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Publié par Raphaël DIDIER

Il y a peu, j'écrivais un article sur l'état de l'économie française, tant celle-ci semble ballottée sur les flots déchaînés de l'instabilité politique, certes, mais aussi de la guerre commerciale impérialiste menée par Trump, de la concurrence (souvent) déloyale de la Chine et des faiblesses chroniques au sein de l'appareil productif européen. L'un dans l'autre, les moteurs de la croissance sont en panne, même si d'aucuns se rassurent à court terme avec les quelques artefacts que les médias commentent ad nauseam, alors même qu'il n'y a rien à en dire... Dans cet article, nous reviendrons ainsi sur les ressorts de la croissance pour tenter de comprendre la situation actuelle et son évolution.

Croissance et croissance potentielle

Dans L’économie du XXe siècle (1961), l’économiste François Perroux a proposé la définition suivante de la croissance : "augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues, chacune de ces périodes comprenant plusieurs cycles quasi décennaux, d’un indicateur de dimension, pour une nation, le produit global net en termes réels". L'indicateur retenu est en général le PIB en volume.

La croissance potentielle, quant à elle, peut être définie comme celle réalisant le niveau maximal de production sans accélération de l'inflation, compte tenu des capacités de production et de la main-d’œuvre disponibles. Pour l'estimer, on peut utiliser l'une des deux méthodes suivantes :

 * méthode basée sur la productivité globale des facteurs 

On part d'une fonction de production Cobb-Douglas du type :

Cobb-Douglas.jpg

où Y désigne le PIB, A la productivité globale des facteurs, K le stock de capital, N l’emploi et a la part du coût du travail dans le PIB. Il s'agit donc d'étudier la tendance passée de la productivité globale des facteurs, la croissance future anticipée du stock de capital net et la croissance future de la population active, pour en déduire grâce à cette formule la croissance potentielle de la France.

 * méthode basée sur la productivité du travail

On part de l'identité suivante : Y = P.N où Y désigne le PIB, P la productivité par tête et N  l'emploi.

Dès lors, à partir de la tendance de la productivité par tête et de la croissance future de la population active, on en déduit la croissance potentielle de la France.

Évolution de la croissance française

Quitte à ma répéter pour faire œuvre utile, ce n'est pas la crise politique (crise de régime ?) qui est à l'origine des maux économiques, car ceux-ci sont visibles depuis un moment et résultent avant tout de faiblesses structurelles entretenues, hélas, par des politiques nationales et européennes incapables de soutenir l'activité, alors même que les entreprises font face à une déferlante de produits étrangers (États-Unis et Chine pour n'en citer que deux). En revanche, il est vrai que les problèmes de l'économie française ont été amplifiés par les errements politiques.

[ Source : Insee ]

Le graphique montre une petite accélération trimestrielle de l'activité de 0,5 %, qui a suffi à provoquer le trouble chez les politiques : les uns y voient le signe de la résilience de l'économie française (sic), les autres une contradiction dans le raisonnement qui voudrait que l'instabilité politique soit la cause des problèmes économiques. Toujours est-il que commenter de tels chiffres trimestriels ne renseigne en rien sur la croissance qui, par définition, est un phénomène de long terme. Mais au vu de la situation depuis 2010, 1 % semble être devenu le nouveau rythme de croissance de l'économie française.

Tout juste peut-on dire que les composantes de la demande interne (consommation et investissement) restent en berne, malgré la politique de l'offre menée depuis 8 ans. Il est pourtant intéressant de noter que dans de très nombreuses projections, notamment celles de la Banque de France, la consommation des ménages demeure le principal moteur de la croissance...

Évolution de la croissance potentielle de la France

Si l'on en revient à la définition de la croissance potentielle, celle-ci dépend par conséquent de nombreuses variables : les gains de productivité, l'innovation, les prix de l'énergie et des matières premières, l'investissement, le niveau de formation de la population active, la productivité globale des facteurs de production (rapport entre le volume de la production et l'ensemble des facteurs de production utilisés, qui reflète donc le progrès technique et l'expérience des salariés), la démographie...

Or, depuis 2019, la productivité du travail a décroché en France, sur fond de niveau de compétence des élèves (Mathématiques, Français...) très bas et de formation des salariées très coûteuse, mais peu adaptée à une insertion durable dans l'emploi :

[ Source : Bulletin de la Banque de France n°251 - 22 mars 2024 ]

L'IA est partout et nulle part à la fois, de sorte qu'il est bien difficile de savoir en l'état quel sera le solde des effets de cette innovation sur l'économie française. En effet, avec Internet et les nouvelles technologies de l'information et de la communication, la croissance aurait dû faire un bon exceptionnel, mais cela a fait long feu. Aujourd'hui, avec l'IA, rien n'est clair non plus, ne serait-ce qu'en matière d'emploi entre destruction de certains postes voués à être remplacés par une IA et création de nouveaux emplois pour faire fonctionner la technologie. Quoi qu'il en soit, en Bourse, malgré les dénégations de Nvidia, l'IA semble tout de même plus se rapprocher d'une bulle, mais davantage de celle des infrastructures ferroviaires au XIXe siècle que de la bulle internet.

Quant à l'investissement, privé et public, c'était un problème avant Macron et c'est toujours le cas à la fin de ces deux quinquennats. Pis, maintenant l'austérité budgétaire commence à bloquer les investissements des collectivités territoriales, qui irriguaient pourtant le tissu entrepreneurial local. Force est également de constater que les investissements (publics ou privés) dans les nouvelles technologies restent trop faibles par rapport à nos concurrents directs, tout comme les dépenses de recherche-développement des entreprises. Au reste, l'Université française, malgré un énième plan, demeure dans un piteux état, contraignant les équipes à devoir toujours faire plus avec moins, tant en matière de recherche que d'enseignement. Bref, nous avons un train de retard sur les États-Unis...

L'évolution démographique n'est pas non plus favorable en France, entre recul de la fécondité et vieillissement de la population, autant de facteurs qui pèsent déjà sur le financement de la Sécurité sociale et, en particulier, des retraites.

Cet aperçu nous montre bien que les déterminants de la croissance potentielle sont très mal orientés en France. Voilà pourquoi les politiques misent plus que jamais sur une hausse du taux d'emploi, ultime viatique pour tenter d'obtenir quelques dixièmes de points de croissance en plus. Mais disons-le clairement : cela ne sauvera pas l'économie française si tous les autres ressorts de la croissance potentielle sont hors de service !

Des conséquences en cascade

Évidemment, avec un taux de croissance aussi faible, à modèle économique capitaliste inchangé, les conséquences sont en cascade :

 * creusement du déficit public, toutes choses égales par ailleurs, du seul fait d'une moindre progression des recettes fiscales publiques ; d'où nécessité pour l'État de pratiquer encore plus d'austérité ou de s'endetter ;

 * faible attractivité du tissu économique français, les investisseurs étrangers anticipant des revenus plus faibles que dans d'autres régions d'Europe ; d'où des conséquences sur l'emploi ;

 * tensions accrues dans le partage de la valeur créée entre salariés et entreprises ;

D'autres conséquences sont également possibles, mais le pire est que pour la plupart elles s'auto-alimentent année après année. 

Reste que tout cela peut aussi se lire comme une opportunité de changer de modèle économique, et pas juste de thermomètre comme se plaît à le faire Donald Trump. Pour ce faire, il faut impérativement réfléchir - en commun - à ce que l'économie peut ou doit produire, de quelle manière et avec quelles ressources. Certains appellent cela du développement durable, d'autres de la croissance verte. Pour ma part, je me méfie de ces expressions, trop souvent dévoyées pour ne refléter en fin de compte que le même modèle économique capitaliste ripoliné en vert. Je pense qu'un véritable changement de système nécessite de tout remettre à plat lors de discussions longues.

Mais, encore une fois, dispose-t-on encore de ce temps long pour débattre ?

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