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18 septembre 2017 1 18 /09 /septembre /2017 11:00

 

 

N'en déplaise à certains qui veulent à tout prix se persuader que la zone euro va bien, les nuages noirs ne cessent de s'accumuler pour la bonne raison que l'idéologie qui sous-tend les choix économiques ne pense l'économie qu'au travers du prisme de la concurrence plus ou moins parfaite.

 

C'est pourquoi, après une série de billets sur les principaux problèmes rencontrés par l'économie européenne (les scandales en cascade à la Commission, la crise bancaire imminente, la réalité du travail détaché au sein de l'UE, les conséquences du passage à une économie de service, la segmentation des marchés financiers européens, le retour de la crise grecque, la fin du mythe économique allemand, l'énorme excédent extérieur de la zone euro, les problèmes de compétitivité-coût au sein de la zone euro et  la sortie de l'euro) nous allons aujourd'hui remonter à la racine du mal...

 

La concurrence érigée en principe cardinal

 

Dès l'origine, en 1957, le Traité de Rome disposait :

 

 * article 85 : "Sont incompatibles avec le marché commun et interdits tous accords entre entreprises, toutes décisions d'associations d'entreprises et toutes pratiques concertées, qui sont susceptibles d'affecter le commerce entre États membres et qui ont pour objet ou pour effet d'empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence à l'intérieur du Marché commun, et notamment ceux qui consistent à :

a) fixer de façon directe ou indirecte les prix d'achat ou de vente ou d'autres conditions de transaction ;

b) limiter ou contrôler la production, les débouchés, le développement technique ou les investissements ;

c) répartir les marchés ou les sources d'approvisionnement ;

d) appliquer, à l'égard de partenaires commerciaux, des conditions inégales à des prestations équivalentes en leur infligeant de ce fait un désavantage dans la concurrence ;

e) subordonner la conclusion de contrats à l'acceptation, par les partenaires, de prestations supplémentaires qui, par leur nature ou selon les usages commerciaux, n'ont pas de lien avec l'objet de ces contrats" ;

 

 * article 110 : "En établissant une union douanière entre eux, les États membres entendent contribuer, conformément à l'intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des barrières douanières. La politique commerciale commune tient compte de l'incidence favorable que la suppression des droits entre les États membres peut exercer sur l'accroissement de la force concurrentielle des entreprises de ces États" ;

 

 * article 112 : "Sans préjudice des engagements assumés par les États membres dans le cadre d'autres organisations internationales, les régimes d'aides accordées par les États membres aux exportations vers les pays tiers sont progressivement harmonisés avant la fin de la période de transition, dans la mesure nécessaire pour éviter que la concurrence entre les entreprises de la Communauté soit faussée".

 

Aujourd'hui, c'est encore plus clair, puisque l’article 3 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) confère une compétence exclusive à l’Union européenne en matière d’établissement des règles de concurrence. C'est précisément ce que l'on appelle la politique de concurrence de l'UE et qui part d'un principe vicié comme on peut hélas le lire sur le site de la Représentation française auprès de l'UE : "dans une économie de marché, la concurrence est la situation dans laquelle les acteurs peuvent librement échanger. Dans ce cadre, la politique de concurrence est un moyen d’accroître les richesses et d’atteindre un niveau de prix optimal". Pas un mot sur le bien-être de ceux qui créent ces richesses au sein des entreprises, des administrations ou ailleurs...

 

Bien entendu, nul n'est contre une certaine dose de concurrence afin d'éviter lorsque c'est nécessaire les monopoles et oligopoles, bref les pouvoirs de marché, mais faut-il pour autant créer les conditions de la guerre de tous contre tous ? Entre les deux extrêmes il y a de la marge...

 

Maurice Allais et le "laissez-fairisme"

 

Pour comprendre combien ce principe de libre-concurrence est réputé indiscutable au sein de l'Union européenne, il suffit de garder à l'esprit que Maurice Allais, grand économiste titulaire du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, n'a quasiment jamais été appelé à s'exprimer dans les grands médias depuis qu'il dénonçait les méfaits de cette politique de libéralisation à outrance basée sur la concurrence parfaite.

 

Seul le journal l'Huma lui avait concédé une longue et pertinente entrevue publiée pendant la campagne pour la Constitution européenne de 2005, qui mérite vraiment le détour. En effet, il expliquait avec brio comment le mot libéralisme est devenu synonyme de "laissez-fairisme" et pourquoi le projet de Constitution européenne (rejeté par référendum en France), en fait de protéger contre les excès du libéralisme, "institutionnalise la suppression de toute protection des économies nationales de l’Union européenne". Avec pour résultante la destruction de l'industrie et le chômage de masse !

 

Anticipant la réalité de ce que serait la concurrence commerciale avec des pays à très faibles coûts de la main-d'oeuvre comme la Chine ou l'Inde, Maurice Allais rappelait fort à propos qu'une "mondialisation généralisée des échanges, entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes, ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable". Il ajoutait même que la mondialisation ne profitait au fond qu'aux multinationales, ce que nombre de chefs de petites entreprises ont depuis compris à leurs dépens.

 

Quant à ceux qui répétaient déjà en ce temps-là (2005) que la France n'a pas d'avenir sans l'UE, Maurice Allais répondait de manière intelligente : "il est bien certain que la France ne peut avoir d’avenir que dans le cadre européen, mais ce cadre ne saurait se réduire ni à la domination illimitée et irresponsable des nouveaux apparatchiks de Bruxelles, ni à une vaste zone de libre-échange mondialiste ouverte à tous les vents, ni à une domination de fait des États-Unis, eux-mêmes dominés par le pouvoir plus ou moins occulte, mais très puissant, des sociétés multinationales américaines". Le nouveau président de la République française, tout acquis à la mondialisation heureuse, devrait peut-être prendre le temps d'y réfléchir...

 

En tout état de cause, on comprend mieux pourquoi un libéral comme lui s'est attiré très vite les foudres des docteurs Diafoirus de la concurrence...

 

La concurrence par les coûts et la fiscalité au sein de la zone euro

 

Naguère, les problèmes de compétitivité-coût entre nations se réglaient par des dévaluations, bref par des modifications des prix extérieurs liés aux taux de change. Le passage a une monnaie unique ne permet évidemment plus d'utiliser cet instrument de politique économique, bien que les différentiels de compétitivité demeurent très importants entre les États membres de la zone euro. La meilleure solution pour corriger l'hétérogénéité des économies de la zone euro consisterait à disposer d'un mécanisme de transferts de revenus entre États, ce qui revient à parler de fédéralisme européen, c'est-à-dire de l'Arlésienne.

 

Dès lors, l'absence d'ajustement par les taux de change oblige dans les faits les gouvernements à pratiquer des dévaluations internes lorsque leur balance extérieure est trop déséquilibrée. Cette dévaluation interne, ou ajustement nominal, consiste en une baisse de coûts salariaux et des prix dans le but d'améliorer la compétitivité d'un pays. En théorie, comme les prix et les salaires baissent parallèlement, les salaires réels ne varient pas et la compétitivité s'améliore à l'export. Mais, ce remède de cheval, contrairement aux attentes, conduit le plus souvent à l'effondrement de la demande des ménages en raison de la baisse des salaires réels. Cela débouche alors sur une compression de l'activité et donc sur une hausse du chômage.

 

En résumé, l'ajustement par les coûts de production (graphique 1) et la fiscalité (graphique 2 et 3) s'est substitué à celui par les taux de change, ce qui est bien entendu non coopératif au sein de la zone euro.

 

Graphique 1

 

 

[ Source : Natixis ]

 

Graphique 2

 

 

[ Source : Challenge ]

 

Graphique 3

 

 

[ Source : Challenge ]

 

Ce que les partisans de la concurrence libre, qui sont aussi souvent les mêmes qui réclament la libéralisation à outrance et la flexibilité (flexisécurité de manière méliorative), omettent de préciser, c'est que tout cela aura à terme des conséquences graves sur l'économie française. En effet, s'il s'agit d'abaisser la fiscalité dans le cadre d'une course à l'échalote et de réduire les coûts de production pour être compétitifs face aux pays comme l'Espagne qui ont des niveaux de gamme proches des nôtres, alors il faudra compter avec des baisses de salaire de l'ordre de 15 % en France et des baisses de dépenses publiques de plus de 5 % ! Je souhaite beaucoup de bonheur au gouvernement pour annoncer cela aux salariés français...

 

Pourtant, afin d'éviter la dépression dans la zone euro, il suffirait d'un minimum de coordination entre les politiques économiques des États membres lorsqu’elles génèrent des externalités comme c'est le cas de la fiscalité. Hélas, à l'ère du chacun pour soi à moins que ce ne soit l'ère du vide, les États européens, pourtant si prompts à donner des leçons dans le monde, ont délibérément choisi de s'engager dans une concurrence fiscale les uns avec les autres au point même de monter les salariés les uns contre les autres au niveau européen dans le cadre du détachement.

 

En définitive, le rêve d'une zone euro construite sur la solidarité entre les peuples s'écrase une nouvelle fois contre le mur de la réalité économique. Flexibilité et concurrence à outrance sont les deux mamelles du dogmatisme qui va tirer par le fond nos entreprises et conduire à la misère salariale. Mais bien entendu, il n'est pas question de modifier une politique qui donne d'aussi mauvais résultats, puisque pour l'instant quelques multinationales en profitent !

 

P.S : l'image de ce billet provient de ce blog : http://blog.octo.com

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