Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Tout savoir sur l'économie

Les mécanismes de l'économie 2

50 idées reçues déchiffrées

 

Économie BTS

100% BTS

Les grands débats économiques

 

La grande saignée économique

 

Comprendre la dette

 

Dictionnaire révolté d'économie

Les mécanismes de l'économie

 

Le capitalisme en clair

Les marchés financiers en clair

Concours commun IEP 2020

Concours commun IEP 2019

Concours commun IEP 2017

Concours commun IEP 2016

Concours commun IEP 2015

Mondialisation-IEP.jpg

Concours commun IEP 2014

Travail et culture

Concours commun IEP 2011

63548

Concours commun IEP 2010

iep

Recherche

3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 13:31

 

 

La Fête du Travail aura eu un goût amer cette année, puisqu'eu égard à la situation sanitaire, les défilés et manifestations n’étaient pas autorisés. Il est vrai que 2020 aura aussi été l'année du télétravail, malgré toutes les difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle lorsque l'on est confiné :

 

 

[ Source : ANACT ]

 

Quoi qu'il en soit, la Fête du travail semble hélas ravalée depuis des années déjà à un simple jour férié, au fond un de plus qu'il faudrait supprimer... Or, au vu de son importance, je souhaiterais comme chaque année rappeler brièvement l'histoire de cette journée du 1er mai consacrée au travail, tant elle représente une lutte importante, que d'aucuns cherchent à faire oublier afin de déconstruire et précariser flexibiliser le droit du travail, bien entendu au nom du progrès !

 

C'est le 30 avril 1947 que le gouvernement décida de faire du 1er mai un jour chômé et payé, sans qu'il soit d'ailleurs fait référence à une quelconque fête. L'appellation Fête du Travail n'est donc que coutumière, même si par abus j'ai moi-même commencé ce billet en ces termes ! Il n'y a guère que sous Vichy, le 24 avril 1941, que le 1er mai fut désigné comme Fête du Travail et de la Concorde sociale...

 

Cette date du 1er mai s'inspire en fait des grèves et négociations du 1er mai 1886, qui débouchèrent sur une limitation de la journée de travail à huit heures aux États-Unis. C'est en 1889 que la deuxième Internationale socialiste réunie à Paris se donnera pour objectif la journée de huit heures, puisque jusque-là le temps de travail habituel était de dix à douze heures par jour ! Et pour marquer cette revendication, il fut décidé d'organiser une grande manifestation à date fixe (le 1er mai...) dans le but de faire entendre la même revendication de réduction du temps de travail dans tous les pays !

 

C'est ainsi qu'est née la Journée internationale des travailleurs également appelée Fête des travailleurs, avec un premier défilé le 1er mai 1890, où les ouvriers firent grève et défilèrent avec le célèbre triangle rouge à la boutonnière, qui symbolisait les 3 grands tiers de la journée : travail, sommeil, loisir. Mais il faudra tout de même attendre le 23 avril 1919 pour que le Sénat français impose enfin une limite de travail à 8 heures par jour...

 

Enfin, puisque nous sommes en si bon chemin semé d'embûches, regardons brièvement ce que l'histoire peut nous apprendre sur le traitement du chômage au XIXe siècle. Après la révolution de février 1848, trop souvent oubliée par les Français alors même que la déflagration se fit pourtant sentir partout en Europe sous l'expression désormais consacrée de Printemps des peuples, le gouvernement provisoire de la IIe République créa les Ateliers nationaux dans l'idée de procurer aux chômeurs de Paris un petit revenu en contrepartie d'un travail. Mais comme nous allons le voir, c'est l'exemple typique d'une belle idée sociale, en l’occurrence défendue depuis 1839 par Louis Blanc, qui souhaitait créer des Ateliers sociaux pour rendre effectif le droit au travail.

 

Mais à l'Assemblée nationale, forts d'une majorité de notables provinciaux très méfiants à l'endroit des ouvriers, les députés décidèrent que les Ateliers nationaux ne devaient se voir confier aucun travail susceptible de concurrencer une entreprise privée (toute ressemblance avec la situation actuelle ne pouvant être totalement fortuite...). C'était dès lors les condamner au supplice de Sisyphe, d'autant que le nombre de chômeurs qu'ils employaient augmentait de façon vertigineuse : substituer des arbres provenant des pépinières nationales à des arbres sains préalablement abattus, dépaver les rues pour ensuite les paver à nouveau, etc.

 

Les Ateliers nationaux devinrent ainsi un repoussoir pour la classe bourgeoise, qui n'y voyait rien d'autre qu'un nid d'ouvriers révolutionnaires doublé d'un gouffre économique. Dès lors, par collusion d'intérêt, il n'est guère étonnant que nombre de parlementaires s'opposassent à toute forme d'intervention de l'État dans le domaine économique et dans la régulation des relations patrons/salariés. C'est que rentiers et bourgeois de l'Assemblée se sentaient offusqués de devoir entretenir avec l'argent public un nombre croissant de chômeurs employés par ce qu'ils surnommaient désormais les "râteliers nationaux", considérant qu'une telle aide relevait plutôt de la charité privée. Retour au 18e siècle.

 

Le 20 juin 1848 fut donc décidée la suppression des Ateliers nationaux, dans l'espoir de calmer au passage les velléités révolutionnaires des ouvriers. Ce faisant, 120 000 ouvriers furent licenciés par les Ateliers nationaux, ce qui déboucha sur de violentes émeutes de la faim (les journées de juinet une répression brutale. Répétons-le : c'est donc bien la République qui fit tirer sur le Peuple, même si cela semble difficile à entendre !

 

L'histoire nous rappelle que la question du travail et de sa valeur a souvent été traitée de manière partisane par le pouvoir politique, afin de satisfaire aux intérêts d'une minorité de riches faiseurs. Trop souvent, les politiques évoquent d'ailleurs le chômage uniquement sous l'angle de son taux et le travail uniquement comme un coût salarial, pure vision de techniciens (technocrates ?) qui permet de la sorte d'occulter à dessein toutes les questions de qualité de l'emploi, de déclassement professionnel et de mal-être au travail ! Les mots sont d'ailleurs trop souvent utilisés pour dire le contraire de ce qu'ils signifient, comme je l'ai montré récemment.

 

Pour finir, le lecteur intéressé par la problématique de l'emploi pourra utilement se reporter à mon billet intitulé le travail ravagé par la perte de sens, à celui consacré au temps de travail en France ou à mon article sur la réalité de la baisse du chômage avant le coronavirus.

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de France 3 Pays de la Loire.

Partager cet article

Repost0
25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 13:11

 

 

Dans mon dernier billet, qui faisait suite à plusieurs autres sur la crise provoquée par le coronavirus, j'ai cherché à montrer que le monde d'après ne sera hélas guère différent de celui que nous connaissons. Pire, au-delà du retour au business as usual, ce nouveau monde pourrait très bien prendre la forme d'un monstre au sens gramscien du terme, c'est-à-dire une dystopie où les libertés individuelles termineraient dans le compte pertes (et profits) d'un État réduit à sa seule dimension financière.

 

Mais pour arriver à ce résultat net (le jeu de mots est voulu), il est indispensable de conduire la foule, au sens latin de turba, à substituer à ses beaux idéaux de solidarité issus de la crise le froid idéal calculateur et individualiste qui dominait dans l'ancien monde. Car n'oublions jamais, comme l'écrivait déjà Gustave Le Bon en 1895 sans La psychologie des foules, que la foule fonctionne d'une manière peu conforme aux intérêts des individus qui la composent, avec des représentations simplistes voire fausses de la réalité. D'aucuns n'hésiteront alors pas à faire dire aux mots ce qu'ils ont envie qu'ils disent, afin d'orienter la foule dans le sens voulu par une minorité, même si cela doit se faire au détriment de la majorité des individus...

 

Les mots pour parler du coronavirus

 

C'est peu dire que la communication gouvernementale sur le coronavirus aura jusqu'ici été épouvantable, comme le montre cette vidéo qui a déjà été vue des millions de fois sur Facebook et Youtube :

Et depuis quelques jours, les choses ne s'améliorent pas du côté de la communication, puisque le gouvernement brille surtout par ses palinodies : reprise des cours à partir du 11 mai, mais finalement essentiellement sur la base du volontariat ; masques obligatoires pour tous, mais en fin de compte seulement dans les transports en commun et encore ; déconfinement par régions, mais en fait pas vraiment ; tests pour tous les résidents des EHPAD, mais pas systématiquement...

 

Et que dire des expressions sémantiquement baroques créées par les conseillers en communication du gouvernement : "gestes barrières" (alors que "gestes de sécurité" signifie la même chose), "distanciation sociale" (traduction mot à mot de l'expression anglaise social distancing), etc.

 

Une démocratie d'opinion

 

Rien d'étonnant avec tout cela que les sondages, qui sont devenus la boussole des gouvernements dans une démocratie dirigée par l'opinion, montrent une désaffection croissante des sondés pour la parole gouvernementale ! En effet, la communication politique à outrance, en raison de sa simplification des problèmes qui confine désormais à la caricature et permet de parler de tout sans rien en connaître, fait glisser notre démocratie - si tant est qu'elle existe encore malgré les apparences - vers une doxocratie comme l'appelle Jacques Julliard, c'est-à-dire un régime politique où l’opinion influence directement les décisions du pouvoir.

 

Ainsi pour chaque problème politique, plutôt que de gouverner, ce qui suppose de prendre des décisions mûrement réfléchies suivant le principe de la délégation de souveraineté, les gouvernants préfèrent sonder l'opinion publique dont ils se persuadent à tort qu'elle représente le phare d'une nation. Et désormais, le gouvernement compose aussi avec les avis des scientifiques, eux-mêmes liés à l'opinion publique dans le cas du très médiatique professeur Raoult, sans que l'on sache très bien si la science sert de conseillère ou de caution au politique...

 

Ce faisant, sous couvert d'entendre le menu peuple qu'il a pourtant méprisé depuis sa venue aux affaires, le gouvernement privilégie explicitement l'instantanéité à la réflexion, les passions à la raison, la superficialité à la profondeur, le préjugé au raisonnement, la joute oratoire stérile au débat politique fécond... En effet, l'opinion publique n'est souvent rien d'autre que la somme des idées dominantes et des préjugés du moment, ce qui on en conviendra fait d'elle une très mauvaise boussole pour prendre des décisions engageant l'État à long terme.

 

Et je ne parle même pas des théories du complot qui pullulent sur les réseaux sociaux et transforment notre société en démocratie des crédules, comme l'a magnifiquement démontré Gérald Bronner. Il est vrai que sur ces réseaux (a)sociaux, les plus ignorants sont aussi ceux qui s'expriment le plus avec la certitude d'en savoir beaucoup, conformément à l'effet Dunning-Kruger :

 

 

[ Source : Wikipédia ]

 

La novlangue du management

 

Il faut garder à l'esprit que la communication gouvernementale repose de manière (trop) visible sur une idéologie managériale mortifère, dont l'objectif est de dénier les graves problèmes rencontrés par les salariés et les non-salariés au travail en usant d'une novlangue positive. Ce faisant, comme pour la com gouvernementale, l'on gomme toutes les aspérités pour ne conserver que des termes vides de sens :

 

        Avant on disait...               Maintenant on dit...
Employé Collaborateur
licencier Remercier
Être au chômage Être en transition professionnelle
Mon chef Mon N+1
Rendre compte Faire un retour
Le personnel Les ressources humaines

 

Vous noterez que pour donner le sentiment d'une normalité à ces mots, c'est-à-dire renforcer l'illusion que si tout le monde les utilise ils correspondent nécessairement à une réalité tangible, ils sont le plus souvent écrits en anglais :

 

En français on disait... En franglais on dit...
le plus tôt possible                   ASAP                    
Diriger une entreprise Manager une business unit
Réfléchir Brainstormer
Voir ce que font les concurrents Benchmarker

 

Et je n'ai aucun doute qu'avec les souffrance qui résultent de cette crise (pertes d'êtres chers, souffrances psychiques et physiques, pertes d'emplois, etc.), les minus habens de la communication politique et managériale sont déjà en train d'imaginer les prochains éléments de langage pour sauver le monde ancien qui leur permet de se graisser sur le dos de la bête...

 

Orwell nous avait prévenus

 

Dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique.

 

Laissons la parole à Orwell pour nous décrire la vie intellectuelle en Océania : "il existait toute une suite de départements spéciaux qui s'occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d'astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur."

 

Dans son roman d'anticipation, Orwell avait vu juste dès 1948, puisque après le sport, les faits divers et les sujets ayant trait à la psychologie de bazar ("ma vie au travers des selfies", "pourquoi je suis débordé", "comment lâcher prise", et désormais "comment survivre au confinement", "comment perdre les kilos en trop après le confinement", etc.), nos journaux sont désormais remplis de pages entières consacrées aux résultats de la loterie, à l'astrologie et à la météo de la semaine.

 

Et je prends le pari qu'après la fin de la pandémie, l'on verra fleurir la titraille suivante, sur papier mais surtout sur les supports numériques qui sont devenus l'obsession des propriétaires de presse : "le retour à la liberté", "l'unité européenne a vaincu la crise", "la paix et la sécurité retrouvées", etc. Bref, autant de titres vides de sens et sans réalité sous-jacente, mais qui invitent implicitement les lecteurs à oublier de demander des comptes pour la mauvaise gestion de cette crise et à remiser toute velléité de bâtir un nouveau monde. Vite, une dose de tittytainment !

 

Le Tittytainment

 

Dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Climats, 1999), Jean-Claude Michéa analyse de façon pertinente le monde du divertissement dans lequel nous sommes entrés depuis les années 1980, tournant du siècle qui a marqué la victoire de l'idéologie néolibérale dans toutes les disciplines, à commencer par l'économie. À l'analyse critique émancipatrice que l'école cherchait à apprendre à nos parents pour en faire des citoyens actifs (Cf. Condorcet), succède un enseignement de l'ignorance indispensable pour éviter la révolte au sein du système capitaliste actuel et sa chute. Et l'enseignement à distance - e-learning pour faire dans le vent -, la classe inversée, les activité pédago-ludiques et autres fadaises n'en sont malheureusement que le dernier avatar.

 

Il base une partie de sa démonstration sur le concept de tittytainment, mot-valise employé par Zbigniew Brzezinski lors d'une conférence qui s'est tenue en 1995 sous l’égide de la fondation Gorbatchev. Il s'agissait de fournir une réponse à une évolution perçue comme inévitable par les leaders politiques et économiques : 80 % de l'humanité deviendra inutile au système capitaliste, car les 20 autres pour cent suffiront à maintenir l'activité économique mondiale ; comment gouverner les Hommes dans ces conditions ? Par le tittytainment bien sûr - version moderne de l’expression romaine Panem et circenses - c'est-à-dire par un savant "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète".

 

D'où l'enseignement de l'ignorance dans nos écoles, le développement d'émissions de télévision abrutissantes et des journaux télévisés sans contenu informationnel ! Bref, un retour à la société du spectacle décrite avec brio par Guy Debord en 1967. De Juvénal à nos jours, le moyen de faire perdurer une société déclinante (décadente ?) est par conséquent toujours le même, mais il n'empêche pas l'effondrement final. À bon entendeur, salut !

 

 

En définitive, l'histoire nous montre que lorsque les mots ne recouvrent plus aucune réalité, la civilisation s'effondre. Comment pourrait-il en être autrement, puisque dès lors plus aucune discussion, plus aucun débat - qui sont pourtant à la base de la démocratie - ne sont possibles ? Le péril actuel, largement méconnu, est que l'élite politique demeure accrochée à la chimère d'un monde gouverné par des règles économiques universelles immuables, qui rendent inutiles la confrontation de projets de sociétés différents, et subséquemment les débats contradictoires, bien qu'ils soient depuis plus de deux millénaires l'essence même de la démocratie. Appauvrir le langage et faire dire aux mots ce que l'on veut permet certes de diriger la foule... Mais seulement durant une courte période !

 

Dans les Temps difficiles, ouvrage publié en 1854, Charles Dickens expliquait fort à propos que la réalité finit toujours par s'imposer par-delà les beaux discours : "économistes utilitaristes, maîtres d’école décharnés, délégués aux Faits, incroyants distingués de force credo éculés, vous aurez toujours des pauvres avec vous. Tandis qu’il en est temps encore, cultivez en eux toutes les grâces de l’imagination et du sentiment pour orner leurs vies si dénuées d’ornements, sinon, au jour de votre triomphe, lorsque le goût du merveilleux aura été à tout jamais chassé de leurs âmes, et qu’ils se retrouveront face à face avec leur existence dénudée, la Réalité se changera en loup et vous dévorera".

Partager cet article

Repost0
16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 12:38

 

 

Le confinement historique de la moitié de l'humanité semble être un moment propice à la réflexion. D'aucuns se prennent ainsi à rêver des linéaments du monde post-crise du coronavirus, où la politique ne se ferait plus à la corbeille, où l'économie serait à nouveau au service de l'Homme et pas l'inverse... D'après les dernières déclarations d'Emmanuel Macron, l'exécutif ne semble guère y avoir réfléchi à moins que cela ne cache une décision pour l'instant inexprimable : retour au business as usual ?

 

Les plans de soutien à l'économie

 

Face aux conséquences économiques et sociales de la crise du coronavirus, les États multiplient les annonces de plans de soutien, à l'instar des Banques centrales :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Les types de reprises

 

La reprise économique peut prendre différentes formes résumées par les graphiques ci-dessous (il ne s'agit pas d'une échelle Monoyer) :

 

 

Les deux premières formes sont celles qu'espèrent les gouvernements : une chute impressionnante du PIB suivi d'une reprise plus ou moins rapide de la croissance. Pour peu probables qu'ils soient, ces scénarios laissent surtout à penser qu'une fois le PIB revenu à son niveau d'avant la crise, les problèmes seront réglés (business as usual).

 

Mais rien n'est plus faux ! Le corps social français était déjà en passe de se disloquer en raison des inégalités croissantes, de la hausse de la pauvreté et de l'individualisme érigé comme vertu, d'autant que tout avait été fait depuis des années pour dissoudre les notions de peuple et de souveraineté dans un grand fatras appelé société civile. C'est l’archipel français de Jérôme Fourquet...

 

Pourtant, durant ce mois de confinement, Emmanuel Macron aura été contraint de manger son chapeau à plusieurs reprises : d'abord en avouant le rôle capital de l'État-nation, puis en se félicitant de l'État social - qu'il a pourtant contribué à détruire - et enfin en reconnaissant toute l'importance des sans-grade et des derniers de cordée dans la "société française", ce qui achève de démontrer que rien n'ira mieux si le modèle de la start-up nation reste en vigueur ! Quant à la classe moyenne que le gouvernement aime à citer, j'avais expliqué dans ce billet qu'il est bien difficile de la définir, même si deux  tiers  des personnes vivant dans les pays de l’OCDE se  considèrent  comme  y appartenant...

 

Revenons-en aux deux autres scénarios, qui sont en quelque sorte la version noire : une chute du PIB sans reprise à court ou moyen termes. En soi, cela ne doit pas nous effrayer si un tel scénario va de pair avec un changement de paradigme, qui détrônerait la croissance du PIB de son piédestal. Car pour faire société, nous avons plus besoin d'indicateurs humains qu'économiques. À quoi bon des gains de productivité à deux chiffres, s'ils sont obtenus au prix d'un mal-être croissant au travail ? À quoi bon des profits en hausse dans les entreprises, s'ils ne servent qu'à enrichir des investisseurs peu soucieux du fonctionnement de ladite entreprise ?

 

Une crise est pourtant l’occasion de se poser des questions et de changer tout à la fois nos modes de production, nos modes de vie et avant tout nos façons de penser. Il faut décoloniser l'imaginaire pour imaginer le monde d'après ! Et cela, seul l'ensemble des citoyens peut le faire en République, car les dirigeants politiques et économiques seuls n'auront aucun intérêt à remettre en cause ce système qui les a portés au pouvoir...

 

Un retour à l'Ancien Monde ?

 

Mais à bien y regarder, les plans mis en œuvre dans les diverses régions du monde ont plus une dimension économique que sociale, en ce qu'il s'agit surtout de sauver le système économique existant sans poser les bases d'un autre monde. Et les récentes déclarations de nos gouvernants ne font que confirmer ce constat :

 

 * il faut sauver les "grandes entreprises stratégiques" selon Bruno le Maire, ce qui est une excellente idée pour peu qu'on leur assigne également l'obligation de préparer au plus vite une transition vers un nouveau modèle (réduction du poids de la finance, prise en compte des aspects humains et écologiques, etc.) ; hélas rien de tout cela ne figure au programme...

 

 * il faudra "faire des efforts pour réduire la dette publique" selon Bruno le Maire, ce qui revient à dire que l'aide apportée aujourd'hui sera remboursée au prix d'une grande austérité demain ; bref, le même scénario catastrophique qu'après la crise de 2009... Pourtant, j'avais expliqué dans ce billet tout l'intérêt à utiliser l'impôt et la dette publique actuellement.

 

 * il faudra "un effort budgétaire rigoureux avec des dépenses publiques enfin plus sélectives" selon le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, ce qui confirme bien les propos du ministre français de l'Économie, à savoir de l'argent aujourd'hui pour sauver le système économique qui fonctionne pourtant si mal, mais au prix d'une austérité demain.

 

 * il est "totalement impensable" d'annuler les dettes publiques contractées pour faire face à la crise du coronavirus selon Christine Lagarde, directrice générale du FMI ; c'est la preuve qu'il est impossible pour les dirigeants économiques et politiques de penser un autre monde que celui qui les a portés au pouvoir...

 

 * il faudra "travailler un peu plus pour sortir de la crise" selon le patron du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux... Voilà l'idée-type du vieux monde, travailler plus pour gagner (au choix moins, autant, plus, "selon que vous serez puissant ou misérable [...]").

 

Lorsque l'imaginaire des dirigeants économiques et politiques (qui sont souvent les mêmes hélas...) est encore autant colonisé par l'idéologie néolibérale et le totem du grand marché mondial autorégulateur, on ne peut que craindre le pire. Certes, cette épidémie aura au moins servi à montrer la faiblesse de la segmentation mondiale à l'extrême du processus productif. Mais cela suffira-t-il à remettre en cause cette mondialisation (malheureuse) ? Antonio Gramsci nous avait prévenus : "le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ! Et quand on pense que Gramsci est désormais cité même par ceux qui pratiquent des politiques hégémoniques au sens gramscien du terme...

 

En définitive, même si je partage totalement le constat d'un indispensable changement de paradigme économique,  je crains hélas fort que nos espoirs ne soient que chimères, tant les intérêts égoïstes d'une minorité demeurent puissants. À moins que les citoyens, abusés désabusés depuis des années et trahis par les élites politiques, ne réclament enfin des comptes au gouvernement par toutes les voies...

Partager cet article

Repost0
3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 11:25

 

 

Fait incroyable dans l'histoire : la moitié de l'humanité est désormais touchée par des mesures de confinement liées à la pandémie de coronavirus ! D'où la mutation de la crise sanitaire en crise économique et sociale mondiale. Et le moins que l'on puisse dire est que les gouvernements semblent désemparés tant face à la première (manque cruel de moyens, aucune anticipation, sécurisation défaillante des personnes, etc.) que face à la deuxième...

 

Dès lors, pour tenter de sauver le capitalisme, il ne fait aucun doute que les déficits publics vont être creusés à court terme, ce qui ne manquera pas d'augmenter considérablement la dette publique des États. Mon billet sera ainsi consacré à l’utilisation de la politique budgétaire, d'autant que j'avais expliqué dans un billet de 2019 combien les marges de manœuvre budgétaires des États sont limitées en raison du carcan actuel.

 

Une politique budgétaire en trompe-l'oeil

 

Face au tsunami qui déferle sur l'économie française, le gouvernement a décidé de prendre des mesures immédiates de soutien aux entreprises et aux salariés à hauteur de 45 milliards d’euros (délais de paiement des échéances fiscales et sociales, rééchelonnement des crédits bancaires, chômage partiel simplifié, etc.). Bien entendu, de telles aides budgétaires creuseront le déficit public de la France bien au-delà des 3 % du PIB (probablement 6 % du PIB dans la zone euro et 14 % du PIB aux États-Unis). Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des comptes publics - et surtout grand chantre de la mise d'équerre des comptes publics - a ainsi été contraint de reconnaître, la mort dans l'âme, qu'un déficit public supérieur à 3,9 % n'était pas qu'une vue de l'esprit... Emmanuel Macron n'avait-il pourtant affirmé qu’il viendrait en aide à l’économie « quoi qu’il en coûte » ?

 

Mais à bien y regarder, le gouvernement n'a toujours pas pris conscience de l'impasse du néolibéralisme. Au contraire, les nombreuses déclarations des ministres et sous-ministres prouvent, jusqu'à plus soif, que cette crise est essentiellement pensée comme un mauvais moment à passer avant de renouer le fil du business as usual. Ainsi en va-t-il de la polémique sur le versement de dividendes, où le gouvernement a tergiversé sans être capable d'interdire ces versements substantiels, alors même que toutes les autres parties prenantes des entreprises sont appelées à se serrer la ceinture.

 

De même, l'appel aux dons lancé par Gérald Darmanin - version renouvelée du "versez votre or pour la victoire" de 1914 - pour venir en aide aux petites entreprises, indépendants, micro-entrepreneurs et professions libérales est tout simplement odieux dans le contexte actuel, d'autant que ce gouvernement a supprimé l'ISF. Non pas qu'il faille abandonner nos entreprises, mais juste remarquer que c'est précisément le rôle de l'État de compenser la perte d'activité du privé par le budget public, pour peu que l'on s'accorde à penser que l'État est encore le garant de l'intérêt général ! Les agents économiques, entreprises mais aussi ménages trop souvent oubliés, attendent de la trésorerie pour les premiers et des revenus pour les seconds, pas des lignes de crédit qui leur mettront la tête sous l'eau dans un an.

 

Et en dernier ressort, comment le gala de charité en ligne lancé par l'État pour sauver les entreprises pourrait-il être audible, lorsque les soignants, qui étaient encore vus il y a quelques mois comme les derniers de cordée par le gouvernement, en sont réduits à quémander des subsides pour faire tourner les services d'urgence ? Médiapart nous livre à ce propos les conclusions d'une édifiante enquête intitulée : Masques : les preuves d'un mensonge d'État.

 

Autrement dit et quitte à choquer : ce n'est pas le fric qui manque, mais les moyens matériels, qu'une certaine politique néolibérale a considérés comme secondaires, selon le fallacieux adage l'argent peut tout acheter. Hélas, quand une crise touche concomitamment la plupart des pays du monde, tout l'or du monde est inutile pour tenter d'acheter ce qui n'est plus produit ni localement ni en quantité suffisante. Le roi Midas en avait fait les frais...

 

La dette publique

 

En l'état actuel des choses, un surcroît de déficit public conduira certainement à court terme à une augmentation de la dette publique, bien que le taux d'endettement public atteigne déjà des niveaux très élevés dans de nombreux pays :

 

 

[ Source : Eurostat ]

 

L'idéal serait que les pays associés par une monnaie unique se prennent d'envie de mutualiser les actions menées pour lutter contre cette crise. C'est en quelque sorte ce que demande le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, lorsqu'il appelle "l'Union européenne à être plus ambitieuse, unie et courageuse face à l'épidémie de Covid-19", en réponse aux excuses formulées par la présidente de la Commission européenne, qui admettait que l'Italie avait été négligée au début de cette crise... D'où la proposition d'émettre des eurobonds, opportunément rebaptisés coronabonds (European recovery bonds par Giuseppe Conte) dans la mesure où ils ne concerneraient que cette crise.

 

Seulement voilà, la zone euro, et plus largement l'Union européenne, sont également malades mais pas d'un coronavirus. Il s'agit juste d'une maladie appelée égoïsme, mais qui encore aujourd'hui est présentée à tort comme le fonctionnement naturel de l'économie. Souvenez-vous : la fable du marché tout-puissant et autorégulateur, les agents économiques isolés et en concurrence absolument incapables de coopérer, etc. L'ancien monde ? Pas si sûr...

 

Il reste alors une alternative dont il est beaucoup question ces derniers temps : la monétisation des dettes publiques, qui consiste à solvabiliser des États en difficultés financières (et parfois même des entreprises !) en autorisant la Banque centrale à acheter les titres de dette contre création monétaire, ce qui normalement est interdit par les traités européens. D'où les cris d'orfraie des dirigeants politiques allemands et néerlandais, qui voient dans le plan d'urgence de 750 milliards d'euros concocté par la BCE une monétisation déguisée des dettes publiques de la zone euro avec tous les dangers que cela implique (écrasement des primes de risque sur de nombreux titres de dettes , création de bulles, etc.).

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Cette monétisation peut du reste prendre la forme d'une distribution directe de monnaie à des groupes d’agents économiques, sans contrepartie, ce que l'on appelle l’Helicopter Money.

 

Or, il faut remarquer que dans le cadre européen, la BCE va créer de la monnaie pour acheter des titres de dettes publiques dont l'objectif est de financer la lutte contre le COVID-19 (crédits aux entreprises, financement du chômage partiel, transferts de revenus aux ménages...). De plus, les Banques Centrales des pays de la zone euro reversent leurs profits aux États, ce qui dans le cas présent signifie simplement que les paiements d’intérêts sur la dette publique faits par l’État à la Banque Centrale sont en fin de compte rendus par la Banque Centrale à l’État. Enfin, si la BCE s'engage à ne pas réduire la taille de son bilan pendant de très nombreuses années, ce qui signifie qu'elle renouvelle l'achat de titres à l’échéance (la monétisation de la dette publique est donc en quelque sorte irréversible), alors les États n'auront pas à rembourser ce surcroît de dette publique. La boucle est alors bouclée ! Autrement dit, la dette publique est devenue gratuite pour l'État en question, ce qui correspond bien à une monétisation de la dette publique par la Banque centrale...

 

Bref, l’Helicopter Money peut très facilement être mis en œuvre dans les prochains mois. D'ailleurs, dans un contexte électoraliste, Trump en est même venu à vouloir verser un chèque directement aux ménages pour relancer l'économie américaine. Si la dette publique émise en contrepartie était monétisée par la Fed, on s'approcherait de ce que certains économistes qualifient de Quantitative easing (QE) for people et qui a fait l'objet d'une note de l'Institut Veblen.

 

Mais pour revenir à la France, à n'en pas douter, dès que cette crise sera passée, le gouvernement se dépêchera de soumettre à l'Assemblée nationale soumise un budget d'austérité, conformément aux préceptes de la théorie du ruissellement qu'il affectionne tant. L'hôpital sera alors privatisé, certes avec deux ans de retard, les réductions d'effectifs reprendront et les belles promesses d'un changement de paradigme économique s’évanouiront dans l'éther de la campagne de 2022... À moins que les citoyens, abusés désabusés depuis des années et trahis par les élites politiques, ne réclament enfin des comptes au gouvernement par toutes les voies (légales) !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article de la Gazette des communes.

Partager cet article

Repost0
26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 14:29

 

 

Après plusieurs articles sur les conséquences économiques de la pandémie de COVID-19 que vous trouverez ici et , je vous propose aujourd'hui de revenir sur la notion de crise de manière originale... En effet, j'ai profité de cette période de confinement pour essayer la plateforme Kahoot! et créer un petit quiz économique sans prétention. Les réponses peuvent a priori toutes être trouvées dans les différents articles de mon blog, ce qui vous donnera une excuse pour lire ceux que vous auriez manqués !

 

Quelques articles

 

Pour ceux qui n'auraient pas le temps de faire une petite recherche sur mon blog, voici ci-dessous quelques-uns de mes articles sur le thème de la crise :

 

 * Les marchés financiers atteints par le coronavirus

 

 * La politique monétaire

 

 * L'avenir de la zone euro

 

 * Les causes économiques de la crise sociale en France

 

 * Crise économique en vue dans la zone euro

 

 * Politique monétaire de la BCE : dernière tentative désespérée avant la crise ?

 

 * Alerte sur la dette publique et surtout la dette privée

 

 * L'Italie en crise

 

 * Le Bitcoin, actif à haut risque

 

 * Retour sur la crise grecque

 

 * Et encore des banques en faillite

 

 * Comment corriger les problèmes de compétitivité-coût au sein de la zone euro ?

 

 * Michel Aglietta explique la crise des subprimes...

 

La crise du COVID-19

 

Une petite vidéo pour comprendre l'impact de la pandémie sur l'économie à court terme :

L'INSEE vient par ailleurs de publier une note dans laquelle elle cherche à évaluer l'impact du confinement sur le PIB. Le résultat est angoissant :

 

 

[ Source : INSEE ]

 

Le quiz

 

Pour vous connecter au quiz, il suffit :

 

 * de cliquer sur ce lien

 

 ou

 

 * d'entrer le code suivant dans l'application mobile si vous utilisez un smartphone : 0553774

 

Bon travail !

Partager cet article

Repost0
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 13:37

 

 

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le continent européen est devenu le foyer principal de la pandémie de coronavirus. Amer constat, qui a conduit de nombreux pays comme l'Italie, la France ou l'Espagne à confiner leur population et à se barricader. D'où des conséquences économiques et sociales graves, que j'avais évoquées dans mon précédent billet. Aujourd'hui, il m'a semblé utile de compléter mon propos en revenant sur la panique qui semble s'être emparée des marchés financiers.

 

La panique sur les marchés

 

Les principales places financières du monde ont vécu des journées épouvantables ces deux dernières semaines :

 

Évolution de l'indice CAC 40

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Évolution de l'indice DJIA

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Eu égard au fait que l'épidémie de coronavirus est devenue depuis quelques semaines une pandémie, il était évident qu'une telle crise sanitaire aurait une influence majeure sur des marchés eux-aussi interconnectés mondialement.

 

Des plans de relance non coordonnés

 

Tous les pays annoncent des mesures en ordre dispersé, à un moment où la coordination est pourtant indispensable :

 

 * en France

 

 

[ Source : https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises ]

 

En gros, en janvier le coronavirus était présenté par le gouvernement d'Emmanuel Macron comme une mauvaise grippe en Asie. En février il fallait juste faire attention, mais on pouvait aller sans risque voter le 15 mars. Et le 16 mars, branle-bas de combat, le président de la République nous apprend que "nous sommes en guerre contre le coronavirus" et place de facto l'économie en régime dirigiste ! Rhétorique martiale aussi risible qu'inappropriée, mais depuis reprise par Donald Trump qui lui est vraiment en guerre contre tout le monde... Et que dire d'Agnès Buzyn, qui nous annonce qu'elle savait que l'épidémie allait être massive et que, dans ce contexte, la tenue des élections était "une mascarade" ?

 

 * en Italie

 

 

[ Source : BFM TV ]

 

La commission européenne, réputée libérale et pingre lorsqu'il s'agit de relance budgétaire, s'est décidée à créer un embryon de réponse commune en annonçant la création d'un fonds d'investissement pour lutter contre l'épidémie de 37 milliards d'euros (hélas peu d'argent frais et beaucoup de fonds recyclés...) :

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

On notera avec ironie que la fin de l'austérité résulte de la propagation d'un virus et non d'un choix raisonné basé sur des faits socioéconomiques... Attention alors aux répliques, autant du virus que des politiques d'austérité !

 

Incertitudes et craintes d'une récession

 

Avec des économies qui passent les unes après les autres dans le rouge, dans un contexte de mondialisation des chaînes de valeurs, l'on s'attend bien sûr à une récession de l'économie européenne en 2020 (les chiffres ci-dessous constituent une prévision bien trop optimiste faite avant le confinement en France) :

Infographie: Coronavirus : coup de froid sur l'économie mondiale | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

L'incertitude sur la production, qui actuellement est au ralenti, est très grande. Cela conduit les marchés à devenir très nerveux, ce que l'on peut mesurer au moyen de l’indicateur de volatilité VIX :

 

 

[ Source : https://fr.tradingview.com/symbols/CBOE-VIX ]

 

Or, lorsque les cours de Bourse se cassent la figure, les effets de richesses très forts aux États-Unis conduisent à anticiper une baisse de la consommation et donc une récession encore plus prononcée...

 

Pour y faire face, la Banque centrale européenne n'aura probablement pas d'autre choix que d'emboîter le pas à son homologue américaine le Fed, qui a abaissé son taux directeur entre 0 % et 0,25 % et relancé l'assouplissement quantitatif (quantitative easing). Et jeudi 19 mars, l'on apprenait que la BCE procéderait à des rachats de titres pour 750 milliards d’euros, un volume 6 fois supérieur à celui annoncé la semaine dernière et qui avait fait un flop monumental ! J'avais cependant montré qu'une telle politique monétaire ne fonctionne plus actuellement et qu'au contraire elle crée les conditions de la prochaine crise financière... Mais bon, dans la panique, nombreux sont ceux qui désirent sauver le château de cartes capitaliste !

 

Lorsque les marchés financiers paniquent, rien n'est visiblement trop bon pour les calmer, d'autant plus que l'aversion au risque pousse les investisseurs à surréagir aux chocs à court terme, alors même qu'un investissement en actions est censé se faire sur un horizon long. Et l'on ne parle même pas des comportements moutonniers résultant de l'automatisation des ordres et de la gestion indicielle. De plus, il ne s'agirait pas de doubler la panique financière d'une contraction de l'offre de crédit bancaire, sous peine d’asphyxier l'immense majorité des entreprises européennes.

 

Du FMI au G7, en passant par l'OCDE, toutes les institutions sont désormais au chevet de l'économie mondiale de peur d'assister à la chute finale ! Il aura fallu une crise sanitaire pour que les institutions les plus libérales et dogmatiques en viennent à réclamer une relance budgétaire combinée à une politique monétaire déjà ultra-expansionniste.

 

Faut-il fermer les marchés ?

 

Seule l'Autorité des marchés financiers (AMF) au niveau français peut se permettre de suspendre les cotations (l'ESMA au niveau européen). Pour l'instant, l'AMF s'est contentée d'activer les coupe-circuits et d’interdire les ventes à découvert sur certaines actions, mais il n'est pas certain que de telles mesures aient une quelconque efficacité une fois que la tendance baissière est enclenchée.

 

L'économie réelle étant à l'arrêt, on ne voit pas très bien l'utilité des marchés actions, d'autant que les cours ne reflètent plus depuis longtemps la valeur actualisée des bénéfices futurs. Dans certains cas, les marchés ne servent même plus à financer les entreprises... Et le bazooka à 750 milliards d'euros sorti par Christine Lagarde n'y changera rien. 

 

Le vrai problème n'est pas de sauver la corbeille, mais avant tout la trésorerie des entreprises pour éviter les fermetures et les licenciements. Dans le contexte actuel, regarder les indices boursiers comme un reflet de l'état économique d'un pays n'est que pure folie !

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Financial Times.

Partager cet article

Repost0
10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 13:50

 

 

Il y a peu, j'avais écrit un billet dans lequel j'ai montré que l’économie chinoise est malade. Le pays fait en effet face à des problèmes structurels (vieillissement de la population,  freinage de la productivité par tête...) mais aussi à un grave danger conjoncturel : le coronavirus. Aujourd’hui, je souhaite évoquer en quelques mots les conséquences de cette épidémie sur l'économie française et plus généralement européenne, à l'heure où la psychose est elle aussi endémique...  

 

Les cas de coronavirus déclarés en France et dans l'UE

 

Au 9 mars 2020 à 15h, l'état des lieux était le suivant :

 

 

[ Source : https://www.santepubliquefrance.fr ]

 

L'Italie, foyer majeur de l'épidémie en Europe, est dans une situation sanitaire épouvantable, avec près de 7 500 cas déclarés et 366 morts. Déjà très affaibli économiquement, le pays va désormais subir une crise économique d'ampleur, d'autant qu'après avoir placé en quarantaine plus de 15 millions de personnes (1/4 de la population italienne !), on apprend ce matin que le président du conseil italien, Giuseppe Conte, a placé la totalité des habitants du pays (60 millions d'habitants !) en quarantaine !

Dans ces zones contaminées et par ricochet dans le reste de l'Italie à présent, la vie économique s'est arrêtée : interruption de la production, suspension des événements sportifs et culturels, etc. L'OMS a d'ailleurs qualifié de "véritables sacrifices" les mesures prises en Italie pour endiguer l'épidémie !

 

En France, pour l'instant, nous en sommes au stade 2 de l'épidémie en France, même s'il ne fait guère de doute qu'au rythme actuel le gouvernement français devra très prochainement prendre la décision de passer au niveau 3 :

 

 

[ Source : Le Parisien ]

 

Les conséquences économiques en France

 

Dans l'Oise et le Haut-Rhin, principaux foyers de l'épidémie (clusters), les écoles, collèges et lycées ont été fermés.

 

 

[ Source : France Bleu ]

 

En date du 8 mars, Muriel Pénicaud affirmait que 900 entreprises avaient déposé un dossier de chômage partiel à la suite de cette épidémie. Il est d'ores et déjà acquis que l'épidémie, si elle persiste - ne serait-ce que dans les esprits -, aura un impact sur la croissance potentielle de la zone euro, pourtant déjà faible comme je l'avais montré dans ce billet. Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, évoque d'ailleurs un "impact sévère" du coronavirus sur l'économie française, probablement de l'ordre de "plusieurs dixièmes de points" de croissance pour 2020. Pour y faire face, des mesures immédiates ont été prises en France :

 

 

[ Source : https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises ]

 

À ce stade, il faut rappeler que la Commission européenne a incité depuis une décennie les États membres à orienter leur modèle économique vers l'export pour tenter vainement de compenser les plans d'austérité mis en place au lendemain de la crise de 2010. Hélas, lorsque le commerce mondial, en plus de subir un freinage structurel, se fait contaminer par le coronavirus, on imagine aisément les dégâts sur les économies très ouvertes aux échanges internationaux...

 

La Chine porte du reste une lourde part de responsabilité dans ce freinage du commerce mondial, puisque le fort recul de son activité au 1er semestre 2020, dû notamment au coronavirus, se transmet au reste du monde par le recul des importations chinoises, qui représentent tout de même bon an mal an plus de 10 % des importations mondiales en valeur.

Pour y faire face, la Banque centrale européenne n'aura probablement pas d'autre choix que d'emboîter le pas à son homologue américaine le Fed, en assouplissant encore sa politique monétaire. J'avais cependant montré qu'une telle politique monétaire ne fonctionne plus actuellement et qu'au contraire elle crée les conditions de la prochaine crise financière... Mais lorsque les marchés financiers paniquent, rien n'est visiblement trop bon pour les calmer :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Quoi qu'il en soit, l'OCDE, pourtant très libérale en général dans ses préconisations, appelle désormais à de la relance budgétaire ! C'est dire l'extrême inquiétude qui règne dans le monde...

 

En ce qui concerne le tourisme, il est évidemment impacté par cette crise, car plus aucune destination n'est vraiment sûre, même pas une croisière en Égypte ! Quant aux touristes chinois, ils étaient environ 2,4 millions à visiter la France en 2019 avec, et c'est là un point important, un fort pouvoir d'achat et une propension forte à dépenser...

 

Cette épidémie a aussi exercé une pression à la baisse sur les cours des matières premières, en particulier le pétrole, ce qui réduit encore les anticipations inflationnistes à court terme et crée d'énormes problèmes pour les pays exportateurs de pétrole :

 

 

[ Source : Boursorama.com ]

 

Si l'épidémie devait durer - et surtout la psychose qui en constitue le cortège -, alors se poserait la question de la réorganisation des chaînes internationales de valeur. Dans ce cas, réorganisation rimera à n'en pas douter avec désorganisation... Investir actuellement dans les actions avec une telle incertitude, et subséquemment une énorme volatilité, relève par conséquent de la spéculation, d'où le recul des principaux indices boursiers un peu partout dans le monde.

 

En définitive, l'épidémie de coronavirus n'épargnera aucun pays sur le plan économique, puisque tous sont embarqués sur le même navire appelé mondialisation, en particulier les Européens. C'est l'exemple même d'un système économique non-résilient, pour employer des termes à la mode, ce qui n'est pas sans rappeler la conclusion de mon précédent article consacré au capitalisme...

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Figaro.

Partager cet article

Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 14:41

 

 

L'épidémie de coronavirus qui sévit en Chine démontre l'extrême vulnérabilité de nos économies, même lorsqu'elles sont parfois pilotées par des États forts. En particulier, la segmentation mondiale du processus productif, présentée dans les années 1980 comme la panacée, est depuis quelques années très contestée et les consommateurs - devenu souvent des consom'acteurs - réclament désormais des circuits plus courts et transparents. Cela soulève une question plus générale : le capitalisme est-il réformable voire dépassable ? Ce billet se propose de donner quelques éléments de réflexion, mais bien entendu il n'est pas possible d'entrer dans les détails en quelques lignes...

 

Qu'est-ce le capitalisme ?

 

J'ai récemment eu une discussion informelle sur la notion même de capitalisme, qui m'a permis de constater combien le mot était mal compris et trop souvent synonyme de commerce. Il n'est pas question ici de faire de longs développements sur le capitalisme, mais juste de définir cette notion pour permettre ensuite une petite analyse.

 

Soyons donc clairs : le capitalisme désigne un mode d'organisation de l'économie basé sur la propriété privée des moyens de production, ce qui va de pair avec la recherche d'un profit privé. Bien qu'ils participent à la production, les salariés ne sont dans un système capitaliste qu'exceptionnellement associés à la prise de décision. Les prémices d'un système capitaliste sont à chercher au XVIe siècle où l'esclavage est dominant, mais c'est au XIXe siècle qu'apparaîtra le capitalisme industriel triomphant... pour une minorité !

 

Le capitalisme n'est donc pas le fonctionnement naturel de l'économie comme j'ai pu l'entendre, mais bien une construction assez récente comme le montre l'historienne Ellen Meiksins Wood dans son dernier livre L'origine du capitalisme. En tout état de cause, lorsqu'on évoque le capitalisme, il faut impérativement analyser en regard la condition des travailleurs (salariés historiquement et indépendants depuis quelques années..).

 

Selon Bruno Amable, il existe plusieurs formes principales de capitalisme, que l'on peut classer en fonction du type de concurrence sur le marché des biens, du niveau de déréglementation des marchés du travail, les caractéristiques des marchés financiers, du système d’éducation et enfin du degré de protection sociale :

 

 

[ Source : Alternatives Économiques ]

 

Qu'est-ce qu'une entreprise ?

 

De 1978 à 2019, l'article 1833 du Code civil disposait que "toute société doit avoir un objet licite et être constituée dans l'intérêt commun des associés". Pas un mot sur l'entreprise, la société étant ravalée à un unique objectif de profit. Mais depuis l'adoption de la loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise) de 2019, l'article 1833 du Code civil a été réécrit de la manière suivante : "toute société doit avoir un objet licite et être constituée dans l'intérêt commun des associés. La société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité".

 

La loi PACTE permet également aux entreprises de définir une raison d'être, sorte de marqueur social qui s'inscrit dans les engagements au titre de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Pour ce faire, l’article 1835 du Code civil a été modifié par l'ajout suivant : "Les statuts peuvent préciser une raison d'être, constituée des principes dont la société se dote et pour le respect desquels elle entend affecter des moyens dans la réalisation de son activité".


Enfin, la loi PACTE consacre le statut d'entreprise à mission, inspiré des Benefit Corporation américaines, qui entraîne l'inscription de cette mission dans les statuts de l'entreprise et prévoit un organe chargé de vérifier la conformité des décisions de gestion de l'entreprise avec celle-ci. 

 

Les actionnaires tout-puissants

 

Hélas, derrière les beaux discours et les beaux textes de lois se cachent une loi d'airain : les investisseurs continuent à exiger des taux de rentabilité très élevés, ce qui revient à pressurer les entreprises au vu des conditions actuelles.

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Et pour atteindre de pareils objectifs de rentabilité démentiels, les entreprises cherchent à augmenter leur profitabilité au détriment des salariés, délocalisent dans les pays à bas coûts salariaux et à faible protection sociale (euphémisme...), s'endettent et cherchent à acquérir une position de monopole. Bref, tout le contraire du marché libre et concurrentiel vanté par la théorie économique dominante !

 

Ainsi, pour réformer véritablement le capitalisme, il faudrait revenir sur plusieurs points principaux :

 

 * réduire l’exigence de rentabilité des investisseurs ;

 

 * faire en sorte que le partage des revenus devienne plus favorable aux salariés, c'est-à-dire redresser la part des salaires dans le PIB ;

 

 * redonner un véritable pouvoir de négociation aux travailleurs (pas toujours salariés du reste...) ;

 

 * faire en sorte que les chaînes de valeur soient plus régionales et subséquemment relocaliser la production.

 

Vous vous dites que les conditions ci-dessus sont impossibles à réaliser ? Vous avez raison et c'est pourquoi je ne crois pas un instant à quelque réforme du capitalisme. Ce d'autant plus que, dans les conditions actuelles, tout est fait pour que rien ne puisse réellement changer, en raison d'intérêts croisés bien compris. Pourtant, il ne fait aucun doute que ce système capitaliste est désormais sévèrement contesté un peu partout dans le monde, même aux États-Unis !

 

Mais à la question le capitalisme est-il dépassable ?, la réponse est oui comme tendent à le prouver les nombreuses initiatives récentes. Hélas, là encore tout est fait pour qu’aucun modèle alternatif ne puisse trouver de légitimité aux yeux du grand public. Dès lors, à défaut d'un Grand Soir, nous risquons d'assister à une Grande Chute, composée d'une hausse de l'insolvabilité des ménages et des États, le tout mâtiné d'une crise financière... À moins que ce ne soit la psychose du Coronavirus qui ne nous entraîne par le fond !

Partager cet article

Repost0
25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 14:03

 

 

Certes il y a l'épidémie de Coronavirus, dont j'ai analysé brièvement les conséquences économiques. Mais le monde économique est atteint d'un mal bien plus insidieux, qui fait croire aux agents économiques que les taux d’intérêt peuvent indéfiniment rester extrêmement bas, voire négatifs, le tout sans inflation. Ce faisant, d'aucuns oublient que les institutions monétaires mènent pourtant une politique monétaire unique dans l'histoire pour faire remonter le taux d'inflation ! Et c'est précisément cette politique désespérée qui fait sombrer les taux d'intérêt...

 

Qu'est-ce que la politique monétaire ?

 

Comme à mon habitude, commençons par définir les termes. On appelle politique monétaire un ensemble d'actions dont l'objectif est d'agir à court terme sur la situation économique (croissance/expansion, emploi, niveau général des prix, solde extérieur, bref les objectifs matérialisés par le célèbre carré de Kaldor), par l’intermédiaire de la quantité de monnaie en circulation et/ou du taux d’intérêt.

 

Depuis les années 1980, en Europe, c'est l'objectif de stabilité des prix qui prime tous les autres. Ainsi, l’article 127, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne définit l’objectif principal de l’Eurosystème : « L’objectif principal du Système européen de banques centrales [...] est de maintenir la stabilité des prix. […] Sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l’Union, tels que définis à l’article 3 du traité sur l’Union européenne ».

 

Dans un souci de simplification, je n'aborderai pas les objectifs intermédiaires et opérationnels, puisque cela n'apporterait rien à ce billet (je laisse cela à mes étudiants...). Précisons seulement qu'ils servent à atteindre l'objectif final au moyen d'instruments comme le contrôle du crédit, le contrôle des changes, les taux directeurs, les réserves obligatoires...  Les principaux canaux de transmission de la politique monétaire sont le crédit, le taux de change, le prix des actifs (effets de richesse). Autrement dit, si l'on considère le canal du crédit, lorsque la Banque centrale veut relancer l'économie, elle baisse en général ses taux d'intérêt directeurs afin de rendre la ressource monétaire moins chère. Et nous allons montrer que ce canal fonctionne actuellement très mal...

 

La neutralité monétaire

 

De (trop) nombreux banquiers centraux se persuadent encore que la politique monétaire n’a au plus qu’un effet transitoire à court terme sur l’économie réelle, mais qu'à long terme elle n'influence que les prix des biens et services.

 

Autrement dit, la politique monétaire pilote le taux d'inflation, ce qui revient à dire que la monnaie est neutre à long terme. Cette question de la neutralité de la monnaie est du reste un très vieux débat en économie monétaire, puisqu'on en retrouve trace précise chez Oresme et Jean Bodin. Il est depuis établi que la monnaie n'est pas neutre, ni à court terme ni à long terme, mais cela n'empêche pas de nombreux banquiers centraux de persister dans cette illusion (politique plus que monétaire) pour le pire...

 

La politique monétaire de la BCE

 

Le Conseil des gouverneurs de la BCE mène clairement une politique monétaire ultra-expansionniste :

 

 

[ Source : Banque de France ]

 

Le taux d’intérêt de la facilité de dépôt est de -0,50 %. Ce taux négatif signifie que les banques commerciales se font taxer lorsqu'elles déposent des fonds inutilisés à la BCE... Mais pour éviter que les banques, dont le métier est a priori de faire de la transformation de ressources à court terme en crédits à long terme - bref de faire de la marge d'intérêt - ne meurent trop vite, la BCE a décidé de mettre en place un système à deux paliers pour la rémunération des excédents de liquidité (l'une à -0,50 %, l'autre à 0 %).

 

Et comme si cela ne suffisait pas, Christine Lagarde semble vouloir aller encore plus loin dans cette voie délirante... Or, quand une Banque centrale baisse des taux directeurs déjà négatifs et s'engage à les laisser à ce niveau aussi longtemps que nécessaire (forward guidance), on en déduit que la BCE doit s'attendre à l'ouragan dont j'avais parlé dans ce billet... En fait, la BCE a peur de revivre l'enchaînement cataclysmique de 2009, où la chute de la croissance en Europe s'était accompagnée d'une crise bancaire et financière, bien entendu soldée par les ménages ! Dès lors, elle a préféré se lancer dans une relance monétaire préventive alors que la politique monétaire est déjà ultra-expansionniste.

 

Un maigre bilan

 

Hélas, malgré toutes les mesures mises en œuvre par la BCE depuis près de 10 ans (baisse des taux directeurs, assouplissement des conditions de refinancement des banques, quantitative easing, etc.), la politique monétaire n'aura été un succès que sur un point, en ce qu'elle a effectivement permis à des États en difficulté de ne pas faire défaut sur leur dette publique. Mais elle a échoué sur tout le reste : taux d'inflation très loin de sa cible, investissement productif en berne, croissance atone...

 

Pour que la politique monétaire soit utile, encore faudrait-il que les politiques budgétaires soient actionnées en complément. Or, de ce côté-ci de la politique économique, le carcan européen ne laisse rien espérer de positif. Je me ris d'ailleurs  de tous les efforts de communication déployés par Ursula Von der Leyen pour vendre son Green New Deal européen alors que les dirigeants des États membres n'arrivent même pas à s'entendre sur un famélique budget commun.

 

En attendant la chute du château de cartes capitaliste (je reparlerai de capitalisme très prochainement), d'aucuns semblent croire qu'il suffit de continuer à injecter des tombereaux de monnaies pour calmer les vents de la tempête qui arrive. Hélas, l'économie européenne est tombée dans une trappe à liquidité fermée à double tour par un contexte morose et une exigence de rentabilité des actionnaires toujours trop élevée. On laisse alors les agents économiques s'endetter sur des durées déraisonnables, le crédit servant de viatique à l'absence de demande intérieure et bientôt extérieure avec la longue maladie de la Chine... 

 

P.S. : l'image de ce billet provient de cet article du Financial Times.

Partager cet article

Repost0
19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 13:40

 

 

Après avoir beaucoup écrit sur la zone euro et son avenir, j'ai décidé de m'intéresser à un autre grand corps malade de l'économie : la Chine. Certes, les médias ne parlent plus que de l'épidémie de coronavirus, mais la Chine fait aussi face à des problèmes structurels. Dans ce billet je vais donc chercher à donner quelques éléments factuels sur l'état de l'économie chinoise.

 

Le coronavirus

 

Au-delà des considérations scientifiques sur l’appellation de ce virus dont l'épicentre semble se trouver dans la ville de Wuhan (province du Hubei), en Chine, voici quelques chiffres fournis par l’agence nationale de santé publique française (16 février 2020) :

 

 

[ Source : https://www.santepubliquefrance.fr ]

 

Et si vous souhaitez vous faire quelques frayeurs, voici la carte de propagation du coronavirus établie selon plusieurs scénarios :

 

 

[ Source : https://www.futura-sciences.com ]

 

Coronavirus et économie chinoise

 

Il va de soi que lorsqu'une grande ville industrielle subit une telle épidémie, les conséquences sont graves. Ce d'autant plus que pour éviter la propagation du virus, les autorités ont multiplié les mesures de confinement de la population : habitants cloîtrés chez eux, mises en quarantaine, subséquemment usines qui réduisent leur cadence quand elles n’ont pas tout simplement arrêté leur production, etc. Et je ne parle même pas du système de santé, qui est à l’évidence dépassé par l’afflux des personnes contaminées comme en témoigne la construction d'un hôpital en dix jours alors que le personnel de santé bien formé fait cruellement défaut...

 

Et quand cette ville est reliée aux autres métropoles chinoises par un réseau très développé de transport, le problème local devient très vite un problème global :

 

 

[ http://fr.hubei.gov.cn ]

 

Désormais, c'est tout le pays qui vit au ralenti, et ce ne sont pas le limogeage du secrétaire du PCC à Wuhan et le changement de thermomètre pour identifier les personnes malades, qui amélioreront la situation :

En tout état de cause, la désorganisation de la production doublée d'un ralentissement de la consommation intérieure auront un effet important, et l’on évoque déjà une croissance en Chine à seulement 4 % pour 2020, c’est-à-dire sous le seuil des 6 % qui permet d’éviter l’effondrement du modèle économique chinois...

 

Face à ce danger, la Banque centrale chinoise (PBOC) a injecté plusieurs centaines de milliards de yuans sur les marchés financiers pour calmer leur volatilité, tout en créant un fonds de 300 milliards de yuans destiné à aider les institutions financières nationales à prêter aux entreprises impliquées dans la lutte contre l’épidémie. On a même appris que les banques cherchent à désinfecter les billets, avant de les mettre en quarantaine !

 

Le commerce mondial version coronavirus

 

Gageons que cette épidémie aura au moins servi à montrer la faiblesse de la segmentation mondiale du processus productif... Quoi qu'il en soit, le ralentissement du commerce mondial résulte surtout du recul très important des importations chinoises :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

C'est le résultat du ralentissement de tous les piliers de la demande intérieure de la Chine, consommation des ménages et investissement des entreprises.

 

Les régions les plus ouvertes aux échanges, comme la zone euro (et principalement l’Allemagne) et les États-Unis, vont donc souffrir... Quant à la France, c'est principalement le tourisme chinois à fort pouvoir d'achat dépensier qui va lui faire défaut !

 

Les problèmes structurels de l'économie chinoise

 

Au-delà de cette épidémie, l’économie chinoise fait face à de nombreux problèmes structurels dont j'ai souvent parlé sur mon blog. Tout d’abord, à l’instar des autres pays développés du monde, elle se transforme en une économie de services :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Or, les échanges de services sont de beaucoup plus petite taille que les échanges de biens et la productivité du travail est en général bien plus élevée dans l'industrie. Rien d'étonnant donc à ce que l'on assiste à un recul des exportations, amplifié par les mesures protectionnistes de Trump :

 

 

[ Source : BBC ]

 

Au total, on assiste à un freinage de la productivité par tête :

 

 

[ Source : Natixis ]

 

À cela s'ajoute le vieillissement de la population en Chine, qui conduira inévitablement à un recul de la population en âge de travailler :

 

 

[ Source : Chine-magazine.com ]

 

Dans les conditions actuelles, il n'est d'ailleurs pas certain que le plan de relance annoncé par Xi Jinping au mois de décembre puisse avoir quelque effet... Finalement, l'Empire chinois vacille pour un virus !

Partager cet article

Repost0

Archives