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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 11:04

 

 

J'avais déjà eu l'occasion de m'exprimer sur la loi travail dans ce billet ainsi que dans les médias. Dès lors, après un billet sur les liens consanguins entre finance et politique, et un autre sur la crise imminente qui va nous tomber dessus et dont personne ne veut entendre parler, j'ai décidé qu'il était temps pour moi de reparler de la loi travail. Non pas pour rappeler comment le gouvernement s'est joué de la consultation démocratique en faisant adopter le texte avec le 49-3, mais afin de préciser un ou deux points sur le keynésianisme, que la pseudo gauche au pouvoir cite comme un étendard chaque fois qu'elle fait voter une loi économique.

 

Or, comment dire, je crains fort que nos ministres ne récitent des éléments de langage concernant Keynes sans jamais l'avoir lu... À moins que le grand économiste ne serve de paravent à l'application de doctrines totalement opposées au keynésianisme, auquel cas la situation serait désespérée puisque nous aurions affaire à des ministres de l'Océania euro-technocratique, qui parlent la novlangue d'Orwell !

 

La critique radicale de Keynes

 

Lorsqu'il écrit sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (publiée en 1936), Keynes veut en découdre avec la domination toute puissante de l'économie néoclassique qui, à l'image de notre époque, a pourtant prouvé son incapacité à rendre compte de la crise.

 

Dès lors, Keynes montre que le fonctionnement du marché du travail, tel que le voient les néoclassiques, est une analyse "supposée simple et évidente qui a été fondée, pratiquement sans discussions, sur deux postulats fondamentaux". Il lui porte ensuite l'estocade en déclarant  : "il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu'elle se comporte réellement ainsi, c'est supposer que toutes les difficultés sont résolues" !

 

Une critique des plans d'austérité généralisés

 

Le génie de Keynes consista précisément à revenir sur ces fausses évidences. Tout d'abord, il insista sur le fait que l'analyse néoclassique du marché du travail repose en fait sur un raisonnement en équilibre partiel, qui néglige les éventuelles interactions entre les marchés. Il concède ainsi que, si une entreprise baisse les salaires, elle pourra dès lors réduire les prix de vente de ses produits et accroître ainsi sa part de marché et au final embaucher des salariés supplémentaires.

 

Mais l'erreur des néoclassiques est d'oublier que, si ce comportement devait se généraliser à toutes les entreprises, il deviendrait impossible de raisonner comme si toutes les autres variables restaient identiques : une baisse des salaires dans toutes les entreprises réduirait alors inévitablement les débouchés et conduirait très certainement à l'aggravation de la situation économique. C'est donc une charge contre les plans d'austérité actuellement menés au sein de l'UE que l'on peut lire dans l'oeuvre de Keynes !

 

Keynes prévoit également le cas où un seul pays pratiquerait cette politique de baisse générale des salaires, dans le but d'accroître sa part du marché mondial. Il rappelle à nouveau qu'il s'agit là d'un raisonnement en équilibre partiel, puisqu'il néglige les probables réactions des autres pays qui finiront tôt ou tard par pratiquer la même politique. Et Keynes de conclure que si tous les pays mettent en placent de telles politiques de réduction des salaires, alors il s'ensuivrait une internationalisation de la récession. Ce faisant, il arrivait à la même conclusion que certains mercantilistes anglais du XVIIe siècle, qui avaient très bien compris le danger de l'accumulation inconsidérée de métaux précieux...

 

Le marché du travail n'existe pas !

 

Les néoclassiques, et leurs héritiers néolibéraux des années 1980, ont une vision du marché du travail que Keynes réfute catégoriquement. Plus précisément, il réfute l'idée même qu'il existerait un marché du travail comme le présentent les néoclassiques, c'est-à-dire avec une demande de travail des entreprises qui augmente lorsque le salaire réel diminue (fonction décroissante), et une offre de travail des salariés qui augmente lorsque le salaire réel augmente (fonction croissante).

 

Pour lui, même s'il admet qu'à l'équilibre le salaire égale le produit marginal du travail, la demande de travail ne résulte pas d'un mécanisme aussi simple que celui décrit par les néoclassiques, en particulier parce que les salariés et les patrons ne sont pas des agents économiques libres et égaux. Cela revient en fait à dire que Keynes avait bien perçu, contrairement à François Rebsamen, que sur le marché du travail les salariés étaient loin d'être en position de force dans les négociations, et qu'il fallait tenir compte de ce système hiérarchisé pour analyser le marché du travail.

 

Du côté de l'offre de travail, Keynes récuse l'idée qu'elle augmenterait avec le salaire réel. Sa principale explication tient au fait que salariés et patrons s'engagent sur la base du salaire nominal, car l'inflation n'est pas connue au moment de la signature (la notion d'inflation est-elle seulement comprise par la majorité des salariés et des patrons ?). Par ailleurs, il confronte la théorie néoclassique à ses propres contradictions, puisque si cette théorie était valide, les salariés devraient réduire leur offre de travail lorsque les prix à la consommation (= inflation) augmentent, leur salaire réel (=salaire nominal - inflation) diminuant. Or ce n'est pas le cas...

 

L'emploi dépend de la demande

 

Selon Keynes, le niveau de l'emploi serait lié à celui de la production, qui dépend de la demande effective. Cette dernière, qui correspond en dernier ressort à la demande solvable, dépend elle-même des dépenses de consommation et des dépenses d'investissement.

 

La conclusion qu'on peut donc tirer de la lecture de l'oeuvre de Keynes est donc que si le marché du travail ne fonctionne pas comme le présentent les néoclassiques, alors il est illusoire d'espérer atteindre le plein-emploi en flexibilisant encore plus le marché du travail ! D'ailleurs depuis, même le très libéral FMI est revenu de ses illusions, comme l'a montré une étude récente du FMI. Pour faire simple, les équipes de recherche du FMI ont cherché à étudier les conséquences de plusieurs réformes structurelles sur la croissance potentielle, au travers de la productivité globale des facteurs. Et parmi celles-ci, se trouve justement un changement de réglementation du travail qui doit évidemment s'entendre comme une flexibilisation et une déréglementation. La conclusion de l'étude est édifiante : aucun effet sur la croissance potentielle à moyen terme et même un effet négatif à court terme !

 

Keynes avait également compris que la diminution généralisée des salaires exerce un effet dépressif sur la demande et donc sur l'activité des entreprises, ce qui débouche sur une chute du niveau de l'emploi. On invite donc Myriam El Khomri à relire d'urgence et plusieurs fois ce passage, qui démontre que si restaurer la profitabilité par une baisse du salaire réel peut se défendre, le faire par une baisse des salaires nominaux est extrêmement dangereux, puisque cela conduit droit à la déflation !

 

Et si, en définitive, le gouvernement poussait l'honnêteté jusqu'à faire la différence entre travail et emploi ? Je suis en effet toujours désespéré de devoir rappeler que le premier n'est au fond que la déclinaison moderne du tripalium dont il est issu... Mais visiblement, l'objectif est juste de nous envoyer tous à la machine, peu importent les conditions d'exercice de l'activité !

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