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Publié par Raphaël DIDIER

Alors que la France est secouée par une révolte lycéenne, qui semble inquiéter au plus haut point la presse internationale, la question de la dette publique ressemble de plus en plus à un magma en ébullition. Il est vrai qu'entre hausse des taux d'intérêt souverains et dégradation du solde public, la dynamique de la dette publique française est défavorable en l'état actuel du système économique. Faisant suite à mes articles consacrés aux taux d'intérêt sur la dette publique et à la possibilité d'annuler partiellement la dette publique, nous allons préciser brièvement les points à surveiller.

Le constat sur la dette publique

Voici le taux d'endettement public au sein de l'Union européenne au premier trimestre 2026 (derniers chiffres disponibles sur Eurostat) :

[ Source : Eurostat ]

Selon Eurostat, par rapport au premier trimestre 2025, dix-neuf États membres ont enregistré une hausse de leur ratio de la dette publique par rapport au PIB (+4 points pour la France). Il est vrai que la crise liée à la covid-19 a laissé des traces...

[ Source : Eurostat ]

Ainsi, selon les chiffres d'Eurostat, la dette publique française a atteint 117,6 % du PIB au premier trimestre 2026 (3 576 milliards d'euros), qui place la France dans le trio de tête des pays ayant le ratio d'endettement public le plus élevé avec l'Italie (138,9 %) et la Grèce (143,5 %). 

La trajectoire explosive de la dette publique

Fondamentalement, comme je l'avais expliqué dans ce petit article sur l'effet boule de neige, la dynamique de la dette publique dépend de son niveau et du différentiel (taux d'intérêt apparent - taux de croissance du PIB en valeur). Pour faire très simple, lorsque le niveau de la dette publique s'élève, la charge d’intérêts devient (a priori) plus importante, ce qui nécessite de dégager un excédent primaire (=excédent hors charge d'intérêts) plus important pour stabiliser le taux d'endettement public.

Dès lors, tant que le taux de croissance de l'économie est supérieur au taux d'intérêt apparent de la dette publique, la situation est maîtrisée. En revanche, dans le cas contraire, la dynamique de l'endettement public peut devenir explosive. C'est pourquoi il est important pour un État endetté de conserver des taux d'emprunt faibles, surtout lorsque la croissance est atone. Quant à l'inflation, elle permet certes de réduire plus facilement le taux d'endettement public, mais elle a de nombreux effets pervers sur l'économie...

Les économistes qui ont rédigé ce Focus du Conseil d’Analyse Économique ont fait le constat suivant : "En l’absence de réduction durable des déficits publics, la dette continuerait à augmenter plus rapidement que la richesse nationale, exposant les finances publiques à une dynamique difficilement soutenable à long terme. À politique inchangée, le déficit public atteindrait 5,9 % du PIB en 2027 puis près de 7 % du PIB en 2030 et la dette publique dépasserait les 130 % du PIB, atteignant une hausse de plus de 10 points".

Qu'est-ce qui selon eux explique cette dynamique défavorable de la dette publique ? La réponse tient en quelques points importants :

 * le taux de croissance atone a réduit "la progression spontanée des recettes publiques" ;

 * les "crises économiques successives ont engendré des dépenses exceptionnelles non compensées par des ajustements en période de reprise" ;

 * certaines "dépenses sociales (retraite, autonomie et santé) ont progressé à un rythme supérieur à la croissance potentielle, sous l’effet notamment du vieillissement de la population" ;

 * la "baisse récente du taux de prélèvements obligatoires depuis une dizaine d’années, engendrant une baisse des recettes, sans ralentissement correspondant des dépenses publiques sur la période" ;

 * la "remontée récente des taux d’intérêt contribue à alourdir progressivement la charge de la dette, qui est passée de 1,8 % du PIB en 2023 à 2,2 % du PIB en 2025 et 2,6 % en 2026".

Depuis le tournant néolibéral des années 1980, les titres de dette publique sont négociés sur les marchés financiers sous forme d'OAT essentiellement. Ainsi, qu'on le regrette ou non, il devient important de rassurer les investisseurs sur la qualité de la signature française. En effet, s'ils venaient à perdre confiance, la dette publique pourrait s'emballer (effet boule de neige présenté ci-dessus). Pour l'éviter, le ministre de l’Économie, Roland Lescure, est par conséquent parti en "road show" comme disent les investisseurs, afin de rassurer les institutionnels qui achètent la dette publique française (banques, gestionnaires d’actifs...) sur la capacité du gouvernement à maîtriser sa trajectoire financière. Cela commence déjà par le vote du budget, et à quelques mois maintenant de l'élection présidentielle, rien n'est moins sûr...

Il y a donc nécessité à intervenir, mais pas n'importe comment sous peine d'abattre les seuls piliers encore debout ! Ce Focus du Conseil d’Analyse Économique (CAE) chiffre l'effort de redressement des finances publiques pour stabiliser la dette publique d’ici la fin du prochain quinquennat à au moins 125 milliards d’euros. Il soumet également au débat plus de 150 mesures chiffrées (mesures de dépenses, de recettes et réformes structurelles). Il est même question d'une règle d'or constitutionnelle dont j'ai tendance à me méfier si elle n'est pas assortie de garde-fous. 

L'intention du CAE est donc louable, mais il n'est pas certain que les partis politiques s’emparent de ces propositions, car d'urgence en urgence, chaque camp ne pense plus qu'à tirer profit de son réservoir d'électeurs pour l'élection présidentielle... Reste alors la terrible interrogation : en cas de crise grave sur la dette publique de la France, la BCE mettrait-elle en œuvre les mécanismes de sauvetage dont elle dispose ? Outre qu'un tel sauvetage ne se ferait pas sans contreparties strictes (coupes budgétaires, mais aussi hausses des prélèvements), de nombreux économistes, tel Paul Krugman, pensent qu'un tel sauvetage coûterait trop cher ("too big to save") et se heurterait à une opposition implacable de l'Allemagne et des Pays-Bas. 

Les politiques évoluent donc sur la ligne de crête. S'il ne saurait être question de minimiser les risques sur la dette publique, un trop grand alarmisme conduirait à précipiter l'économie dans le gouffre. Quitte à me répéter, c'est dans ces moments-là qu'il est avisé de convoquer un véritable débat républicain avec les forces vives de la nation pour s'entendre sur le périmètre de l'action publique (dépenses publiques) et les moyens à lui allouer (prélèvements obligatoires, dont impôts). Bref, traiter les deux colonnes des comptes publics en même temps, sachant que bon gré mal gré nous conservons l'héritage d'une vision jacobine de l'État !

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