. Ce sont des prestations sociales non contributives, c'est-à-dire qu'elles sont versées sans contrepartie de cotisations mais sous conditions de ressources.

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

Le graphique ci-dessous nous montre l'évolution du nombre d’allocataires de minima sociaux depuis 2000 :

 

 

[ Source : DREES ]

 

Pour le dire d'une phrase : 4,22 millions de personnes percevaient un minimum social fin 2017, ce qui représente 7 millions de personnes couvertes - 11 % de la population française - si l'on tient compte des personnes à charge. En même temps (formule magique en macronie...), les prestations sociales destinées aux plus pauvres ne représentent guère qu'une petite part des 32 % du PIB de dépenses sociales, mais cette réalité fut à dessein négligée dans les débats avant que la crise des gilets jaunes ne vienne le rappeler bruyamment en mettant la question des dépenses publiques à l'ordre du jour du grand déba(llage) !

 

Faut-il également ajouter que, en dehors des changements de règles du jeu (social ?), il est extrêmement difficile dans une économie qui crée peu d'emplois stables et bien rémunérés de s'extraire des minima sociaux ?

 

 

[ Source : DREES ]

 

Le sentiment de pauvreté

 

Depuis 2000, la DREES publie un baromètre  pour analyser  l’évolution  de  l’opinion  des  Français  sur leur santé,  sur  la protection  sociale (assurance maladie, retraite, famille, handicap, dépendance, pauvreté et exclusion) ainsi que sur  les inégalités  et  la  cohésion  sociale. En 2017, il ressort que 23 % des sondés estiment qu’il y a un risque qu’ils deviennent eux-mêmes pauvres dans les cinq prochaines années, tandis que 13 % se considèrent déjà comme pauvres (alors même que 37 % d'entre eux ont un emploi) :

 

 

[ Source : DREES ]
 

Les travailleurs pauvres

 

Par définition, un travailleur pauvre est une personne qui travaille mais dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. En général, les statistiques tiennent compte des revenus de son foyer, dans la mesure où si l'un des deux conjoints gagne peu l'autre peut gagner beaucoup plus et permettre ainsi au couple de sortir de la pauvreté monétaire.

 

 

[ Source : Observatoire des inégalités ]

 

La conclusion est sans appel : contrairement à ce qui est trop souvent dit, l'emploi ne protège pas de la pauvreté et il faut vraiment faire preuve d'abnégation ou d'un sens moral affirmé pour travailler lorsqu'on n'en retire pas de quoi vivre décemment ! Et pourtant, c'est le lot d'un million de travailleurs au bas mot...

 

La pauvreté en Europe

 

Tout un chacun se doute bien que la situation est très contrastée au sein de l'Union européenne, ce que vient confirmer la carte ci-dessous, et qui en dit long sur l'avenir de l'UE :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Un résumé en vidéo

 

À ce stade, mon côté prof m'oblige à vous proposer cette petite vidéo pédagogique pour résumer l'essentiel ce que nous venons de voir :

L'importance de la redistribution

 

Le tableau ci-dessous montre même tout l'intérêt de la redistribution, puisqu'en l'absence de ces transferts sociaux et fiscaux, il n'y aurait pas eu en France 14,2 % de pauvres en 2015 mais 22,3 % ! Pas si mal pour un modèle social tant décrié.

 

 

[ Source : DREES ]

 

Le graphique ci-dessous, qui concerne l'Union européenne, montre qu'en l'absence de transferts sociaux, le taux de pauvreté serait encore bien plus élevé !

 

Baisse du taux de pauvreté après redistribution (hors pensions de retraite), % du PIB

 

[ Source : Alternatives Économiques ]

 

Les inégalités de revenus

 

Les inégalités sont difficilement dissociables de la pauvreté, si bien qu'il m'a semblé intéressant de montrer comment notre modèle social tient encore bon malgré les coups de rabot qui lui sont portés.

 

Bien que les inégalités soient de natures diverses (accès à un médecin, à des équipements cultuels, différences salariales entre hommes et femmes, inégalités scolaires, inégalités d’espérance de vie, etc.), c'est très souvent la dimension salariale qui est retenue. C'est pourquoi, nous allons comparer l'évolution de la part des 1 % et 10 % les plus aisés dans le revenu national avant impôt en France :

 

 

[ Source : WID ]

 

Le graphique ci-dessus démontre au passage tout l'intérêt qu'il y a à avoir un système fiscal progressif, seul capable de limiter la concentration mortifère des revenus.

 

Au sein de chaque pays, les inégalités de revenus peuvent être appréhendées par l'indicateur de Gini, qui compare l’état de la répartition des revenus à une situation théorique d’égalité parfaite. Ainsi, plus il est proche de zéro, plus on s’approche de l’égalité ; plus il est proche de un, plus on s'approche d'une situation où un seul individu reçoit tous les revenus. Voilà l'évolution de cet indice avant et après redistribution, entre 1998 et 2016 :

 

[ Source : Natixis ]

 

Bref, le tant décrié modèle social français arrive encore tant bien que mal à corriger les trop fortes inégalités de revenus... pour l'instant !

 

Que faire face à la pauvreté ?

 

Pendant longtemps, les politiques n'abordaient que furtivement ce sujet, certainement parce qu'il n'est pas porteur électoralement... Mais avec Emmanuel Macron - du moins avant le mois de novembre, car depuis le pouvoir politique est bloqué -, on assiste à un passage de l'assistance sociale aux plus pauvres (welfare) à l'aide sociale avec pour contrepartie un travail souvent mal rémunéré (workfare). Autrement dit, le gouvernement se persuade que l'inconditionnalité des aides sociales est en grande partie responsable de la trappe à pauvreté. Or, si l'on regarde le résultat du modèle de workfare mis en place aux États-Unis, on est en droit de douter de sa capacité à éradiquer la pauvreté surtout lorsqu'une crise passe par là... La solution n'est donc pas de singer les modèles étrangers, qui ont tous failli sur cette question de la pauvreté, même l'Allemagne comme nous le verrons dans un très prochain billet.

 

Au vu des chiffres que nous avons analysés ci-dessus, et en gardant à l'esprit qu'en France ce sont les prestations sociales (familiales en particulier) qui ont le plus d'effet sur la baisse de la pauvreté, on peut se fixer le cap suivant pour éradiquer la pauvreté :  maintenir des prestations sociales (en particulier familiales), quitte à dépoussiérer certains dispositifs mais sans fusion ; réduire les inégalités dont dépend intrinsèquement la pauvreté ; réformer sérieusement la formation professionnelle, afin qu'elle bénéficie à ceux qui en ont le plus besoin ; poursuivre l'insertion par les structures spécialisées (chantiers, associations intermédiaires...) ; aider les territoires les plus en difficulté (voir par exemple mon billet sur l'expérience territoires zéro chômage de longue durée lancée par ATD Quart Monde) ; inciter à la création d'emplois décents et correctement rémunérés - donc limitation des emplois précaires par taxation ou incitation fiscale -, car l'emploi nous permet aussi de rester membre d'une communauté, celle des travailleurs, ce qui nous permet de maintenir une affiliation à la communauté des humains pour reprendre les termes du sociologue Robert Castel (problématique que l'on retrouvait déjà chez Freud).

 

Bien sûr, les causes de la pauvreté étant multiples et pas seulement économiques, ces quelques propositions doivent impérativement s'inscrire dans un schéma de cohésion social, tant au niveau de l'individu dans sa famille - nous avons en effet vu que les familles monoparentales sont plus concernées par la pauvreté que les autres -, qu’au niveau de la population dans son ensemble où un projet de vie commun est à (re)définir.

 

N'oublions pas que les liens de cause à effet ne sont parfois pas évidents à mettre en lumière et c'est plutôt une longue chaîne indirecte de problèmes qui débouchent sur la pauvreté. Personne ne peut ainsi négliger le coût des dépenses pré-engagées que subissent tous les ménages (eau, électricité, loyer...) et qui peuvent très facilement les conduire dans la précarité et la pauvreté. De même, vivre dans certains départements complique à l'évidence la recherche d'emploi, si tant est qu'il reste autre chose que du travail inintéressant même à haut niveau, ce que David Graeber appelle des bullshit jobs. Et quant à l'école qui permettait naguère encore de prendre l'ascenseur social, elle a subi tant d’assauts qu'elle n'offre aujourd'hui au mieux que des escaliers pour tenter la grande ascension.

 

En définitive, la pauvreté n'est pas un état de fait mais la résultante de choix politiques néfastes pour le plus grand nombre. Quelle ironie alors d'entendre des responsables politiques se plaindre de la pauvreté sous toutes ses formes, alors qu'ils concourent eux-mêmes à l'approfondissement d'un système économique qui broie les individus. L'Aigle de Meaux concluait à juste titre que "Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer", ce que d'aucuns traduisirent de façon plus lapidaire ainsi : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes" !

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 14:03

 

 

La France est un pays qui voue une adoration aux statistiques chiffrées, en particulier celles du chômage et de la croissance. Ainsi, les politiques commentent ad nauseam la moindre éclaircie sur le front du chômage comme si elle préfigurait le printemps économique, mais se gardent bien d'évoquer les nuages noirs qui pèsent sur certaines catégories d'actifs. C'est bien entendu le cas des plus de 50 ans, dont nous allons voir qu'ils payent en France un lourd tribut non seulement à la crise, mais aussi à toutes ces politiques économiques qui excluent plus ou moins ouvertement les plus âgés...

 

Quelques rappels théoriques sur la nature du chômage

 

Les économistes ne sont pas tous d'accord sur la nature du chômage. Pour faire simple, selon que l'on privilégie une approche par la demande ou l'offre on distingue :

 

 * le chômage keynésien : celui-ci résulte de l'insuffisance de la demande de biens et de services. D'où l'intérêt d'éviter les politiques d'austérité - également appelées dévaluation interne - en pleine crise et de lisser ensuite les ajustements budgétaires lorsque la croissance revient. Or, avec une croissance potentielle aussi faible, la France, et plus généralement la zone euro, va avoir du mal à créer des emplois.

 

 * le chômage classique : celui-ci résulte d'un sous-emploi des capacités de production. D'où la nécessité d'améliorer la profitabilité des entreprises au travers d'une baisse des salaires réels et des cotisations sociales notamment.

 

Depuis 2012, les gouvernements successifs - mais qui se ressemblent hélas tant à bien des égards - ont pris le parti de lutter exclusivement contre un chômage de nature classique, d'où le CICE, le pacte de responsabilité et autres "machins" sortis du cerveau des technocrates, dont le rapport coût-bénéfice est loin d'être bon, tant s'en faut !

 

Le plus triste est que certains politiques continuent par ailleurs à penser très fort qu'il n'existe que du chômage volontaire, c'est-à-dire que le problème pourrait facilement se régler en élaguant la masse des fainéants qui se complaisent dans l'inactivité professionnelle. Outre qu'il est proprement scandaleux de voir dans ces millions de chômeurs uniquement des oisifs regardant tranquillement le train passer, cela contredit tous les travaux menés depuis deux décennies sur le chômage... qui peut amplement être involontaire lorsque le marché de l'emploi se contracte !

 

Évolution du taux de chômage selon l'âge

 

Un graphique suffira à fixer les idées :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Certes, le taux de chômage des jeunes a fortement augmenté avec la crise - c'est d'ailleurs la classe d'âge la plus affectée par le chômage -, mais ce serait une grave erreur d'oublier la situation épouvantable des plus de 50 ans, qui sont très souvent les parents ou grands-parents des premiers... En effet, qui paient les études des jeunes et leur loyer, bref qui les solvabilise si ce n'est les travailleurs âgés et les retraités ? Réciproquement, qui paie les pensions de retraite et l'allocation de solidarité aux personnes âgées si ce n'est les jeunes actifs ? Il n'existe donc pas d’antagonisme entre la situation des jeunes et des vieux sur le marché de l'emploi, mais une indiscutable complémentarité même s'ils n'en ont pas toujours eux-mêmes conscience.

 

Situation sur le marché du travail des plus de 50 ans

 

Le graphique ci-dessous nous montre entre autres qu'en moyenne, en 2018, 29 % des personnes âgées de 62 ans sont en emploi (dont 4 % de retraités ou de préretraités), 2 % au chômage et 70 % inactifs :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Ceux que l'on appelle désormais pudiquement les travailleurs séniors sont plus souvent à temps partiel et la part des non-salariés est nettement plus forte parmi les 55 ans ou plus en emploi :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Taux de chômage des plus de 50 ans

 

Venons-en à présent à notre propos, en observant l'évolution du taux de chômage des plus de 50 ans :

 

 

[ Source des données : INSEE ]

 

Celui-ci a explosé depuis le début de la crise en 2008, sans que cela n'émeuve outre mesure nos dirigeants politiques, trop occupés à ne voir dans les "séniors" que de futurs retraités, qui plomberont encore un peu plus la branche vieillesse de la Sécurité sociale. Et pour être précis dans les chiffres, il faudrait également s'intéresser aux personnes sans emploi, qui souhaiterait travailler, mais ne répondent pas à tous les critères pour être définis comme chômeurs. Ce halo de chômage est estimé en 2018 par la DARES (direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques) à 2,6 % de l’ensemble des 55-64 ans.

 

Plus inquiétant, mais sans surprise, en moyenne en 2018, plus de 60 % des chômeurs âgés de 55 ans ou plus sont au chômage depuis au moins 1 an :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Comme nous sommes encore dans l'Union européenne pour quelque temps, à 27 ou à 28 selon la décision du Royaume-Uni, une comparaison avec les autres pays peut avoir du sens :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Quelques pistes d'analyse

 

Beaucoup d'explications, plus ou moins pertinentes ont été avancées pour expliquer ces chiffres pour les plus de 50 ans : les salariés les plus âgés seraient les plus chers et/ou les moins productifs, la désindustrialisation et les délocalisations auraient détruit les emplois des plus âgés, culte du jeunisme assumés par les tenants de la start-up nation, manque de mobilité au sein d'un groupe, discrimination, etc.

 

De plus, les réformes successives des retraites ont surtout eu pour conséquence d'allonger l'âge de départ tout en affirmant le contraire pour mieux faire passer la pilule :

 

 

[ Source : CNAV ]

 

Les conditions de plus en plus drastiques pour valider ses années d'activité ont également contribué à un report de l'âge effectif de départ en retraite :

 

 

[ Source : CNAV ]

 

Cela conduit ainsi à une augmentation plus mécanique que désirée du taux d'activité, dont il n'est pas sûr qu'il s'agisse d'une bonne nouvelle si le chômage est au bout de la carrière professionnelle :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Quant à la dispense de recherche d'emploi (DRE), les articles L. 5421-3 alinéa 2 et L.5411-8 relatifs à la dispense de recherche d’emploi ont été supprimés, ce qui ne facilite guère la vie de ceux qui n'ont quasiment plus aucune chance de trouver un emploi.  Enfin, l'allègement des contraintes en matière de licenciement a permis aux entreprises de se débarrasser avec les formes des salariés les plus âgés, notamment à grand renfort de ruptures conventionnelles :

La création de micro-entreprises comme palliatif au chômage

 

Certains font alors leur deuil de l'emploi salarié et se tournent vers la création d'entreprise, comme le laisse à penser l'augmentation fulgurante des créations d'autoentreprises (appelées micro-entreprises depuis 2014) :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Et ce, malgré leur faible chiffre d'affaires très souvent :

 

 

[ Source : ACOSS ]

 

D'ailleurs, les élus locaux et nationaux ne multiplient-ils pas les aides et incitations à créer des entreprises, pensant ainsi proposer du neuf dans un monde politique sclérosé ? Certains oublient juste que Raymond Barre faisait déjà scandale en 1978 en déclarant  "les chômeurs n'ont qu'à créer leur entreprise" et que cela entretient une terrible confusion entre créations d'entreprises et créations d'emplois. En effet, une entreprise sur deux ne passe pas le cap des cinq ans et les autoentrepreneurs ont une probabilité très faible d'évoluer vers une société qui créé beaucoup d'emplois. Et pourtant après 50 ans, c'est souvent la seule solution pour continuer à avoir une activité, et elle présente surtout l'avantage de réduire mécaniquement les chiffres du chômage...

 

En définitive, les plus de 50 ans, nassés (mot à la mode policière provenant de l'anglais kettling...) dans une catégorie appelée seniors puisque non-jeunes est par trop orwellien, ont payé un important tribut à la crise mais aussi aux choix de politiques économiques qui les excluent de facto du grand delirium de la start-up nation. C'est là pourtant une faute politique majeure, car le pays se prive ainsi d'un bien immatériel encore plus précieux que les compétences acquises par l'expérience professionnelle : la mémoire et la culture des entreprises, que les salariés âgés sont seuls à pouvoir transmettre à la génération suivante ! Chimère de minus habens politico-financiers, qui s'imaginent pouvoir changer le monde sans référence au passé... La grande leçon de l'Histoire est pourtant qu'une civilisation sans passage de flambeau entre générations est vouée à disparaître !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de la Nouvelle République.

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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 19:29

 

 

À force d'évoquer les élections européennes comme la seule actualité de l'Union européenne, les politiques ne voient même plus voir l'iceberg économique qui se dresse devant le bateau ivre européen. En effet, le ralentissement dans la zone euro est désormais acté et la menace d'une nouvelle crise économique (et/ou financière) plane sur les nations européennes prises individuellement ou noyées dans l'Union... C'est pourquoi, après une série d'articles sur la crise sociale en France et une autre sur les salaires et les types de contrats, nous allons aujourd'hui nous intéresser à la situation économique au sein de la zone euro.

 

Un état des lieux stratégique pour commencer

 

Cette courte vidéo est une bonne entrée en matière pour notre sujet :

Les prévisions de croissance revues à la baisse

 

Dans L’économie du XXe siècle (1961), l’économiste français François Perroux a proposé la définition suivante de la croissance : "augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues, chacune de ces périodes comprenant plusieurs cycles quasi décennaux, d’un indicateur de dimension, pour une nation, le produit global net en termes réels". L'indicateur retenu est en général le PIB en volume.

 

Et le moins que l'on puisse dire est que les prévisions de croissance ont été sérieusement revues à la baisse au sein de la zone euro :

Dans le détail, voici les prévisions par pays :

 

 

[ Source : Commission européenne ]

 

On notera qu'après les prévisions d'automne déjà peu encourageantes, c'est bien l'hiver économique qui a fait son apparition...

 

Les chiffres de la croissance en France

 

Le graphique ci-dessous nous montre que le produit intérieur brut (PIB) en volume a progressé de 0,3 % au quatrième trimestre 2018, comme au trimestre précédent. Cependant, à bien y regarder, les moteurs de cette faible expansion (consommation, investissement, commerce extérieur) tournent actuellement au régime 2CV diesel :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

La croissance potentielle très faible

 

La croissance potentielle est définie comme celle réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles. C'est donc en quelque sorte le maximum de croissance qu'un pays puisse espérer à long terme en l'état actuel de ses caractéristiques économiques. Hélas, son niveau est très faible dans la zone euro :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

La croissance potentielle est également très faible en France :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Autrement dit, on ne voit pas très bien comment le gouvernement français, tout comme la Commission européenne, a pu espérer avoir 2 % de croissance pour les deux prochaines années... Certes, on peut arguer que les statistiques prennent encore mal en compte les conséquences des innovations récentes (numérisation, plateforme d'échanges, dématérialisation...) et que la croissance serait par conséquent sous-estimée. Mais même si le débat reste ouvert entre économistes, il faut être bien optimiste pour s'imaginer que la croissance va subitement connaître un bon extraordinaire du seul fait de changer le thermomètre... En tout état de cause, comme le fonctionnement actuel de l'économie (retraites, salaires, dette...) est basé sur une croissance forte, ces mauvais chiffres laissent entrevoir le pire en matière économique mais aussi sociale.

 

Est-ce du reste un bon objectif que de vouloir à tout prix une croissance forte, eu égard aux questions de développement durable qui défraient la chronique depuis quelque temps ? Que fait-on des questions de redistributions et d'inégalités, même si le ministre de l'économie, Bruno Le Maire, persiste à croire que "le redressement français ne passe pas par plus de redistribution fiscale. Le redressement français passe par plus de création de richesse, plus d'innovation, plus d'investissement" ?

 

Ce nouveau monde que l'on nous avait promis possède décidément beaucoup des traits de l'ancien...

 

L'inflation loin de sa cible

 

En ce qui concerne le taux d'inflation, dont l'objectif contre vents et marées demeure toujours un peu moins de 2 % à moyen terme, la Commission annonce un recul à 1,4 % pour 2019 :

 

 

[ Source : Commission européenne ]

 

Face au recul de l'activité et de l’inflation dans la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de dégainer l'artillerie lourde après l’arrêt du quantitative easing : stagnation prolongée des taux d'intérêt directeurs "aussi longtemps que nécessaire pour assurer la poursuite de la convergence durable de l'inflation vers des niveaux inférieurs à, mais proches de 2 % à moyen terme", mais surtout reprise d'un programme de refinancement à long terme des banques (TLTRO : Target long-term refinancing operations) pour aider les banques à refinancer 720 milliards d'euros de prêts (repo) très long à échéance en 2020-2021.

 

En vérité, Mario Draghi sait très bien que le risque financier et bancaire pourrait se matérialiser très vite si la zone euro entrait en récession, ne serait-ce qu'en raison de la hausse des créances douteuses qui en résulterait. Et ne parlons même pas de la hausse des primes de risque sur les actifs qui est déjà visible et de la préférence absolue des banques pour les titres de dette publique, qui lie pour le meilleur et le pire leur destin à celui des États... Mais l'on devrait d'abord s'inquiéter que malgré cette politique monétaire ultra-accommodante menée depuis 8 ans, l'économie européenne n'arrive toujours pas à s'extirper de l'ornière !

 

Les menaces sur la croissance

 

Peu de gens semblent le savoir, mais ce n'est pas le mouvement des gilets jaunes qui est responsable de la baisse de l'activité en France, déjà bien entamée dès le deuxième trimestre 2018. Au contraire, les mesures qu'ils ont obtenus d'Emmanuel Macron en décembre 2018 soutiendront la demande en 2019 !

 

 

[ Source : OFCE ]

 

Mais évidemment, si la crise ne trouve pas de réponse politique très rapidement, l'économie court à sa perte et pas en raison de la casse à Castaner sur les Champs-Élysées ! On notera d'ailleurs que nos voisins européens restent perplexes devant le triste tableau offert par Emmanuel Macron, qui souhaite être le grand réformateur de l'Europe mais n'arrive pas à gouverner son État d'autant que la confiance des Français en sa politique s'étiole ! Il est vrai que ce gouvernement, privé à l'évidence de compétences en politique, en est venu à confondre allégrement répression et politique, calcul budgétaire et calcul économique...

 

Quant à la situation économique au sein de la zone euro, elle n'est pas indépendante du ralentissement mondial de la production industrielle et du commerce international. En outre, les très nombreuses incertitudes liées à la guerre commerciale qui oppose les États-Unis à la Chine, ainsi que le Brexit qui s'éternise, pèsent très fortement sur l'économie européenne. Certes, la zone euro avait profité d’une conjonction de facteurs favorables à la demande : un euro relativement faible, un niveau très bas des taux d’intérêt et des prix du pétrole raisonnables au début de l’année.

 

Mais, ces facteurs conjoncturels se sont partiellement retournés et on aperçoit désormais les énormes problèmes structurels de l'économie européenne (absence de marge de manœuvre dans la politique budgétaire, très faible de circulation des capitaux entre pays membres, pays étranglés par leur dette publique, absence de coopération économique, concurrence fiscale délétère, impossibilité de corriger les problèmes de compétitivité-coût, régulation bancaire inachevée, banques européennes parfois fragiles sans compter les fusion démentielles entre des géants bancaires en piteux état comme Deutsche Bank et Commerzbank, etc.). Maintenant que la croissance de la zone euro n'est plus tirée par les pays du cœur (Allemagne, France, Italie), seuls demeurent les PECO et les pays du Sud de l'Europe où la croissance dépasse encore souvent les 2 %, ce qui ne manque pas d'ironie lorsqu'on se souvient avec quel mépris ils furent traités au début de la crise de 2008...

 

En définitive, deux analyses s'opposent sur le ralentissement de l'activité au sein de la zone euro. L'une, extrêmement positive, affirme que l'on assistera à un atterrissage en douceur de la croissance sur la croissance potentielle, ce qui revient à dire que le taux de chômage se stabilisera au niveau du taux de chômage structurel. L'autre, qui me semble plus crédible, pense au contraire que l'on se dirige vers une récession issue d'une crise financière, d'autant que l'on n'a jamais assisté à un ralentissement économique en douceur, comme le montre le graphique ci-dessous :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Au surplus, n'oublions pas que nous ne sommes jamais à l'abri d'un cygne noir, tant les fragilités économiques et surtout sociales sont nombreuses... Comment feront alors les États européens pour lutter contre la crise (économique et nécessairement sociale voire politique), puisqu'ils ne disposent plus de marge de manœuvre dans leur politique budgétaire ? C'est à n'en pas douter la question qui a effleuré Mario Draghi, lorsqu'il s'est décidé à ressortir l'artillerie lourde de la politique monétaire...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Telegraph.

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12 mars 2019 2 12 /03 /mars /2019 13:33

Le recours aux contrats à durée déterminée très courts fait couler beaucoup d'encre depuis que le gouvernement a évoqué un mécanisme de bonus-malus. Dès lors, après un billet sur le partage des revenus au sein de la zone euro qui se fait au détriment des salariés, un autre sur les causes économiques de la crise sociale en France, et dernièrement une analyse sur les conséquences du passage à une économie de services, il m'est apparu indispensable de fournir des éléments précis et chiffrés sur le recours aux CDD.

 

Le CDD

 

Rappelons d'emblée que le contrat de travail à durée indéterminée (CDI) est la forme normale et générale de la relation de travail en France. L'article L1242-1 du Code du travail dispose : "un contrat de travail à durée déterminée, quel que soit son motif, ne peut avoir ni pour objet ni pour effet de pourvoir durablement un emploi lié à l'activité normale et permanente de l'entreprise".

 

L'embauche en CDD doit obligatoirement faire l'objet d'un écrit précisant entre autres comment prend fin le contrat, c'est-à-dire soit à la date fixée soit lorsque se réalise l’objet pour lequel il a été conclu (retour du salarié remplacé, fin de la saison…). Bien qu'il existe dans certains cas une durée maximale au CDD, renouvellement inclus, la destruction libéralisation du Code du travail voulue par Emmanuel Macron en 2017, a très largement relâché les conditions d'embauches en contrat à durée déterminée. En effet, une convention ou un accord de branche étendu peut désormais fixer le nombre maximal de renouvellements possibles pour un contrat de travail à durée déterminée. Dans ces conditions, affirmer que le CDD est l'exception et le CDI la norme semble relever de l'incantation, d'autant que la recherche effrénée de flexibilité tend manifestement à inverser cette règle dans les faits comme nous allons le voir...

En tout état de cause, l'embauche d'un salarié, quelles que soient la nature et la durée du contrat, donne lieu à différentes formalités obligatoires dont une déclaration auprès des organismes de protection sociale, ce qui offre à l'économiste une base de données fort utile pour analyser la nature des contrats d'embauches.

 

Les cas de recours au CDD

 

L'article L1242-2 du Code du travail liste les cas de recours au CDD : remplacement d'un salarié en cas, accroissement temporaire de l'activité de l'entreprise, emplois à caractère saisonnier, remplacement d'un chef d'entreprise, remplacement du chef d'une exploitation agricole, recrutement d'ingénieurs et de cadres, au sens des conventions collectives, en vue de la réalisation d'un objet défini. Par ailleurs, l'article L1242-3 prévoit qu'un CDD peut être conclu pour favoriser le recrutement de certaines catégories de personnes sans emploi et lorsque l'employeur s'engage à assurer un complément de formation professionnelle au salarié.

 

Le tableau ci-dessous résume les principaux cas de recours au CDD :

 

 

[ Source : Ministère du Travail ]

 

Le CDD d'usage ou le salarié kleenex

 

Dans la série des horreurs permises par le droit du travail, le CDD d'usage tient le haut du pavé tant il ravale le salarié au rang de simple kleenex. En effet, il s'agit d'un CDD particulier (pas nécessairement de terme, ni de délai de carence, ni de limite du nombre de renouvellements de contrat, ni durée maximale...), qui permet à un employeur - certes d'un secteur d'activité strictement défini - d'augmenter son effectif en employant rapidement un extra.

 

 

[ Source : https://www.service-public.fr ]

 

Un extra (sic !) est par définition un salarié présent de manière occasionnelle et irrégulière au sein de l'entreprise, ce qui n'empêche pas les dérives de plus en plus fréquentes liées à une interprétation extensive de la notion de "tâche précise et temporaire"...

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

L'évolution des embauches en CDD

 

Disons-le d'emblée, pour l'instant le CDI reste la norme en France (en stock disent les économistes) :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Mais la part des CDD dans les nouvelles embauches a beaucoup augmenté depuis deux décennies et dépasse désormais 85 % :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Cette évolution est allée de pair avec une forte baisse de la durée des CDD :

 

 

[ Source : DARES ]

 

Pour le dire simplement, en 2017, la durée moyenne d'un CDD est de 46 jours ; un quart des CDD dure moins d'un jour, 50 % moins de cinq jours et 75 % moins de 27 jours ! Avec de tels chiffres, le mouvement des gilets jaunes devenait inévitable... Le tableau ci-dessous montre par ailleurs l'usage intensif (abusif ?) de CDD très courts dans le secteur tertiaire, ce qui ne fait que confirmer mes craintes sur le passage à une économie de services.

 

 

[ Source : DARES ]

 

Le bonus-malus

 

Depuis le 1er juillet 2013, le taux de la contribution patronale d’assurance chômage (4,05 %) faisait déjà l'objet d'une majoration en cas de recours à certains CDD de courte durée. Mais à compter du 1er octobre 2017, cette majoration (4,55 % au lieu de 4,05 %) ne s’applique plus qu’aux CDD d’usage de moins de 3 mois. Autrement dit, la majoration ne s'applique pas pour les CDD liés à un surcroît d’activité, les CDD d’usage d’une durée supérieure à 3 mois, les contrats d’intérim, les CDD conclus en remplacement d’un salarié ou d’un chef d’entreprise absent, les contrats de travail saisonniers et les contrats de travail conclus avec des particuliers employeurs... Bref, la maille du filet est devenue tellement grande, que presque toutes les situations d'embauches passent au travers !

 

 

[ Source : https://www.rhinfoge.fr ]

 

D'où l'idée du gouvernement de mettre en place un bonus-malus, qui consiste à moduler les cotisations sociales des entreprises en fonction de l’utilisation de ces CDD très courts, afin que l’assurance chômage n’ait pas à payer pour des choix organisationnels propres aux entreprises :

Ce d'autant plus que la facture est très élevée pour l'assurance chômage :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Car, contrairement à une idée reçue, la principale cause de rupture de contrat de travail n'est pas le licenciement économique mais la fin de CDD (avec également une montée en charge de la rupture conventionnelle, qui n'est que trop souvent un licenciement déguisé) !

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Hélas, en France Ubu est roi, puisque d'un côté le gouvernement veut limiter les CDD très courts, alors que de l'autre il a flexibilisé à outrance le Code du travail, afin de permettre justement de multiplier ce type de contrats dans le temps.

 

L'Aigle de Meaux concluait à juste titre que "Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer", ce que d'aucuns traduisirent de façon plus lapidaire ainsi : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes" !

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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 14:37

 

 

Dans un précédent billet sur le partage des revenus au sein de la zone euro qui se fait au détriment des salariés, je citais le basculement vers une économie de services comme l'une des explications. Puis, dans cet autre billet sur les causes économiques de la crise sociale en France, j'évoquais la dégradation de la qualité des emplois dans les services domestiques. Il m'a donc semblé intéressant de compléter mon propos en analysant aujourd'hui les tenants et aboutissants de cette rupture majeure dans le fonctionnement de l'économie mondiale : le passage à une économie de services.

 

La transformation du monde en économie de services

 

Le graphique ci-dessous montre que la production manufacturière augmente à un rythme bien moindre, ce qui n'est que la traduction d'une demande de produits industriels augmentant moins vite que la demande de services :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Ce passage de l'économie mondiale à une économie de services a commencé il y a déjà trois décennies, mais s'est accéléré avec la crise de 2008.

 

Bien entendu, ce constat est également vrai à l'échelle de la France où de profonds changements sont intervenus dans la structure de l'emploi :

 

Emploi total par secteur

 

[ Source : INSEE ]

 

Nous allons à présent examiner quelques conséquences d'un tel changement économique.

 

Des capacités de production industrielle excédentaires

 

Comme la demande de produits industriels augmente peu, les capacités de production industrielles peuvent très vite devenir excédentaires. D'où une chute des prix industriels et une baisse de l'investissement industriel, qui aura des répercussions sur le niveau global de l'investissement puisque le secteur industriel investit en général bien plus que les services.

 

Les pays seront donc de plus en plus en compétition pour maintenir leur secteur industriel et la croissance dans ce secteur ne pourra résulter que de gains de parts de marché d'un pays par rapport aux autres, bref d'un jeu à somme nulle. Le danger est évidemment que certains gouvernements utilisent l'arme des taux de change pour se maintenir dans la course, à défaut d'utiliser celle des coûts comme l'Espagne (dévaluation interne compétitive) ou celle de la fiscalité comme l'Irlande. D'autres, comme les États-Unis, sont prêts à utiliser les armes tout court pour rééquilibrer leur balance extérieure...

 

Dans ces conditions, les profits industriels risquent rapidement de décroître et de conduire à du chômage supplémentaire, doublé ou non d'une délocalisation des derniers sites de production vers les pays à bas coûts (Vietnam, Indonésie, Philippines, Thaïlande, éventuellement PECO), nouveaux réservoirs d'esclaves après la Chine devenue trop chère.

 

Réduction des échanges commerciaux mondiaux

 

L'affaiblissement du commerce mondial, s'il résulte de nombreux facteurs dont les politiques protectionnistes agressives mises en place par Trump, doit cependant beaucoup au fait que les échanges de services sont de beaucoup plus petite taille que les échanges de biens.

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Le passage à une économie de services n'est donc pas une bonne nouvelle pour le commerce mondial et encore moins pour les pays qui ont misé leur croissance sur les exportations (Allemagne, Japon, Australie,...). On peut aussi craindre la fin de la corrélation entre les cycles économiques des différentes régions du monde, qui était justement assurée par les échanges internationaux. Pour le dire simplement, jusqu'à présent, lorsqu'une région du monde souhaitait sortir d'une crise elle pouvait s'appuyer sur les importations d'une autre région dynamique du monde, ce qui lui permettait de relancer son économie en favorisant les exportations. Mais le passage à une croissance davantage domestique remet tout en cause.

 

Amplification de la bipolarisation de l'emploi

 

J'avais parlé de la bipolarisation de l'emploi dans ce billet. Il s'agit, pour le dire simplement, d'une disparition des emplois intermédiaires et d'une concentration aux extrémités (emplois peu qualifiés et emplois très qualifiés). Or, le risque est grand d'une augmentation des emplois peu qualifiés et mal payés, puisque la productivité du travail était en général bien plus élevée dans l'industrie :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

On peut alors craindre que cette évolution ne conduise à un recul de la productivité globale et, en tout état de cause, à une faible progression des gains de productivité. Or, comme la croissance dépend à long terme de la productivité par tête et de la croissance future de la population active, c'est la croissance de long terme qui risque d'être sérieusement touchée.

 

Amplification des inégalités de revenus au sein de chaque pays

 

La bipolarisation de l'emploi évoqué ci-dessus soulève aussi le problème de l'augmentation des inégalités de revenus, dont j'avais rendu compte dans deux billets ici et . J'en rappelle juste un élément majeur, appelé courbe de l'éléphant et proposée par l'économiste Branko Milanovic. Elle place en abscisses les revenus des individus et en ordonnées la croissance du revenu entre 1988 et 2008.

 

 

[ Source : Milanovic B. (2016), « Global inequality : a new approach for the age of globalization », Cambridge (Mass.), Havard University Press ]

 

Elle permet de déduire que les revenus des plus pauvres ont augmenté, en l’occurrence les 2 % les plus pauvres ont connu une augmentation de leurs revenus de plus de 20 %. Au niveau du revenu médian mondial (point A sur la courbe), qui concentre essentiellement les classes moyennes chinoises et indiennes, l'augmentation a atteint 80 % ! En revanche, les revenus des classes moyennes occidentales (point B sur la courbe) ont au mieux stagné si ce n'est baissé sur la période 1988-2008. Et enfin, au point C de la courbe, les individus appartenant au 1 % les plus riches, ont vu leurs revenus augmenter de 70 % sur la période.

 

Pour le dire simplement, les inégalités se sont réduites au niveau mondial, mais ont augmenté au niveau des pays, parfois dans des proportions dangereuses !

 

En définitive, le monde sans industrie ne semble pas être une perspective réjouissante et la question de la survie salariale dans des conditions décentes est ouverte...

 

P.S.1 : en complément, je vous invite à prolonger ce billet par la lecture d'un ancien billet que j'avais rédigé sur la maladie hollandaise, qui est le nom donné à la malédiction économique des pays qui découvrent un gisement important de matières premières.

 

P.S.2 : l'image de ce billet provient de cet article du site de la CASDEN

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26 février 2019 2 26 /02 /février /2019 12:40

 

 

Dans mon dernier billet, j'ai montré que le partage des revenus au sein de la zone euro se faisait au détriment des salariés, d'où de nombreuses questions sur le pouvoir d'achat et la fiscalité. Mais aujourd'hui, nous allons nous intéresser à un totem politique en France, l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), qui est devenu un casus belli entre le gouvernement et les gilets jaunes.

 

Feu l'ISF, un impôt progressif sur le capital

 

L'idée d'un impôt sur le capital des plus riches remonte à Raymond Barre, qui en 1978 évoquait déjà la possibilité de taxer les grandes fortunes. Puis c'est le rapport Fabre, remis en 1979 au président de la République Valéry Giscard d’Estaing, qui proposera la création d’un tel impôt sur la fortune pour financer les mesures liées à l'emploi. Mais la concrétisation viendra avec l'élection de François Mitterrand à la magistrature suprême, et il reviendra à Pierre Mauroy, en sa qualité de Premier ministre, d'annoncer la création pour 1982 d'un Impôt sur les Grandes Fortunes (IGF).

 

Depuis, celui-ci est devenu un totem politique, ce que Jacques Chirac apprendra à ses dépens en cherchant à le supprimer en 1987, avant que François Mitterrand ne remporte l’élection présidentielle de 1988... en promettant notamment le rétablissement de l’IGF pour financer un minimum social pour les plus pauvres ! C'est finalement Michel Rocard, devenu Premier ministre en 1988, qui transformera l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) en impôt de solidarité sur la fortune (ISF).

 

Cet impôt de solidarité sur la fortune (ISF) était un impôt progressif sur le capital (les revenus, les salaires et les loyers en étaient donc exclus), qui concernait le patrimoine des personnes physiques et qui était redevable chaque année civile en fonction de la valeur de leur patrimoine. Par patrimoine, il fallait entendre tous les biens (meubles et immeubles), les droits (usufruit, droit d’usage…) et les valeurs (actions, titres…). Néanmoins, de 1988 à 2017, de nombreux abattements (30 % sur la résidence principale, etc.) et exonérations (objets d’antiquité, d’art ou de collection, biens professionnels, etc.) ont réduit la facture pour les contribuables soumis à l'ISF. Son barème était le suivant :

 

 

[ Source : https://www.sicavonline.fr ]

 

En ces temps de vaches maigres où le gouvernement rabote jusqu'à la moelle tout ce qu'il lui est possible de raboter, le rendement de l'ISF était une manne dont il semble peu judicieux de se priver :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

L'impôt sur la fortune immobilière (IFI)

 

Depuis le 1er janvier 2018, l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) a été transformé en un impôt sur la fortune immobilière (IFI). Le seuil d'entrée à l'IFI reste le même que pour l'ISF (1,3 million d'euros), mais le patrimoine concerné est réduit aux seuls biens et droits immobiliers détenus directement et indirectement au 1er janvier de l'année concernée, avec un abattement de 30 % sur la résidence principale. Au reste, le barème reste le même que l'ISF, coïncidence troublante pour un impôt qui se voulait novateur...  Quant aux décotes, elles sont suffisamment nombreuses pour ne pas froisser ceux qui devront le payer :

 

 

[ Source : Les Échos ]

 

Suppression de l'ISF et instauration d'une flat tax : un coût élevé !

 

La suppression de l'ISF et son remplacement par l'IFI privent l'État d'environ 3 milliards d'euros de recettes fiscales chaque année :

 

 

[ Source : La Croix ]

 

De plus, le gouvernement a mis en place un prélèvement forfaitaire unique (flat tax) sur les revenus de placement (revenus mobiliers, plus-values de cession de valeurs mobilières soumises à l’impôt sur le revenu, assurance-vie), c'est-à-dire qui ne dépend pas de la tranche d’imposition et du revenu fiscal de référence :

 

 

Cumulées, ces deux mesures (substitution de l'IFI à l'ISF et flat tax) coûtent bon an mal an près de 5 milliards d'euros au budget de l'État !

 

ISF et investissement en France

 

La suppression de l'ISF fut motivée par l'idée que cela favoriserait l'investissement en France. Or, rien n'est moins sûr comme le démontre avec brio cette courte vidéo :

L'ISF, un impôt pourtant efficace sur le capital !

 

Le pire dans cette affaire est que, contrairement à une idée reçue, le principe de fonctionnement de l’ISF, qui consiste à taxer la valeur du patrimoine et non les revenus que l’on en tire, est très efficace comme le montre la petite vidéo ci-dessous (à partir de 1min 28) :

La théorie du ruissellement

 

Au vu des éléments présentés ci-dessus, on peut alors s'interroger sur le bien-fondé de la vision défendue par Emmanuel Macron, qui fait de la suppression de l'ISF son totem politique au point d'ouvrir un grand débat national, dont j'ai parlé dans ce billet, tout en refusant d'entrée de jeu de revenir sur cette mesure : "Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage. [...] Ces mesures viennent d’être votées et commencent à peine à livrer leurs effets.[...] Le Parlement les évaluera de manière transparente et avec le recul indispensable."  

 

Outre que le président de la République a une notion très curieuse d'un grand débat (mot dont l'étymologie rappelle qu'il s'agit normalement d'examiner contradictoirement une question avec d'autres interlocuteurs) où certaines questions n'ont pas droit de cité, il avoue dans sa lettre aux Français qu'il n'est pas certain du résultat de la suppression de l'ISF, puisqu'il concède la nécessité de l'évaluer. C'est donc la preuve éclatante que la suppression de l'ISF relève au mieux d'un cadeau électoral fait à ses plus riches électeurs, au pire d'un dogmatisme pro-business lié à la théorie du ruissellement défendue par tous ses ministres sans jamais en prononcer le nom. L'un dans l'autre, cette transformation d'impôt n'aura pas profité aux riches, mais aux très riches :

 

 

[ Source : IPP ]

 

Pour rappel, la théorie du ruissellement affirme qu'il faudrait favoriser les plus riches, afin qu'à terme tout le monde en profite. En effet, selon cette approche, si les riches ne sont pas entravés par trop de réglementations ou d'impôts, ils investiront et consommeront des biens et services, ce qui aura en fin de compte des répercussions positives pour toute l'économie, en particulier pour ceux (écrasés) qui sont tout en bas de la pyramide capitaliste.

 

Mieux, comme les riches ont une propension à épargner supérieure à celle des pauvres, tout surcroît de richesse leur servira à épargner plus ; et qui dit augmentation de l'épargne dit aussi augmentation de l'investissement selon la théorie néoclassique dominante, donc de la croissance et de l'emploi. 

 

 

[ Source : Mediapart ]

 

Hélas, en plus de ne correspondre à aucune théorie scientifique connue, le ruissellement n'a jamais fonctionné en pratique. Cette pseudo-théorie est donc à classer dans la catégorie des idées zombies, c'est-à-dire ces fausses certitudes scientifiques qui, bien qu'ayant été infirmées empiriquement, continuent à servir de fondement à des programmes politiques...

 

En définitive, en supprimant l'ISF, Emmanuel Macron a commis avant tout une faute politique dans un contexte où les inégalités deviennent de plus en plus insupportables à concevoir pour ceux qui sont relégués invariablement au bas de l'échelle. Le président de la République aurait pourtant eu la possibilité d'éviter une grave crise sociale, s'il avait fait au mois de décembre ce geste hautement politique de revenir sur la suppression de l'ISF.

 

Hélas, il s'est enferré dans la logique de son idée pour reprendre les termes d'Hannah Arendt, et c'est désormais à une grave crise politique qu'il est confronté. Le battage dans les médias étrangers sur la situation sociale en France aura au surplus définitivement achevé dans l’œuf sa fallacieuse argumentation consistant à supprimer l'ISF afin que les plus riches investissent en France. Emmanuel Macron ferait donc bien de relire Max Weber, qui distinguait les deux éthiques de l'action politique : l'éthique de conviction basée sur le principe kantien du devoir et l'éthique de responsabilité !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de La Croix.

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 13:13

 

 

Aujourd'hui, je vais compléter la série de billets que j'ai consacrés à la crise des gilets jaunes - dont vous trouverez un récapitulatif ci-dessous -, avec quelques éléments pour comprendre les causes économiques de la crise sociale en France. Il n'est bien entendu pas question de prétendre à l'exhaustivité, mais simplement de mettre en lumière quelques facteurs souvent négligés dans les débats politiques.

 

Ma série de billets sur la crise des gilets jaunes

 

J'ai écrit beaucoup d'articles de fond ces dernières semaines, souvent très circonstanciés, pour apporter des éléments précis sur cette crise sociale qui a muté en grave crise politique :

 

 * un billet sur le mouvement des gilets jaunes, dans lequel j'ai expliqué les causes de ce mouvement social ;

 

 * un autre sur les impôts (IR, ISF, CSG...), dans lequel j'ai montré les inégalités criantes liées au système fiscal français ;

 

 * un troisième sur les mesurettes annoncées par le président de la République le 10 décembre ;

 

 * un article sur le référendum d’initiative citoyenne (RIC), dans lequel j'ai donné de nombreux éléments de réflexion sur le sujet en m'appuyant sur les grands auteurs de la pensée politique (Rousseau, Montesquieu, Carré de Malberg...).

 

 * un décryptage de la crise des gilets jaunes dans le Républicain Lorrain.

 

 * un article sur le grand débat national et le thème des dépenses publiques, dans lequel après avoir montré les faiblesses structurelles de cette consultation et les biais dans l'approche de cette question des finances publiques, j'ai donné des éléments factuels sur les dépenses publiques et analysé les réformes possibles.

 

 * un article sur le partage des revenus au détriment des salariés, dans lequel j'ai montré que le partage des revenus au sein de la zone euro se fait hélas au détriment des salariés. 

 

La crise sociale

 

Selon le dictionnaire le Robert, au sens médical du terme, une crise est "le moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif, en bien ou en mal", ce qui conformément à l'étymologie grecque du mot (krisis), rappelle qu'une crise est aussi un moment de décision et de jugement face au paroxysme de l'incertitude et de la souffrance. Partant, une crise sociale peut être vue comme une grave maladie du corps social, qui remet en cause l'équilibre socio-économique en raison de l'inadéquation entre les politiques menées et la réalité vécue, ce qui nécessite en urgence de prendre des décisions courageuses pour réduire la colère, l'amertume et le sentiment d'abandon. Émile Durkheim, quant à lui, parlait d'anomie au XIXe siècle pour caractériser une telle situation de dérèglement social, qui selon lui résulte de la division du travail d'où découle l'isolement des individus et la régression de la solidarité.

 

Ces définitions permettent immédiatement de comprendre l'abysse qui s'est créé en France entre entre patricius et populus, à moins que ce ne soit entre patricius et plebs... Les premiers parlent de légalité politique, les seconds de légitimité politique ; les premiers défendent l'ordre républicain, les seconds la liberté républicaine ; les premiers défendent les règles qu'ils se sont eux-mêmes fixées, les seconds le droit de les modifier ; les premiers évoquent un cap à tenir, les seconds un cap à déterminer ensemble ; les premiers défendent la compétitivité, les seconds l'humanité ; les premiers défendent le dialogue à la marge, les seconds le dialogue dans ses grandes largeurs. Mais surtout, tandis que les uns défendent ouvertement l'oligarchie, les seconds défendent la démocratie, en l’occurrence participative au-delà d'un bulletin dans l'urne tous les cinq ans !

 

Pour le dire autrement, dans le plus pur style thatchérien, l'oligarchie politique française s'est persuadée depuis plusieurs décennies qu'il n'y avait plus de corps social mais juste des individus liés par des contrats, d'autant que tout avait été fait sciemment pour détruire les cadres de l'identification collective (syndicats, et plus largement corps intermédiaires). Ce faisant, la crise sociale actuelle constitue le retour en grâce du social dans un monde que la théorie libérale imagine peuplé d'individus égoïstes et rationalistes. Et il suffit de voir les réactions et commentaires alarmistes et démesurés de certains politiques, pour comprendre combien cette réalité sociale - et politique ! - heurte l'idée qu'ils se font du peuple français. En vérité, comme l'explique avec brio Jean-Pierre le Goff dans une interview au Figaro, les gilets jaunes correspondent plus ou moins à cette France périphérique sortie des écrans radars de la politique, qui désormais se révolte contre les changements sociaux et culturels qui lui ont été imposées au nom de l'adaptation au progrès. Bref, le corps social cherche à récupérer ses lettres de noblesse !

 

Hélas, dans une logique néolibérale proche de celle décrite par Walter Lippmann, l'oligarchie politique s'est accrochée à la chimère d'un monde gouverné par des experts, seuls capables de comprendre les règles économiques universelles immuables, qui rendent de facto inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires dans le cadre de l'agon, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie.

 

Quelques facteurs économiques de la crise sociale

 

Une crise majeure, comme celle que nous traversons, ne peut évidemment s'expliquer par une cause unique. Mais quelques facteurs économiques ont indubitablement contribué à précipiter la crise sociale :

 

 * la dégradation de la qualité des emplois, qui se traduit par une baisse substantielle des emplois industriels plutôt bien rémunérés et la création d'emplois dans les services souvent plus précaires et mal payés ;

 

 

[ Source : Natixis ]

 

 * la hausse des prix de l'immobilier, qui se sont déconnectés des revenus de la plupart des ménages et entraînent des catastrophes économiques (surendettement...) et sociales (impossibilité d'aspirer à la propriété légitime, exclusion...) ;

 

 

[ Source : CGEDD ]

 

 * une fiscalité injuste pour les plus modestes et les classes moyennes, comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et de son équipe ;

 

 

[ Source : Trois décennies d’inégalités et de redistribution en France (1990-2018) ]

 

 * des dépenses contraintes qui pèsent très lourd et grèvent le pouvoir d'achat

 

 

[ Source : Alternatives Économiques ]

 

En définitive, après avoir fait la sourde oreille aux revendications économiques des gilets jaunes, le gouvernement s'est retrouvé face à une très grave crise sociale dont il ne cesse de vouloir minimiser l'ampleur alors même qu'elle s'est déjà muée en crise politique depuis plusieurs semaines.  Hélas, il ne suffira pas d'appeler au "rassemblement de tous les Français" ou pire à "la réconciliation", pour espérer mettre un terme à cette crise... Ce d'autant plus que le gouvernement n'affiche pour l'instant aucune volonté de remettre en cause son cap, qui consiste toujours à satisfaire les intérêts d'une minorité tout en concédant à la majorité un vague droit à exprimer son désarroi dans des réunions locales !

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