Dette publique : la France est-elle au bord du précipice ?
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La France demeure un pays d'innovation, ne serait-ce qu'en politique où le Premier ministre a choisi de se suicider politiquement et même d'en fixer la date : le 8 septembre ! Non sans laisser planer la peur du chaos, dans la mesure où selon lui la dette publique française serait arrivée à un point de non-retour, qui plongera l'économie française dans le marasme. Certains de ses ministres ont même agité le spectre de la mise sous tutelle du FMI. Alors, fantasme ou réalité ? Chantage politique ou fait économique ?
C'est l'objet du présent article, qui fait suite à celui sur le déficit public. Je chercherai donc à apporter quelques éléments de réflexion sur les tenants et aboutissants de la dette publique, d'autant que de nombreux lecteurs fidèles (Franz, Jacques...) m'en ont fait la demande depuis un certain temps...
Qu'est-ce que la dette publique ?
La dette publique correspond à l’ensemble des emprunts publics, c’est-à-dire contractés par des administrations publiques : l'État, la Sécurité sociale, les organismes divers d’administration centrale (ODAC) et les collectivités locales. Comme pour le déficit public, la dette publique est souvent présentée par commodité en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), ce que l’on appelle le ratio d’endettement public ou taux d’endettement public.
Notons que la définition de la dette publique retenue par les institutions européennes est quelque peu différente de celle présentée ci-dessus, dans la mesure où elle ne comprend pas l'ensemble des passifs financiers, est calculée brute (les actifs financiers des administrations publiques ne sont pas soustraits aux éléments de passifs), est consolidée (les éléments de dette d'une administration détenus par une autre administration sont exclus) et est évaluée en valeur nominale, c'est-à-dire à la valeur de remboursement du principal. Elle est qualifiée de "dette publique au sens de Maastricht" ou "dette publique notifiée".
Or, trop souvent, les comptes de l'État sont comparés à ceux d'une entreprise, alors que fondamentalement le premier est supposé immortel et peut donc théoriquement rouler indéfiniment sa dette, i.e. rembourser le principal des emprunts au moyen de nouveaux emprunts. Mais, le plus intéressant est que ceux qui se lancent dans ce genre de comparaisons hasardeuses se contentent souvent du seul passif négligeant à dessein les actifs détenus par l'État. C'est pourquoi l'Insee produit également un indicateur appelé "dette publique nette", qui met en regard de la dette publique brute les actifs financiers détenus par les administrations publiques. Chemin faisant, "la dette publique nette publiée est construite en retranchant les dépôts, les crédits et les titres de créances négociables (évalués à valeur de marché) que les administrations publiques détiennent sur les autres acteurs." (Insee).
Une construction sociale
Cependant, derrière les chiffres froids des calculateurs se cachent une réalité sociale souvent passée volontairement sous silence. Tout d'abord, dans le prolongement des réflexions sur les actifs détenus par l'État, pourquoi s'arrêter uniquement à ceux de nature financière ? Les crèches, parcs publics et autres infrastructures publiques, par exemple, sont des actifs non financiers, mais dont tout le monde peut profiter en France. Cela démontre, si nécessaire, que la dette publique est loin de se résumer à un indicateur purement économique ; il est d'emblée un concept social.
De plus, nombreux sont les linguistes et économistes qui rappellent la lourde connotation morale portée par le mot dette. La langue de Goethe en est du reste le meilleur exemple. Dès lors, s'appuyant habilement sur la polysémie de ce mot, d'aucuns en profitent pour faire du remboursement de la dette publique un énoncé performatif au sens de Bourdieu, c'est-à-dire qu'évoquer la dette publique dans le débat politique implique nécessairement une action politique.
Cette manière de naturaliser un constat économique (le taux d'endettement public, indicateur macroéconomique, est très élevé en France) et d'en faire un impératif moral (il faut nous libérer de la dette publique, qui est un poids pour nous et nos enfants) est alors susceptible de libérer des passions destructrices dans la société. En effet, puisqu'il faut coûte que coûte réduire la dette publique, rien ne s'oppose plus au sacrifice éventuel des services publics fondamentaux offerts à la population.
Toute ressemblance avec une situation existante ou ayant existé n'est évidemment pas fortuite...
L'évolution de la dette publique
Voici le taux d'endettement public au premier trimestre 2025 au sein de la zone euro :
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[ Source : Eurostat ]
Au palmarès des ratios les plus élevés de la dette publique par rapport au PIB, le trio de tête est tenu par la Grèce (152,5 %), l'Italie (137,9 %) et la France (114,1 %), pour une moyenne de 88 % dans la zone euro.
Sur un an glissant, la France fait malheureusement partie des pays dont le taux d'endettement public a augmenté :
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[ Source : Eurostat ]
Voici, enfin, l'évolution du taux d’endettement public de la France sur 25 ans :
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[ Source : Insee ]
Dans le détail, c'est essentiellement l'État qui s'endette conformément à une tradition jacobine encore bien ancrée en France :
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[ Source : https://www.lafinancepourtous.com ]
Ainsi, selon l'Insee, à la fin du premier trimestre 2025, la dette publique au sens de Maastricht s’établit à 3 345,4 milliards d'euros, soit 113,9 % du PIB. Elle est essentiellement émise sous forme d'obligations (OAT), de plus ou moins long terme, détenues très souvent par des investisseurs institutionnels (fonds de pension, assureurs, banques...) - pas forcément français, mais souvent européens - à la recherche d'un placement sûr.
Est-ce que cela signifie alors que la France est au bord de la faillite comme on l'entend actuellement ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord s'intéresser à la dynamique de la dette publique, i.e. aux facteurs qui en expliquent l'évolution.
La dynamique de la dette publique
Fondamentalement, la dynamique de la dette publique dépend de son niveau et du différentiel (taux d'intérêt apparent - taux de croissance du PIB en valeur). Précisons que le taux d'intérêt apparent de la dette publique au cours d’une année N est simplement le rapport entre les intérêts versés pour la dette publique une année N et le montant de la dette publique l'année précédente. Et lorsque l'on parle de taux d'intérêt apparent réel, il s'agit juste de corriger le taux d'intérêt apparent de l'inflation. Le lecteur aura compris que l'impact d'une hausse de taux d'intérêt sur le taux d'intérêt apparent et in fine sur la charge d'intérêt de la dette publique (le service de la dette) est forcément progressif, comme l'explique fort bien cette fiche du site Fipeco.
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[ Source : https://www.fipeco.fr/fiche/La-charge-dint%C3%A9r%C3%AAts-de-la-dette-publique ]
Le lecteur intéressé par quelques compléments mathématiques sur le calcul du solde primaire stabilisant le taux d'endettement public, pourra utilement se reporter à un petit article que j'avais écrit sur l'effet boule de neige. Pour en résumer la teneur sans formalisation mathématique, lorsque le niveau de la dette publique s'élève, la charge d’intérêt devient (a priori) plus importante, ce qui nécessite de dégager un excédent primaire (= excédent hors charge d'intérêt) plus important pour stabiliser le taux d'endettement public.
Dans ces conditions, tout le monde comprend que la politique ultra-expansionniste menée par la BCE pendant de nombreuses années s'était traduite par une baisse des taux d'intérêt à long terme sur la dette publique, qui avait rendu supportables des niveaux d'endettements publics très élevés même avec une croissance (très faible) supérieure aux taux d'intérêt. Or, avec le retour de l'inflation après la pandémie de Covid-19, la politique monétaire s'est retournée, rendant au fur et à mesure les dettes publiques plus lourdes à supporter avec la remontée des taux d'intérêt, notamment de l'OAT 10 ans considérée comme référence :
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[ Source : https://www.boursorama.com ]
La crainte est alors que les investisseurs qui achètent les titres de dette publique prennent peur, ce qui conduirait à un effet boule de neige, i.e. une autoalimentation de la dette publique du fait de l’accumulation des charges d’intérêt :
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Pour le dire avec le langage technique développé plus haut, l'effet boule de neige se produit lorsque le taux d’intérêt apparent est supérieur au taux de croissance du PIB et que le solde primaire reste inférieur au solde primaire stabilisant. Évidemment, arrêter un tel effet autoalimenté est extrêmement compliqué, ne serait-ce qu'en raison de l'obligation de dégager un excédent public primaire et de redonner confiance aux acheteurs de titres de dette publique. Tout cela à grands coups de rabots budgétaires, qui détruisent potentiellement encore plus la base productive et la demande adressée aux entreprises. La France est aujourd'hui dans une situation défavorable de ce point de vue, qui nécessite d'intervenir, mais pas n'importe comment.
Comment réduire la dette publique ?
Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas le stock de la dette publique que les États cherchent à baisser pour éviter un debt overhang (faible croissance résultant d'un endettement public trop élevé), mais le taux d'endettement public, c'est-à-dire le stock de dettes publiques rapporté au PIB. Et ça change tout !
Pour ce faire, il existe plusieurs façons d'y arriver, résumées sur le schéma ci-dessous :
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Avant la pandémie, la Banque centrale européenne (BCE) n'a pas hésité à acheter des titres de dette publique dans le cadre du Quantitative easing, mais uniquement ceux déjà émis par les États membres de l’UE. Elle avait ainsi échappé ainsi à la critique d'une monétisation directe de la dette publique (interdite par les Traités européens), mais l'esprit était le même. J'avais par ailleurs analysé les arguments des uns et des autres concernant une annulation (même partielle) des titres de dette publique détenus par les Banques centrales, d'autant qu'à un moment la BCE détenait en moyenne 25 % des dettes publiques de la zone euro !
Il reste donc la croissance, qu'un ancien président de la République voulait aller "chercher avec les dents", mais qui continue de jouer à l'arlésienne. L'idée se comprend aisément : sans croissance dans un pays, il est strictement impossible de continuer à s'endetter à long terme sous peine de rendre la dette publique insoutenable. Le problème est que l'activité économique, et surtout industrielle d'où proviennent souvent les gains de productivité, est en berne partout en Europe. Le fait que la locomotive allemande soit tombée en panne n'y est du reste pas étranger.
Cependant, disons-le d'emblée, la France n'est absolument pas au bord du précipice, n'en déplaise aux Cassandre ! Elle est certes dans une situation défavorable, qui fait grimper la charge de la dette publique, mais point d'effet boule de neige à l'horizon et point d'attaque spéculative sur la dette publique, l'AFT (Agence France Trésor) arrivant toujours a très bien placer les titres de dette émis. Et au pire des cas, souvenons-nous que l'UE s'est dotée d'instruments adéquats pour venir en aide à un État en difficulté (OMT, IPT), ce qui peut dissuader dans une certaine mesure les spéculateurs. Ce n'est bien sûr pas une raison pour ne rien faire ; au contraire, il est grand temps de s'attaquer aux écuries d'Augias, remettre à plat tout le système des dépenses aux recettes, comme je l'ai expliqué dans mon article sur le déficit public, le tout pour clarifier le rôle de l'État et réduire le déficit public. Mais, pas n'importe comment et certainement pas dans la précipitation, sous peine d'ajouter encore du désordre. Dans ce contexte, entendre le ministre de l'économie déclarer que les discussions ne peuvent porter que sur le partage des efforts entre salariés et fonctionnaires (ou salariés/retraités) n'est clairement pas à la hauteur de l'enjeu politique !
Car, contrairement à une idée reçue, ce n'est pas tant en période d'augmentation modérée de la dette publique que se déclenche un effet boule de neige sur la dette publique, mais le plus souvent lors de la mise en œuvre de politiques d'austérité mal réfléchies et brutales. En effet, en mettant un coup de frein à la demande, ces politiques économiques d'austérité brident l'activité des entreprises et réduisent les recettes fiscales de l'État.
Et la menace des marchés financiers - supposée ou réelle - a tellement servi d'outil de pression politique pour imposer ces politiques d'austérité, qu'elle en finit par ne plus faire peur - à tort ou à raison - à nos concitoyens. Les investisseurs financiers veulent avant tout savoir si le service de la dette pourra être honoré en temps et lieu, peu importe au fond le niveau de la dette ou le nom du trésorier en chef. Le Premier ministre et son gouvernement seraient donc avisés de ne pas jouer avec ces allumettes-là, car à force de prédire que les taux d'intérêt vont augmenter, ils finissent parfois réellement par croître. C'est ce que l'on appelle une hypothèse autoréalisatrice en finance. Quelqu'un de bien intentionné a dû le leur souffler, car les mêmes ministres qui agitaient le spectre de la mise sous tutelle du FMI le matin sont revenus sur leurs déclarations en fin d'après-midi... N'est pas Mendès France qui veut, dirait un de mes fidèles lecteurs...
Mais, actuellement, c'est peu dire que le blocage politique est généralisé et le dégagisme plus fort que jamais, tandis que l'engagement politique, ou à tout le moins le sens civique, est en net recul. Au reste, accuser les parlementaires d'être seuls responsables du marasme actuel, c'est oublier un peu vite la chaîne de décisions stupides, à contretemps, malavisées conduisant à la situation actuelle. Chacun joue - rationnellement - sa partition dans et pour son camp, mais jusqu'à quand ?
À croire qu'il n'est plus possible en France d’organiser un débat serein sur l'avenir économique (et politique) du pays au long court. C'est peut-être la perte du "point de vue du tout" dont parlait Marcel Gauchet, i.e. la recherche par les citoyens d'une vision globale des intérêts de la France et pas seulement de leurs intérêts propres, qui en est la cause première...
P.S. L'image de cet article provient de cette page de RTL.